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Sainte Thérèse d'Avila

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Manuscrit Autobiographique
de 
Sainte Thérèse d'Avila
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

I

INTRODUCTION

IHS

 

J'ai reçu l'ordre d'écrire ma manière d'oraison et les grâces dont le Seigneur m'a favorisée; on me laisse en même temps pleine liberté d'entrer dans les plus grands détails. J'aurais cependant voulu être également libre de révéler, dans tout leur jour, mes grands péchés et les infidélités de ma vieMon âme en eût éprouvé une joie bien vive!

Mais loin de céder à mon désir, on m'a commandé sur ces aveux une extrême réserve. Ainsi je conjure, pour l'amour de Notre-Seigneur, celui qui me lira, de se souvenir toujours de ma triste vie. Non, parmi tous les saints qui se sont Convertis, je n'ai pas la consolation d'en trouver un dont la misère égale la mienne. Pour eux, après avoir été appelés par le Seigneur, ils ne l'offensaient plus. Moi, non seulement je devenais plus mauvaise, mais je m'étudiais, semble-t-il, à résister à ses grâces, redoutant la fidélité plus grande qu'elles m'imposaient, et me sentant d'ailleurs dans l'impuissance de reconnaître le moindre de ses bienfaits. Qu'il soit béni à jamais de m'avoir si longtemps attendue! J'implore du fond de mon cœur le secours de sa lumière, pour que la clarté et la vérité règnent dans cette relation. En l'écrivant, j'obéis à mes confesseurs; je me rends aussi, je le sais, à la volonté du divin Maître, qui depuis longtemps exigeait de moi cet écrit; mais je n'avais osé l'entreprendre. Puisse-t-il tourner à sa gloire et faire bénir son nom! Puisse-t-il donner une nouvelle lumière à ceux qui me dirigent! Me connaissant mieux désormais, ils prêteront un plus ferme appui à ma faiblesse, et je commencerai enfin à payer de quelque retour les faveurs dont le Seigneur m'a comblée. Que toutes les créatures chantent éternellement ses louanges! Amen

CHAPITRE 1

Enfance

Le bonheur d'avoir des parents vertueux et craignant Dieu [1], ainsi que les grâces dont le Seigneur me favorisait, auraient dû suffire, si je n'avais été si infidèle, pour me fixer dans le bien. Mon père se plaisait à la lecture des bons livres, et il voulait en avoir en castillan, afin que ses enfants pussent les lire. Cette industrie, le soin avec lequel ma mère nous faisait prier Dieu et nous inspirait de la dévotion envers Notre-Dame ainsi qu'envers quelques saints, éveillèrent ma Piété, à l’âge, ce me semble, de six à sept ans. J'étais soutenue par l'exemple de mes parents, qui n'accordaient leur faveur qu'à la vertu et en étaient eux-mêmes largement doués. Mon père avait une admirable charité envers les pauvres et la compassion la plus vive pour les malades. Sa bonté à l'égard des serviteurs allait si loin, que jamais il ne put se résoudre à prendre des esclaves; son âme était trop attristée à la vue de leur sort. Aussi, ayant eu quelque temps dans sa maison une esclave d'un de ses frères, il la traitait à l'égal de ses enfants, et il était si touché de ne pas la voir libre, qu'il en éprouvait, disait-il, une intolérable douleur. Dans ses paroles se fit toujours remarquer un respect souverain pour la vérité. Nul ne l'entendit jamais ni jurer, ni médire; la plus sévère pureté de mœurs brillait dans toute sa vie.

Dieu avait également orné Ma mère de nombreuses vertus. Elle passa ses jours dans de grandes infirmités. Sa modestie était parfaite: douée d'une beauté rare, jamais elle ne parut en faire la moindre estime; comptant à peine trente-trois ans quand elle mourut, elle avait adopté déjà la mise des personnes âgées. Elle charmait par la douceur de son caractère, comme par les grandes qualités de son esprit. Sa vie tout entière s'était écoulée au sein d'extrêmes souffrances, et sa mort fut des plus chrétiennes.

Nous étions trois sœurs et neuf frères. Grâce à la bonté divine, tous, par la vertu, ont ressemblé à leurs parents, excepté moi. J'étais cependant la plus chérie de, mon père; et, tant que je n'avais pas encore offensé Dieu, sa prédilection pour moi n'était pas, ce me semble, sans quelque fondement. Aussi, lorsque je me rappelle les bonnes inclinations que le Seigneur m'avait données, et le triste usage que j'en ai fait, mon âme se brise de douleur. J'étais d'autant plus coupable que, pour être toute à Dieu, je ne trouvais aucun obstacle dans la société de mes frères.

Je les chérissais tous de l'affection la plus tendre, et ils me payaient de retour. Toutefois il y en avait un, à peu près de mon âge, que. j'aimais plus que les autres [2]. Nous nous réunissions pour lire ensemble les vies des saints. En voyant les supplices que les saintesenduraient pour Dieu je trouvais qu'elles achetaient à bon compte le bonheur d’aller jouir de lui, et j'aspirais, à une mort si belle de toute l'ardeur de mes désirs. Ce n'était pas l'amour de Dieu qui m'entraînait ainsi; du moins je n’y faisais pas réflexion; je voulais seulement me voir au plus tôt au ciel, en possession de cette ineffable félicité dont les livres nous offraient la peinture.

Nous délibérions ensemble sur les moyens d'atteindre notre but. Le parti qui nous souriait davantage était de nous en aller, demandant notre pain pour l'amour de Dieu, au pays des Maures, dans l'espoir qu'ils feraient tomber nos têtes sous le glaive [3]. Dans un âge aussi tendre, le Seigneur nous donnait, ce me semble, assez de courage pour exécuter un tel dessein, si nous en avions trouvé les moyens; mais nous avions un père et une mère, et c'était là le plus grand obstacle à nos yeux. Nous étions frappés d'un étonnement profond, en lisant dans ces livres que les châtiments, comme les récompenses, devaient durer à jamais. Que de fois cette pensée fut l'objet de nos entretiens! Nous aimions à redire sans nous lasser: Quoi! pour toujours! toujours! toujours! » Et lorsque j'avais ainsi passé un certain temps à répéter ces paroles, Dieu daignait permettre qu'à un âge si tendre, le chemin de la vérité s'imprimât dans mon âme.

Voyant qu'il nous était impossible d'aller dans un pays où l'on nous ôtât la vie pour Jésus-Christ, nous résolûmes de mener la vie des ermites du désert. Dans un jardin attenant à la maison, nous nous mîmes à bâtir de notre mieux des ermitages, en posant l'une sur l'autre de petites pierres qui tombaient presque aussitôt. Ainsi, toute tentative de réaliser nos désirs demeurait impuissante. Maintenant encore, je me sens attendrie en voyant combien Dieu se hâtait de me donner ce que je perdis par ma faute.

Je faisais l'aumône autant que je le pouvais, mais mon pouvoir était petit. Je savais trouver des heures de solitude pour mes exercices de piété, qui étaient nombreux: je me plaisais surtout à réciter le rosaire; c'était une dévotion que ma mère avait extrêmement à cœur, et elle avait su nous l'inspirer. En jouant avec des compagnes du même âge que moi, mon grand plaisir était de construire de petits monastères et d'imiter les religieuses. J'avais, ce me semble, quelque désir de l'être, mais ce désir était moins vif que celui de vivre dans le désert et de donner ma vie pour Dieu.

Quand ma mère mourut, j'avais, je m'en souviens, près de douze ans [4]. J'entrevis la grandeur de la perte que je venais de faire. Dans ma douleur, je m'en allai à un sanctuaire de Notre-Dame, et me jetant au pied de son image, je la conjurai avec beaucoup de larmes de me servir désormais de mère. Ce cri d'un cœur simple fut entendu. Depuis ce moment, jamais je ne me suis recommandée à cette Vierge souveraine, que je n'aie éprouvé d'une manière visible son secours; enfin, c'est elle qui m'a rappelée de mes égarements. Une amère tristesse s'empare en ce moment de mon âme, quand ma pensée se reporte aux causes qui me rendirent infidèle aux bons désirs de mes jeunes années. O mon Seigneur, puisque vous semblez avoir résolu de me sauver (plaise à votre Majesté qu'il en soit ainsi!), puisque les grâces que vous m'avez accordées sont si grandes, n'auriez-vous pas trouvé juste, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, de ne pas voir profanée par tant de souillures une demeure où vous deviez habiter d'une manière si continue? Je ne puis même prononcer ces paroles sans douleur, parce que je sais que toute la faute retombe sur moi. Quant à vous, Seigneur, vous n'avez rien omis, je le reconnais, pour m'enchaîner tout entière dès cet âge à votre service. Pourrais-je me plaindre de mes parents? Non. Ils ne m'offraient que l'exemple de toutes les vertus, et ils veillaient avec une tendre sollicitude au bien de mon âme.

Enfin, après cet âge, vint le moment où mes yeux s'ouvrirent sur les grâces de la nature; et Dieu, disait-on, en avait été prodigue envers moi. J'aurais dû l'en bénir; hélas! je m'en servis pour l'offenser, comme on va le voir par mon récit.

CHAPITRE 2

Adolescence

Si je ne me trompe, voici les premières causes le mon infidélité. Plus d'une fois elles ont provoqué en moi cette réflexion: combien coupables sont les parents qui ne cherchent pas à offrir sans cesse à leurs enfants l'exemple et les leçons de la vertu. J'avais, comme je l'ai dit, une mère d'un rare mérite; néanmoins, parvenue à l'âge de raison, je ne prenais presque rien de ce qu'il y avait de bon en elle; et ce qui ne l'était pas me fut très nuisible. Elle aimait à lire les livres de chevalerie Pour elle, ce n'était qu'un délassement après l'accomplissement de tous ses devoirs; il n'en était pas ainsi pour mes frères et pour moi, car nous précipitions notre travail pour nous adonner à ces lectures. Peut-être même, n'y cherchant pour sa part qu'une diversion à ses grandes peines, ma mère avait-elle en vue d'occuper ainsi ses enfants, afin de les soustraire à d'autres dangers qui auraient pu les perdre. Cependant mon père le voyait avec déplaisir, et il fallait avec soin nous dérober à ses regards. Je contractai peu à peu l'habitude de ces lectures. Cette petite faute, que je vis commettre à ma mère, refroidit insensiblement mes bons désirs, et commença à me faire manquer à mes devoirs. Je ne trouvais point de mal à passer plusieurs heures du jour et de la nuit dans une occupation si vaine, même en me cachant de mon père. Je m'y livrais avec entraînement, et pour être contente, il me fallait un livre nouveau [5].

Je commençai à prendre goût à la parure et à  désirer plaire en paraissant bien. Je m'occupais de la blancheur de mes mains et du soin de mes cheveux; je n'épargnais ni parfums, ni aucune de ces industries de la vanité pour lesquelles j'étais fort ingénieuse. Je n'avais nulle mauvaise intention, et je n'aurais voulu, pour rien au monde, faire naître en qui que ce fût la moindre pensée d'offenser Dieu. Pendant plusieurs années, je gardai ce goût d'une propreté excessive et d'autres encore, où je ne découvrais pas l'ombre de péché; maintenant je vois quel mal ce devait être.

J'avais des cousins germains qui seuls étaient admis dans la maison par mon père; prudent comme il l'était, il n'en eût jamais permis l'entrée à d'autres; et plût au ciel qu'il eût usé à leur égard d'une semblable réserve! Je le découvre maintenant: à un âge où des vertus encore tendres demandent tant de soin, quel danger n'offre pas le commerce de personnes qui, loin de connaître la vanité du monde, éveillent le désir de s'y mêler! Il y avait presque égalité d'âge entre nous; mes cousins cependant étaient plus âgés que moi. Nous étions toujours ensemble, ils m'étaient on ne peut plus attachés. Je laissais aller la conversation au gré de leurs désirs, et je l'alimentais moi-même volontiers; j'écoutais tais ce qu'ils me disaient de leurs inclinations naissantes et de mille bagatelles qui étaient loin d'être bonnes. Ce qu'il y eut de pire, c'est que mon âme commença dès lors à s'accoutumer à ce qui fut dans la suite la cause de tout son mal.

Si j'avais un conseil à donner à un père et à une mère, je leur dirais de considérer de près avec quelles personnes leurs enfants se lient à cet âge; car, ayant naturellement plus de pente au mal qu'au bien, ils peuvent rencontrer dans ces liaisons de grands dangers pour la vertu. J'en ai fait l'expérience: j'avais une sœur beaucoup plus âgée que moi, en qui je voyais une vertu irréprochable et une bonté parfaite; et cependant je ne prenais rien d'elle, tandis que je fis bientôt passer dans mon âme les mauvaises qualités d'une parente qui nous visitait souvent. Ma mère, voyant sa légèreté et devinant, ce semble, le mal qu'elle devait me faire, n'avait rien négligé pour lui fermer l'entrée de la maison; mais tous ses soins furent inutiles, tant elle avait de prétextes pour venir. Je commençai donc à me plaire dans sa société; je ne me lassais pas de m'entretenir avec elle: car elle m'aidait à me procurer les divertissements de mon goût, elle m'y entraînait même, et me faisait part de ce qui la regardait, de ses conversations et de ses vanités.

J'avais, je crois, un peu plus de quatorze ans lorsque s'établit entre nous ce lien d'amitié et cette confidence intime; et, dans toute cette première époque de ma vie, je ne trouve aucun péché mortel qui m'ait séparée de Dieu. Ce qui me sauva, ce fut sa crainte que je ne perdis jamais, et une crainte plus grande encore de manquer aux lois de l'honneur [6]. Ma résolution de le conserver intact était inébranlable; rien au monde, ce me semble, n'aurait pu la changer; aucune amitié de la terre n'aurait été capable de me faire fléchir. Pourquoi faut-il que je ne me sois point servie, pour être toujours fidèle à Dieu, de ce grand courage que je trouvais en moi pour ne blesser en rien l'honneur du monde? J'ambitionnais avec passion de le conserver sans tache, et je ne voyais pas que je le perdais de mille manières, parce que je négligeais les moyens nécessaires pour le garder; j'évitais seulement avec un soin extrême de me perdre tout à fait.

Mon père et nia sœur voyaient avec déplaisir mon amitié pour cette parente, et m'en faisaient souvent des reproches; mais la difficulté de lui interdire l'entrée de la maison et mon ingénieuse malice rendaient inutiles leurs sages avis. Je m'effraie parfois de voir le mal que peut faire, au temps de la jeunesse surtout, une mauvaise compagnie. Si je ne l'avais éprouvé, je ne pourrais pas le croire. Je voudrais qu'instruits par mon exemple, les pères et les mères fussent d'une extrême circonspection sur ce point. C'est la vérité que la conversation de cette jeune parente produisit en moi le plus triste changement, Il y avait dans mon âme un penchant naturel à la vertu, et déjà l'on n'en découvrait presque plus de vestiges: cette amie et une autre compagne non moins légère avaient, en quelque sorte, imprimé dans mon cœur la frivolité de leurs sentiments. Par là je comprends l'utilité immense de la compagnie des gens de bien; je suis convaincue que, si, à cet âge, je m'étais liée avec des personnes vertueuses, j'aurais persévéré dans la vertu. Oui, si l'on m'avait alors enseigné à craindre le Seigneur, mon âme aurait puisé dans de telles leçons assez de force pour ne pas tomber. Je vis, hélas! s'effacer cette crainte filiale et il ne me restait que celle de manquer à l'honneur. Le désir de ne blesser en rien faisait de ma vie un perpétuel tourment; néanmoins, en bien des choses, quand j'espérais qu'elles resteraient inconnues, je ne craignais pas d'aller grandement contre ses lois et contre ma conscience.

Telles furent, ce me semble, les causes de mes premières infidélités. La faute n'en est peut-être pas aux personnes dont j'ai fait mention, mais à moi seule; il suffisait de ma malice pour m'éloigner ainsi du droit sentier. Je ne trouvais d'ailleurs dans les servantes de la maison que trop de concours pour le mal. Si l'une d'entre elles m'eût donné de bons conseils, peut-être je les aurais suivis; mais l'intérêt les aveuglait, comme j'étais aveuglée moi-même par les sentiments de mon cœur.

Je dois cependant ce témoignage à la vérité: c'est que je n'ai jamais senti en moi le moindre attrait pour ce qui aurait pu flétrir l'innocence, parce j'avais naturellement horreur des choses déshonnêtes. Ce que je recherchais uniquement, c'était le passe-temps d'une honnête conversation. Mais enfin, une telle occasion pouvait me devenir dangereuse, et l'honneur de mon père et de mes frères aurait pu en souffrir. Dieu seul m'a délivrée de tant de périls, paraissant en quelque sorte lutter contre ma volonté pour m'empêcher de me perdre.

Tout cela néanmoins ne put être tellement enveloppé dans le secret, qu'il ne s'élevât quelque nuage sur ma réputation, et que mon père n'en conçût quelque crainte. Aussi, trois mois s'étaient à peine écoulés depuis que je me laissais aller à ces vanités, lorsqu'on me fit entrer dans un couvent de la ville, où l'on élevait des jeunes filles de ma condition, mais qui n'étaient pas mauvaises comme moi[7]. L'affaire fut conduite avec le plus grand secret. J'étais seule avec un de mes parents dans la confidence; et afin que le publie n'y trouvât point à redire, on choisit le moment du mariage de ma sœur [8]. Le prétexte était excellent: n'ayant plus de mère, je ne devais pas rester seule dans la maison. L'excessive tendresse de mon père pour moi et mon soin de ne rien laisser paraître, devaient sans doute me rendre moins coupable à ses yeux; ainsi il me conserva ses bonnes grâces.

Au fond, ce temps avait été de courte durée, et si quelque chose avait transpiré au dehors, on ne pouvait néanmoins rien articuler de certain. J'avais mis tous mes soins à m'entourer de secret et de mystère, tant je tremblais d'imprimer la moindre tache à ma réputation. Insensée! je ne considérais pas que je ne pouvais rien cacher à Celui qui voit tout. O Dieu de mon cœur! quel funeste ravage ne fait point dans le monde l'oubli de cette vérité, et la folle pensée que des offenses commises contre vous peuvent rester secrètes! J'en suis convaincue, nous éviterions de grands maux, si nous comprenions que l'intérêt suprême pour nous n'est pas de nous dérober à l’œil des hommes, mais de ne rien faire qui blesse la sainteté de vos regards.

Les huit premiers jours j'éprouvai un cruel ennui moins par le déplaisir de me voir dans cette retraite que par la crainte qu'on ne connût ma conduite. Au reste, j'étais déjà bien lasse de la vie que j'avais menée. Je ne pouvais commettre aucune offense contre le Seigneur sans en être saisie d'une crainte très vive, et j'avais soin de m'en confesser au plus tôt. A mon arrivée au couvent, mon âme était pleine d'angoisses; mais huit jours s'étaient à peine écoulés, et déjà je me trouvais beaucoup plus heureuse dans cet asile que dans la maison de mon père. De leur côté, toutes les habitantes du monastère étaient contentes de ma présence au milieu d'elles, et me témoignaient beaucoup d'affection. C'est une faveur que Dieu m'a faite: partout où j'ai été, on m'a toujours vue avec plaisir. J'avais alors un éloignement mortel pour la vie du cloître: cependant je voyais avec bonheur de si parfaites religieuses, car celles de cette maison étaient admirables de vertu, de régularité et de recueillement. Le démon n'eut garde de m'oublier au sein de cette paix; il essaya de la troubler par certains messages venus du dehors; mais la vigilance dont j'étais entourée y mit bientôt un terme. Je sentis alors renaître en mon âme ces saintes habitudes de mon premier âge, et je compris quelle immense faveur Dieu accorde à ceux qu'il met dans la compagnie des gens de bien. On eût dit que sa Majesté cherchait avec sollicitude et persévérance un moyen de me rappeler à elle. O Seigneur, soyez béni de m'avoir supportée si longtemps! Amen.

Une circonstance pouvait, ce me semble, m'excuser, si je n'avais eu tant d'autres fautes à me reprocher: dans ma pensée, ces relations pouvaient se terminer par une alliance honorable pour moi; de plus, j'avais, sur divers points de ma conduite, consulté mon confesseur, pris même d'autres sages avis, et l'on me disait que je n'allais point contre la loi de Dieu.

Dans le monastère où j'étais, il y avait une religieuse, chargée du dortoir des pensionnaires. C'est par elle, me semble-t-il, que le Seigneur voulut commencer à m'éclairer; on le verra par ce que je vais dire.

CHAPITRE 3

Choix de vie

Je commençai à goûter l'excellent et sainte conversation de cette religieuse [9]. J'éprouvais du plaisir à l'entendre si bien parler de Dieu, car chez elle la sainteté s'alliait à beaucoup de jugement. Toute ma vie, au reste, j'ai trouvé un véritable bonheur à entendre parler de Dieu. Elle me raconta comment elle avait résolu d'entrer en religion, à la simple lecture de ces mots de l'Evangile: « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Dans nos entretiens, elle me faisait la peinture des récompenses que le Seigneur réserve à ceux qui abandonnent tout pour son amour. Une société si sainte déracina bientôt des habitudes contractées dans une société profane; elle fit renaître en moi la pensée et le désir des choses éternelles, et diminua peu à peu ma vive répulsion pour la vie religieuse, car j'en avais une bien forte. Si Je voyais une des sœurs verser des pleurs en priant, ou pratiquer quelque acte de vertu, je ne pouvais me défendre de lui porter grande envie; car alors mon cœur était si dur que j'aurais pu lire toute la Passion sans répandre une seule larme, et une telle insensibilité me désolait.

Mon séjour dans ce monastère ne fut que d'un an et demi; mais il produisit en moi un très heureux changement. Je commençai à faire beaucoup de prières vocales. Je conjurais toutes les religieuses de me recommander à Dieu, afin qu'il me fît embrasser l'état où je devais le servir à son gré. J'y mettais néanmoins intérieurement des réserves; j'aurais voulu que son bon plaisir n'eût pas été de m'appeler à la vie religieuse, et d'autre part, la perspective de m'engager dans les liens du mariage ne laissait pas de m'inspirer des craintes. Toutefois, quand mon séjour dans cette retraite touchait à son terme, mes prédilections penchaient déjà du côté de l'état religieux. Je ne m'y serais pourtant pas engagée dans ce monastère. Certaines pratiques, qui vinrent à ma connaissance, me paraissaient excessives. Quelques-unes des plus jeunes religieuses me confirmaient dans mon sentiment; et j'avoue que l'uniformité d'avis parmi elles m'aurait fait une favorable impression. De plus, j'avais une intime amie dans un autre monastère [10]; c'en était assez, si je devais être religieuse, pour ne choisir que la maison où je vivrais avec elle. J'écoutais plus l'amitié et la nature, que les intérêts de mon âme. Ces saintes pensées d'embrasser l'état religieux se présentaient à certains intervalles, mais elles s'évanouissaient promptement, me laissant indécise.

Durant ce temps, où je ne négligeais pas de travailler à l'amendement de ma vie, le divin Maître se montrait plus jaloux encore de me préparer à l'état qui devait réunir pour moi le plus d'avantages. Il m'envoya une grande maladie qui me força de retourner à la maison de mon père. Dès que je fus rétablie, on me conduisit chez une de mes sœurs qui vivait à la campagne [11]. Sa tendresse à mon égard ne pouvait aller plus loin; et si elle n'eût consulté que son cœur, jamais je ne me serais séparée d'elle. Son mari avait aussi beaucoup d'amitié pour moi, au moins m'en prodiguait-il les témoignages par toutes sortes de prévenances. Voilà encore une de mes obligations au Seigneur: grâce à lui, j'ai toujours été chérie partout où je me suis trouvée; mais, imparfaite comme je le suis, j'étais loin de lui en témoigner un juste retour.

Sur notre chemin se trouvait l'habitation d'un frère de mon père [12]. C'était un homme très sage et orné de grandes vertus. Sa femme était morte, et Dieu dès lors le disposait à se donner entièrement à lui. Dans un âge déjà fort avancé, il abandonna tout ce qu'il possédait, et entra dans l'état religieux. Il y mourut d'une manière si édifiante, que j'ai tout sujet de le croire maintenant au ciel. Sur le désir qu'il en manifesta, je passai quelques jours chez lui. Sa conversation roulait ordinairement sur les choses de Dieu et sur la vanité du monde. Son principal exercice était de lire de bons livres écrits en castillan. Il m'invita à lui faire ces lectures: à vrai dire, je n'y sentais pas grand attrait; j'avais pourtant l'air d'en être fort contente; car pour faire plaisir, même aux dépens de mes goûts, j'ai porté la complaisance à l'excès; et ce qui chez d'antres aurait été vertu était un vrai défaut chez moi, parce que souvent j'allais bien au delà des bornes de la discrétion. O ciel! par quelles voies secrètes le Seigneur me disposait-il à l'état dans lequel il voulait agréer mes faibles services! Comme il savait contraindre ma volonté à se vaincre elle-même! Qu'il en soit béni à jamais! Amen.

Je ne passai que quelques jours chez mon oncle; mais ses entretiens, ses exemples, les paroles de Dieu que je lisais ou que j'entendais, laissèrent dans mon âme une ineffaçable empreinte. Les vérités qui m'avaient frappée dans mon enfance m'apparurent de nouveau; je voyais le néant de tout, la vanité du monde, la rapidité avec laquelle tout passe. L'effroi me saisissait à la pensée que si la mort fût venue, elle me trouvait sur le chemin de l'enfer. Malgré cela, ma volonté ne pouvait se déterminer à la vie religieuse. Je voyais pourtant que c'était l'état le plus parfait et le plus sûr; aussi peu à peu je me décidai à me faire violence pour l'embrasser.

Pendant trois mois je livrai bataille à ma volonté; voici les armes dont je me servais pour la vaincre. Je me disais: les peines et les souffrances de la vie religieuse ne sauraient dépasser ce qu'on endure en purgatoire, et moi je m’étais rendue digne de l'enfer; je ne me dévouais donc à rien de fort héroïque en acceptant le purgatoire de la vie religieuse; je m'en irais ensuite droit au ciel, où tendaient tous mes désirs. C'était plus, ce me semble, la crainte servile que l'amour, qui m'imprimait ce mouvement vers la vie religieuse.

Le démon me représentait qu'élevée si délicatement, jamais je ne pourrais soutenir les austérités du cloître. Je lui opposais la pensée des souffrances de Jésus-Christ: ce n'était certes rien de considérable que d'endurer quelque chose pour lui: d'ailleurs, il viendrait au recours de ma faiblesse. Je ne me souviens pas si cette dernière pensée était présente à mon esprit; mais un fait certain, c'est que les assauts de cette époque furent terribles. Je me vis de plus travaillée de fièvres qui me causaient de grandes défaillances; car j'ai toujours eu peu de santé.

Heureusement j'étais déjà amie des bons livres, et ils me donnèrent la vie. Je lisais les épîtres de saint Jérôme; je me sentis, par cette lecture, si inébranlablement affermie dans mon dessein d'être toute à Jésus-Christ, que je ne balançai plus à le déclarer à mon père. Un tel acte de ma part, c'était en quelque sorte prendre l'habit. J'étais si jalouse de l'honneur de ma parole, qu'après l'avoir une fois donnée, rien au monde n'eût été capable de me faire retourner en arrière.

Mon père m'aimait si tendrement, que toutes mes instances ne purent le faire céder à mes désirs. Je demandai à d'autres personnes de lui parler en ma faveur; leurs prières furent également inutiles. Tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut qu'après sa mort je ferais ce que je voudrais. Comme j'avais appris à me défier de moi, et que je redoutais de trouver dans ma faiblesse un écueil pour ma persévérance, je jugeai qu'un tel parti ne me convenait pas, et j'exécutai mon dessein par une autre voie, comme je vais le dire.

CHAPITRE 4

Débuts dans la vie religieuse et grave maladie

Tandis que je méditais mon dessein, j'eus le bonheur de persuader à l'un de mes frères [13], en lui montrant la vanité du monde, d'embrasser l'état religieux. Ainsi il fut convenu entre nous qu'un jour, de grand matin, il me conduirait au monastère où était cette amie pour laquelle j'avais une grande affection [14]. Cependant, je me sentais alors prête à entrer dans tout autre couvent, si j'avais eu l'espoir d'y mieux servir Dieu, ou si mon père m'en eût témoigné le désir; car déjà je cherchais, sérieusement le bien de mon âme, et quant au repos de la vie, je n'en tenais nul compte.

Oui, je dis vrai, et le souvenir m'en est encore présent, lorsque je sortis de la maison de mon père, ma douleur fut telle, que ma dernière heure, je le crois, ne peut m'en réserver une plus grande. Il me semblait que tous mes os se détachaient les uns des autres. L'amour de Dieu n'étant pas en moi assez fort pour surmonter celui de mon père et de mes parents, je me faisais une indicible violence, et si le Seigneur ne m'eût aidée, mes considérations auraient été impuissantes à me faire aller de l'avant. Mais à ce moment il me donna le courage de triompher de moi-même, et j'exécutai mon dessein [15].

Lorsque je reçus l'habit, le Seigneur me fit comprendre combien il favorise ceux qui s'imposent violence pour le servir. A dire vrai, cette violence n'avait été connue que de lui seul: au dehors, l'on ne voyait en moi qu'un inébranlable courage. A l'instant même, il versa dans mon âme une si grande satisfaction de mon état, que rien n'a pu l'altérer jusqu'à ce jour. A une cruelle sécheresse qui me désolait, il fit succéder le suave sentiment d'un tendre amour pour lui. Toutes les pratiques de la vie religieuse me devenaient une source de délices. Parfois, il m'arrivait de balayer aux mêmes heures que je donnais jadis à mes plaisirs et à nies parures; alors la seule pensée qu'enfin je n'étais plus esclave de ces vanités, répandait dans mon cœur une joie nouvelle; j'en étais étonnée, et je ne voyais point d'où elle pouvait me venir.

Lorsque je me rappelle ces choses, il n'est rien de si difficile que je ne me sente le Courage d'entreprendre. Que de fois j’en ai fait l'épreuve! Lorsque, dès le commencement d'une oeuvre sainte, j'ai vaincu les résistances d'une nature lâche, toujours j'ai en à m'en applaudir. Quand on agit purement pour Dieu, il permet, afin d'accroître nos mérites, que l'âme éprouve je ne sais quel effroi, jusqu'au moment où elle aborde l'action; mais plus cet effroi est grand, plus aussi, quand elle en triomphe, elle en est récompensée et rencontre de délices dans ce qui lui semblait si ardu. Dès cette vie même, il plaît au divin Maître de payer cette grandeur de courage par des jouissances intimes, connues seulement des âmes qui les goûtent. J'en ai fait l'expérience, je le répète, en des choses de grande importance. Aussi je ne conseillerais jamais, s'il m'était permis de donner un avis, d'écouter de vaines craintes et de négliger une bonne inspiration, quand, là différentes reprises, elle vient nous solliciter. Si la gloire de Dieu en est 1'unique terme, le succès est assuré; car ce grand Dieu est tout-puissant. Qu’il soit béni à jamais! Amen.

O mon souverain bien et mon repos! n'était-ce donc pas assez des grâces dont vous m'aviez comblée jusqu'alors? Vous m'aviez conduite par tant de détours à un état si sûr; vous veniez de m'ouvrir un asile où vous comptiez tant de fidèles servantes, dont l'exemple devait m'enflammer d'ardeur dans votre service. Je ne sais comment poursuivre mon récit, quand je me rappelle ma profession religieuse, mon grand courage, ma joie si pure en ce beau jour, et les noces spirituelles célébrée avec vous. Je ne puis en parler sans verser des larmes, mais ce devraient être des larmes de sang; mon cœur devrait se fendre de regret, et ce ne serait pas trop pour effacer tant d'offenses commises depuis ce jour. Il me semble maintenant que j'avais raison de ne pas vouloir aspirer à une si grande dignité, puisque je devais si mal en user. Pendant près de vingt ans, vous avez souffert une infidèle, et vous avez voulu être l'offensé pour que je sois la privilégiée. Ne dirait-on pas, ô mon Dieu! que je n'avais juré que de trahir tous mes serments? Sans joute, une telle intention n'était pas alors dans mon âme; mais, hélas! à voir les oeuvres qui suivirent, je .ne sais plus qu'en penser. Du moins, ô mon Époux! cette infidélité servira à faire mieux connaître qui vous êtes et qui je suis. Je puis le dire avec vérité, ce qui souvent adoucit le regret de tant d'offenses, c'est la pensée consolante qu'elles révèlent au grand jour la multitude de vos miséricordes. Et en qui, Seigneur, peuvent-elles resplendir d'une manière plus éclatante qu'en moi, qui, par mes fautes, ai tant obscurci ces grandes grâces dont vous aviez enrichi mon âme? Combien je suis à plaindre, ô mon Créateur! Je n'ai aucune excuse, et toute la faute en retombe sur moi. Si, par le plus faible retour, mon cœur eût répondu aux premières marques de votre amour, je le sens, je n'aurais pu aimer que vous, et c'eût été le remède à tous mes maux. Mais je ne l'ai point mérité, je n'ai pas eu cet avantage; il ne me reste, Seigneur, qu'à implorer votre miséricorde.

Malgré tant de bonheur, ma santé ne résista point au changement de vie et de nourriture. Mes défaillances augmentèrent, et il me prit un mal de cœur si violent, qu'il inspirait de l'effroi; ajoutez à cela toute une complication de maux. C'est ainsi que je passai cette première année. Elle s'écoula pure, sans presque aucune offense du Seigneur. Mon mal était à un tel degré de gravité, que j'étais presque toujours sur le point de m'évanouir; souvent même je perdais entièrement connaissance. Mon père, avec des soins incroyables, cherchait quelque remède; les médecine de l'endroit n'en trouvant point, il ne balança pas à me conduire dans un lieu fort renommé. Là, lui disait-on, ma maladie, comme tant d'autres, céderait à l'habileté du traitement. Le monastère où j'étais n'ayant pas de vœu de clôture rien ne s'opposait au voyage. J'eus le bonheur d'avoir pour compagne cette amie dont j'ai parlé, religieuse déjà ancienne. Mon séjour dans ce pays fut à peu près d'un an. Durant trois mois je me vis soumise, par la violence des remèdes, à une effroyable torture: je ne sais comment j'ai pu y résister; mais si l'âme s'éleva au-dessus de la souffrance, le corps succomba, comme je le dirai, à un traitement d'une telle rigueur.

Les remèdes ne devaient commencer qu'au printemps, et je m'étais mise en route au commencement de l'hiver. Le village où habitait cette sœur dont j'ai parlé [16] étant voisin de l'endroit où j'allais [17], je restai tout ce temps chez elle; j'attendais ainsi le mois d'avril, et j'évitais les allées et les venues. Je revis en passant cet oncle dont la maison se trouvait, comme je l'ai dit, sur notre chemin. Il me fit présent d'un livre qui avait pour titre: Le Troisième Abécédaire [18]; c'était un traité de l'oraison de recueillement. J'avais lu, durant cette première année, plusieurs bons livres; et j'étais bien résolue de ne plus en lire de frivoles, comprenant trop le mal qu'ils m'avaient fait. J'ignorais néanmoins encore comment je devais faire oraison et me recueillir. Ce traité me causa donc le plus grand plaisir; et je résolus de suivre le chemin qu'il me traçait, avec toute l'application dont je serais capable. Comme déjà le Seigneur m'avait accordé le don des larmes et que la lecture faisait mes délices, je commençai à me ménager des heures de solitude, et à purifier mon âme par une confession plus fréquente. C'est ainsi disposée que j'entrai dans cette voie spirituelle, ayant ce livre pour guide et pour maître. Pendant vingt ans, à dater de ce que je raconte, ce fut en vain que j'en cherchai un, je veux dire un confesseur qui m'entendît. Privée d'un tel appui, bien des fois je retournai en arrière, je fus même exposée à me perdre entièrement. Un maître spirituel qui m'aurait connue, m'aurait du moins aidée à sortir des occasions dangereuses où je me suis trouvée.

Dieu voulut couronner mes premiers efforts, et durant les neuf mois que je passai dans cette solitude, il se montra prodigue de faveurs. Je n'étais pourtant pas aussi exempte de fautes que l'exigeait mon livre, je n'y aspirais pas même, parce qu'à mes yeux une si parfaite vigilance était chose presque impossible. Je veillais seulement avec une grande attention à me préserver de tout péché mortel, et plût à Dieu que je l'eusse toujours fait avec autant de perfection! Mais pour les péchés véniels, je n'y regardais pas de si près, et ce fut là ce qui fit tant de mal à mon âme. A la fin de ces neuf mois, Notre-Seigneur, non content des délices qu'il m'avait fait savourer, daigna m'élever à l'oraison de quiétude, et quelquefois même jusqu'à celle d'union. L'une et l'autre m'étaient inconnues; j'ignorais leur nature et leur prix; il m'eût été cependant très utile d'en avoir une connaissance exacte. A la vérité, cette union ne durait que très peu, je ne sais même si c'était le temps d'un Ave Maria, mais les effets que j'en ressentais étaient étonnants. Je n'avais pas vingt ans encore, et je foulais, ce me semble, sous les pieds le monde vaincu. Je portais, il m'en souvient, une compassion profonde à ceux qui suivaient ses lois, même en des choses licites.

Voici quelle était ma manière d'oraison. Je tâchais, au que je le pouvais, de considérer Jésus-Christ notre bien et notre maître comme présent au fond de mon âme. Chaque mystère de sa vie que je méditais, je me le représentais ainsi dans ce sanctuaire intérieur. Toutefois, je passais la plus grande partie du temps à lire de bons livres; ils étaient le charme et le rafraîchissement de mon âme. Dieu ne m'a pas donné le talent de discourir avec l'entendement, ni celui de me servir avec fruit de l'imagination. Cette dernière faculté est chez moi tellement inerte, que lorsque je voulais me peindre et me représenter en moi-même l'humanité de Notre-Seigneur, jamais, malgré tous mes efforts, je ne pouvais en venir à bout.

A la vérité, l'âme qui ne peut discourir, si elle persévère, arrive bien plus vite à la contemplation, mais sa voie est très laborieuse et très pénible; car, dès que la volonté ne se trouve pas occupée, et que l'amour ne se porte pas sur un objet présent, cette âme demeure comme sans appui et sans exercice. La solitude et la sécheresse la font beaucoup souffrir, et les pensées lui livrent un terrible combat. A des âmes de cette trempe, il faut plus de pureté de conscience qu'à celles qui peuvent agir avec l'entendement. Celles-ci, s'appliquant à approfondir la vanité du monde, les bienfaits divins, les ineffables souffrances du Sauveur, le peu de services qu'elles lui rendent  la grandeur des dons qu'il réserve à ceux qui l'aiment puisent dans ces sujets divers des lumières et des armes pour se défendre contre les pensées, les occasions et les périls. Mais les personnes privées d’un tel secours se trouvent plus exposées; c'est pourquoi, ne pouvant puiser en elles-mêmes aucune de ces pensées fortes, elles doivent s'occuper beaucoup à la lecture. Leur voie étant semée de souffrances si cruelles, la lecture, quelque courte qu'elle soit, leur est très utile, nécessaire même, pour se recueillir et pour remplacer l'oraison mentale qu'elles ne peuvent faire. Que si le maître qui les dirige leur interdit l'usage du livre, et les force à persévérer dans l'oraison sans ce secours, il leur sera impossible de lui obéir longtemps, et elles ne feront que ruiner leur santé en s'obstinant à soutenir une lutte si pénible.

Je le reconnais maintenant, ce fut par une conduite particulière de Notre-Seigneur que, pendant dix-huit ans, je ne trouvai aucun maître spirituel. Car si, au milieu du long tourment et des sécheresses que me faisait endurer l'impuissance de discourir, j'en avais rencontré un qui eût voulu me conduire de cette manière, il m'aurait été impossible d'y résister.

Jamais, durant tout ce temps, excepté quand je venais de communier, je n'osai aborder l'oraison sans un livre. Sans lui, mon âme éprouvait le même effroi que si elle avait eu à lutter seule contre une multitude ennemie; l'ayant à côté de moi, j'étais tranquille. C'était une compagnie, c'était de plus un bouclier sur lequel je recevais les coups des pensées importunes qui venaient troubler mon oraison. D'ordinaire, je n'étais point dans la sécheresse, mais jamais je n'y échappais quand je me trouvais sans livre; soudain mon âme se troublait et mes pensées s'égaraient. Avec mon livre, je les rappelais doucement, et par cette attrayante amorce j'attirais, je gouvernais facilement mon âme Souvent je n'avais besoin pour cela que d'ouvrir le livre; quelquefois je ne lisais que quelques lignes; d'autres fois je lisais plusieurs pages: c'était suivant la grâce que Notre. Seigneur m'accordait.

Dans ces heureux commencements, il me semblait qu'avec des livres et de la solitude, aucun danger n'aurait pu me ravir un si grand bien. Je crois même qu'avec la grâce de Dieu il en eût été ainsi, si un guide spirituel, ou quelqu'un enfin, m'eût éloignée ou du moins promptement retirée des occasions dangereuses. Une tentative ouverte du démon pour m'entraîner à quelque péché grave m'eût alors trouvée invincible. Mais sa tactique fut si subtile et moi si faible, que toutes mes résolutions me servirent peu: cependant, aux jours de ferveur, elles me furent d'un secours immense pour supporter, avec cette inaltérable patience que le Seigneur me donna, les effrayantes maladies que j'eus à souffrir.

Que de fois, en reportant la vue sur cette époque de ma vie, j'ai considéré avec étonnement la bonté infinie de Dieu! Que de fois mon âme s'est délectée dans la contemplation de sa magnificence et de sa miséricorde! Qu'il soit béni de tant de bienfaits! J'ai vu clairement que jamais il n'a laissé de me récompenser, dès cette vie même, du moindre désir formé pour sa gloire. Quelque défectueuses et imparfaites que fussent mes oeuvres, mon divin Maître daignait les améliorer, les perfectionner, leur donner de la valeur. Quant à mes fautes et à mes péchés, il se hâtait de les couvrir d'un voile. Et maintenant il permet qu'un épais nuage les dérobe à la vue de ceux qui en furent témoins; il fait plus il les efface de leur mémoire; il transfigure mes fautes jusqu'à leur donner l'éclat de l'or; et il se plaît à faire resplendir une faible vertu, que lui seul a mise en moi, pour ainsi dire, malgré mes résistances.

Je veux revenir à ce que l'on m'a commandé d'écrire. Mais faut qu'on le sache: si je devais raconter en détail la conduite de Notre-Seigneur à mon égard dans ces commencements, une pareille tâche serait au-dessus de mes forces. Il faudrait un autre esprit que le mien pour peindre sous leurs vraies couleurs, d'un côté les innombrables bienfaits dont je me vis comblée, de l'autre une ingratitude et une malice qui purent les ensevelir dans l'oubli. Louange éternelle à ce Dieu de bonté dont tant d'infidélités n'ont pu vaincre la patience!

* * * * *

[1] Les parents de Thérèse  furent Alphonse Sanchez de Cepeda et Béatrix de Ahumada, illustres tous les deux par la noblesse de leur origine, et plus encore par l'élévation de leurs sentiments chrétiens. Alphonse de Cepeda s'était marié deux fois. il avait eu de Catherine del Peso y Henao, sa première femme, deux fils et une fille: Jean, Pierre et Marie. De Béatrix de Ahumada, la mère de Thérèse, il eut sept fils et deux filles: Ferdinand, Rodrigue, Thérèse, Laurent, Pierre, Jérôme, Antoine, Augustin et Jeanne. Béatrix de Ahumada était apparentée au quatrième degré à Catherine del Peso, d'où la nécessité, pour Alphonse de recourir au commissaire général de la Cruzada, afin d'obtenir les dispenses nécessaires. C'est ce qui résulte d'un acte authentique, délivré à Valladolid par l'évêque de Palencia, le 17 octobre 1509. Thérèse  naquit à Avila, en Espagne le 28 mars 1515, un Mercredi, vers cinq heures et demie du matin, nous le pontificat de Léon x et la régence de Ferdinand V, qui gouvernait en Castille pour Jeanne, sa fille, mère de Charles-Quint. Elle reçut le baptême dans l'église Saint-Jean, ayant pour parrain Vela Nunez et pour marraine Marie del Aguila. D'après une inscription, placée au bas d'une peinture murale de l'église Saint-Jean, Thérèse aurait été baptisée le 4 avril et non le 28 mars, comme l'affirment la plupart de ses historiens.

[2] Ce frère était Rodrigue de Cepeda, né quatre ans, jour pour jour, avant Thérèse.

[3] La sainte ne dit rien de la tentative qu'elle fit avec son frère, d'aller au loin remporter la palme du martyre. Les historiens nous racontent qu'âgée de sept ans, elle partit en compagnie de Rodrigue, franchit le pont de l'Adaja et prit la route de Salamanque. Les deux pèlerins étaient à peine à un quart de lieue d'Avila, lorsqu'un de leurs oncles, François Alvarez de Cepeda, les rencontra près du monument dit los Quatro Postes et les ramena à leur mère. Rodrigue, au rapport de Yepès, s'excusait ensuite en disant « que c'était la niÔa qui l'avait entraîné ». Le Monument des Quatro Postes « consiste en une croix massive, taillée d'un seul bloc de granit et placée à ciel ouvert entre quatre colonnes qui portent une architrave, sur laquelle on a figuré l'écusson d'Avila. Il est situé à un quart de lieue de la ville, sur le chemin de Salamanque, et date du XII ème siècle. Il fut élevé pour servir d'abri aux pèlerins, qui désiraient prendre quelque repos en se rendant à l'oratoire Saint-Léonard, distant d'une lieue. » D'après don Vicente de la Fuente, la croix de pierre Y aurait été placée en souvenir de la fuite de sainte Thérèse.

[4] Le testament de Béatrix de Ahumada, dont une copie se conserve à la Bibl. nationale de Madrid, a été publié par don Vicente de la Fuente (Escritos de santa Teresa, 1, Docum. n° 4). Il porte la date du 24 novembre 1528 Si aucune erreur ne s'est glissée dans les diverses transcriptions de ce document, sainte Thérèse aurait eu, à la mort de sa mère, plus de treize ans.

[5] Ce goût pour de pareils livres n'étonne pas, quand on sait la vogue prodigieuse des romans de chevalerie en Espagne, au seizième siècle. Même des esprits sérieux y trouvaient leurs délices. Charles-Quint, qui en défendait la lecture à ses sujets, dévorait en cachette l'un des plus extravagants, don Belianis de Grèce. Plus tard une pétition, présentée par les Cortès à Philippe II, demandait qu'on jetât au feu toutes ces sortes de livres. on promit de sévir et l'on ne fit rien. L'habitude avait pénétré trop profondément les mœurs espagnoles. Ce courant puissant explique comment une femme aussi pieuse que Béatrix de Ahumada lisait ces romans et les faisait lire à ses enfants. on comprend aussi que Thérèse aidée de son frère Rodrigue, ait eu l'idée, comme le raconte Riberade composer un roman de chevalerie, « avec les aventures et les fictions Propres à ce genre d'ouvrages ». (Vie de sainte Thérèse, liv. Ier, ch. V.

[6] On reconnaît ici la castillane, la fille de race, qui veut à tout prix conserver l'estime, la considération extérieure que les hommes accordent à la vertu. La langue espagnole appelle ce noble sentiment honra. Elle nomme honor la qualité intérieure, la disposition de l'âme à ne rien faire qui blesse la conscience. Quand la sainte nous dit qu'elle « craint de perdre l'honneur », qu'elle « va contre les lois de l'honneur »  elle emploie la mot honra.

[7] . Ce monastère était Notre-Dame de Grâce, de l'ordre de Saint-Augustin. Construit en 1508 ou en 1509, sur l'emplacement d'une ancienne mosquée, il renfermait quarante religieuses, du temps de sainte Thérèse. Saint Thomas de Villeneuve a prêché dans son église, et en a eu quelque temps la direction spirituelle. Ce monastère existe de nos jours; on voit encore le confessionnal où Thérèse ne confessa quand elle était pensionnaire; il est près de la grille qui sépare le chœur des religieuses de la net de l'église. On conserve, comme des reliques, divers objets qui ont été à l'usage de la serve

[8] Cette sœur était Marie de Cepeda. Elle épousait don Martin de Guzman y Barrientos.

[9] C'était Marie Briceño. Elle était née en 1498. Fille de don Gonzalve Briceño et de doña Brigitte Contreras, noms illustres dans la noblesse d'Avila, elle entra en religion en 1514 et mourut en 1592. On rapporte à son sujet un évènement un événement merveilleux, survenu peu avant l'entrée de Thérèse au pensionnat. Pendant que la communauté était réunie pour l'oraison, un point lumineux appartit en. forme d'étoile; après avoir fait le tour du chœur, il s'arrêta au-dessus de Marie Briceño et disparut dans sa poitrine. Lorsque Alphonse de Cepeda amena sa fille, la supérieure la confia à cette religieuse, et plus tard la merveille s'expliqua. (Reforma de los Descalzos, t 1, livre 1, ch. VII.) Le souvenir de ce fait ne perpétue par un tableau allégorique, placé dans l'église des augustines; au bas, on lit en espagnol:  «  Ce tableau représente sainte Thérèse, quand elle était pensionnaire dans ce couvent de grâce, et sa vénérable maîtresse doña Marie Briceño religieuse d'une vertu exemplaire. Au second plan, on voit deux anges dont l’un dit: «  Thérèse, dans la maison de saint Augustin, tu apprendras à connaître ta vocation. L’autre, qui porte la règle des Carmélites réformées, dit: « Thérèse, va et fonde des couvents. ».

[10] Cette fidèle amie de sainte Thérèse s'appelait Jeanne Suarez, religieuse d'une admirable régularité. Elle était dans le monastère de l'incarnation d'Avila, de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel.

[11] Marie de Cepeda, mentionnée an chapitre précédent; elle habitait avec son mari à Castellanos de la Canada.

[12] C'était Sanchez de Cepeda; il vivait dans la petite ville d'Hortigosa, à quatre lieues d'Avila.

[13] Antoine de Ahumada.

[14] Ce monastère était celui de l'incarnation d'Avila, de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel.

[15] Les historiens de sainte Thérèse ne sont Pas d'accord sur le jour de son entrée en religion. Les uns, comme Ribera, le fixent au 2 novembre 1535; les autres, avec Yepès, préfèrent le 2 novembre 1533; quelques uns le reculent jusqu'à l'année 1536. Deux passages des écrits de la sainte semblent aussi indiquer deux dates différentes. Parlant, au eh. IV de sa Vie, de l'époque où elle se rendait à Becedas pour se faire traiter, c'est-à-dire après sa profession religieuse, elle dit: « Je n'avais pas encore vingt ans. Si ce chiffre est exact, Thérèse serait entrée en religion au milieu de sa dix-neuvième année, par conséquent en 1533. D'autre part, dans une relation de 1575, adressée au P. Rodrigue Alvarez, elle écrit qu'il y a quarante ans qu'elle a pris l'habit. Ce serait donc en 1535.

  Ces divers témoignages ne permettent pas d'affirmer, avec pleine certitude, telle date plutôt que telle autre. Pour des motifs qu'il serait trop long d'exposer ici, nous choisissons, comme plus probable, celle du 2 novembre 1533.

[16] Marie de Cepeda, sœur aînée de la sainte.

[17] Cet endroit était Becedas. D'après l'étude minutieuse du texte, il semble que ce fut en novembre 1534, peu après sa profession, que la sainte quitta le monastère de l'Incarnation. C'est d'après cette date que nous fixerons les suivantes. La sainte resta chez sa soeur, Marie de Cepeda, jusqu'au mois d'avril 4535, à Castellanos de la Cafiada. Elle se rendit ensuite à Becedas, appelé aussi Bezadas.

[18] Ce remarquable ouvrage est du Père François de Osuna, de l'ordre des Frères mineurs.

sainte THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

II


CHAPITRE 5

Cure en dehors du monastère

En parlant de l'année de mon noviciat, j'ai oublié de dire que je me laissais aller à de grands troubles pour des choses de peu d'importance. Souvent recevais des réprimandes sans les mériter, et je ne les écoutais qu'avec beaucoup de déplaisir et d'imperfection. Néanmoins, dans ma joie d'être religieuse, j'acceptais tout. Comme je recherchais la solitude et que j'y pleurais mes péchés, les sœurs, s'en étant quelquefois aperçues, s'imaginèrent que je n'étais pas contente, et elles en parlaient dans ce sens. Au fond, je sentais de l'attrait pour toutes les observances du cloître; mais ce qui ressemblait à du mépris était loin d'avoir des charmes pour moi, tandis que je goûtais une joie très vive de me voir estimée. Je mettais un soin parfait dans tout ce que je faisais, et cela même était vertu à mes yeux. Ce n'est pourtant pas une excuse légitime, parce que je savais admirablement chercher en tout ma propre satisfaction, et ainsi l'ignorance ne saurait me justifier. Il est vrai que ce monastère n'était pas établi sur les bases d'une perfection très élevée, et moi, cédant à la pente de la nature, j'allais à ce qui était moins régulier, et je laissais de côté ce qu'il y avait d'exemplaire.

Je fus témoin alors de l'héroïque résignation que fit éclater une religieuse au milieu d'une bien cruelle maladie. Elle avait au ventre des ouvertures causées par des obstructions, et par où elle rejetait la nourriture qu'elle prenait: ce qui en peu de temps la conduisit au tombeau. Le mal effrayait les autres, moi je portais grande envie à cette inaltérable patience. Je disais à Dieu que, s'il voulait me la donner au même degré, je le priais de m'envoyer toutes les maladies qu'il lui plairait. Il me semble que je n'en redoutais aucune; ma soif des biens éternels était si ardente, que j'étais résolue à les gagner à quelque prix que ce fût. J'en suis étonnée maintenant, parce qu'alors je n'avais pas encore ce feu de l'amour divin que l'oraison plus tard alluma dans mon âme. Ce n'était qu'une certaine lumière, qui me révélait la vanité de tout ce qui passe, et l'inestimable prix des biens éternels que l'on peut acheter par le sacrifice de ces biens d'un jour. La divine Majesté daigna exaucer ma prière: deux ans ne s'étaient pas encore écoulés, que je me vis assaillie d'un mal différent sans doute, mais qui cependant me causa, l'espace de trois ans, des douleurs non moins sensibles et non moins cruelles, comme je le raconterai bientôt. L'époque du traitement que j'attendais chez ma sœur étant venue, mon père, ma sœur, et cette religieuse, ma fidèle amie et compagne de voyage, de laquelle j'étais si tendrement aimée, m'emmenèrent, avec des soins extrêmes pour me rendre le trajet agréable, à l'endroit où l'on espérait me guérir. Ce fut là que le démon commença à troubler mon âme: Dieu cependant en retira un grand bien.

Dans ce lieu même où j'étais venue chercher ma guérison, vivait un ecclésiastique d'une naissance distinguée, qui, à beaucoup d'intelligence, ne joignait toutefois qu'une science médiocre. Ce fut à lui que je m'adressai pour la confession. Je dois le dire, j'ai toujours eu une prédilection marquée pour les confesseurs éminents en doctrine, car les demi-savants ont nui grandement à mon âme; mais il ne m'a pas toujours été facile de les rencontrer au gré de mes désirs. J'ai vu par expérience qu'il vaut mieux, quand ils sont gens de bien et de bonnes. mœurs, qu'ils n'aient pas du tout de science que d'en avoir une médiocre; alors du moins ils se défient, tout comme moi, de leurs lumières, et ils prennent conseil d'hommes vraiment éclairés. Les vrais savants ne m'ont jamais trompée; les autres sans doute n'en avaient pas la volonté, mais ils n'en savaient pas davantage; et comme j'avais d'eux meilleure opinion, je pensais n'être obligée qu'à les croire. Leurs décisions me laissaient d'ailleurs plus de large et de liberté. Si je m'étais vue serrée de près, il y a si peu de vertu en moi, que peut-être j'en aurais cherché d'autres. Là où il y avait péché véniel, ils ne voyaient point d'offense; et là où il y avait péché mortel très grave, ils ne trouvaient qu'une faute vénielle. Cela nuisit beaucoup à mon avancement dans la vertu: il est bon, je crois, de le dire ici, afin que les autres se préservent d'un si grand mal. Mais devant Dieu il m'est clair que je n'avais point d'excuse. Il devait me suffire de savoir qu'une chose n'était pas bonne de sa nature, pour l'éviter avec soin. Le Seigneur a permis, le crois, à cause de mes péchés, qu'ils se soient trompés, et que, trompée par eux, j'en aie égaré d'autres en répétant ce qu'ils m'avaient dit. Je restai, ce me semble, plus de dix-sept ans dans cet aveuglement. Le premier qui commença à me détromper sur certains points fut un religieux très savant de l'ordre de Saint-Dominique [19]. Enfin les Pères de la Compagnie de Jésus m'inspirèrent les plus vives craintes sur toute ma vie, en me montrant, comme je le raconterai plus loin, le mal et la gravité de ces débuts.

Je commençai donc à me confesser à cet ecclésiastique. Si dans la suite j'ai eu plus à dire en confession, à cette époque, comme depuis le commencement de ma vie religieuse, je n'avais que peu de fautes à déclarer. Il en fut frappé, et me voua dès lors un extrême attachement, qui partait d'un bon principe, mais dont l'excès devenait répréhensible. Je lui avais fait comprendre que pour rien au monde je ne me résoudrais jamais à offenser Dieu en matière grave; de son côté, il m'assurait qu'il était dans les mêmes sentiments; ainsi, nous eûmes de fréquents entretiens. Comme alors mon âme goûtait habituellement en Dieu d'enivrantes délices, mon plus doux plaisir était de parler de lui. A un tel langage, dans une personne si jeune encore, il se sentait pénétré de confusion. Enfin, poussé par la confiance que je lui inspirais, il commença à me découvrir l'état de son âme, qui était déplorable et des plus dangereux. Depuis près de sept ans il entretenait une affection et des relations coupables avec une femme de l'endroit, et il ne laissait pas de dire la messe. La chose était si publique qu'il était perdu d'honneur et de réputation; personne cependant n'osait le blâmer en face. Ses aveux me remplirent de compassion, car son dévouement pour moi me l'avait rendu cher. Victime alors d'une inexpérience trop naïve et trop aveugle, je regardais comme vertu de répondre par la reconnaissance et par un retour d'affection à l'amitié qu'on avait pour moi. Maudite soit la loi d'un tel retour, qui va jusqu'à être contraire à la loi de Dieu! C'est là une folie qui a cours dans le monde, et j'avoue qu'elle me met toute hors de moi quand j'y pense. Quoi! c'est à Dieu seul qu'est dû tout le bien qu'on nous fait, et nous regardons comme vertu de ne pas briser les liens d'une amitié qui lui déplait! 0 aveuglement du monde! Et vous, Seigneur, quelle grâce vous m'auriez faite, si, souverainement ingrate envers ce monde tout entier, j'avais eu le bonheur de ne l'être jamais envers vous! Mais à cause de mes péchés, le contraire est arrivé.

M'étant procuré, par les personnes mêmes de sa maison, des renseignements plus précis, je connus mieux l'état de cet infortuné, et je découvris en même temps une circonstance qui le rendait un peu moins coupable. La malheureuse femme qui l'avait égaré avait obtenu de lui qu'il porterait au cou, pour l'amour d'elle, une petite figure de cuivre1, où elle avait mis des charmes, et nul n'avait eu le pouvoir de lui faire quitter ce gage perfide.

Je n'ajoute pas entièrement foi à ce que l'on dit des sortilèges, mais je rapporte ce que j'ai vu de mes propres yeux, afin que les hommes se tiennent en garde contre ces  femmes qui aspireraient à former de tels liens. Qu'ils le sachent, dès qu'elles ont perdu toute honte devant Dieu, elles que leur sexe oblige plus étroitement à la pudeur, on ne saurait sans péril leur accorder la moindre confiance. Pour arriver à1eurs fins, et pour le succès d'une passion insensée que le démon allume en elles, il n'est rien dont elles ne soient capables. Quant à moi, malgré ma profonde misère, jamais je ne suis tombée dans aucune faute de ce genre; jamais, dans tout le cours de ma vie, je n'ai en l'intention de faire le mal; jamais, quand je l'aurais pu, je n'aurais voulu forcer qui que ce fût à m'aimer. Mais c'est le Seigneur qui m'en a préservée, et s'il ne m'eût tenue de sa main, j'aurais pu l'offenser en cela comme dans le reste, car on ne doit fonder sur moi aucune confiance.

Dès que je fus fixée par ces renseignements, je témoignai un intérêt plus affectueux à cet ecclésiastique. Mon intention était bonne, mais ma conduite était blâmable; car l'espérance d'un bien, quelque grand qu'il fût, n'aurait jamais dû me faire commettre même le plus petit mal. Le plus souvent, je lui parlais de Dieu. Mes paroles lui furent utiles sans doute, mais la grande affection qu'il avait pour moi fut, je crois, chez lui, une plus puissante cause de retour. Pour me faire plaisir, il en vint jusqu'à me livrer la petite figure, que je fis aussitôt jeter dans une rivière. Dès qu'il en fut dessaisi, il se réveilla comme d'un profond sommeil: le tableau de sa conduite durant ces dernières années se déroulait à ses yeux; il était effrayé de lui-même; il gémissait de sa coupable vie, et déjà il en était saisi d'horreur. Notre-Dame, je n'en puis douter, lui fit sentir son puissant secours; car il était très dévot au mystère de sa Conception, et il en célébrait la fête avec grande solennité. Enfin, il brisa sans retour ses tristes chaînes, et il ne pouvait se lasser de remercier Dieu de l'avoir éclairé de sa lumière. Au bout d'un an, à dater du jour même où je le vis pour la première fois, il mourut; mais, dans cet intervalle, il avait servi Dieu avec une sainte ardeur.

Jamais je ne reconnus rien que d'honnête dans sa grande affection pour moi, bien qu'elle eût pu être d'une pureté plus élevée. Toutefois, en certaines occasions, si nous n'avions eu la pensée de Dieu très présente, nous nous serions trouvés en danger de l’offenser gravement. J'étais alors, je le répète, bien résolue à ne rien faire où j'aurais vu péché mortel; et, selon moi, c'était précisément cette disposition qui me faisait aimer de lui. Je crois même que tous les hommes sentiront toujours de la prédilection pour les femmes qu'ils verront inclinées à la vertu. Oui, la vertu est pour elles, comme je le dirai dans la suite, le moyen le plus sûr d'exercer ici-bas de l'empire sur les cœurs. Je tiens pour assuré que celui pour lequel j'avais tant prié est dans la voie du salut éternel. Il mourut dans les plus beaux sentiments de foi, et dans l'éloignement le plus complet de l'occasion qui l'avait égaré. Ainsi, il semblerait que le Seigneur voulut se servir de moi pour ouvrir le ciel à. cette âme.

Je restai trois mois dans cet endroit, en proie à de très grandes souffrances, parce que le traitement était trop rigoureux pour ma complexion. Au bout de deux mois, à force de remèdes, il ne me restait plus qu'un souffle de vie. Le mal dont j'étais allée chercher la guérison était devenu beaucoup plus cruel; les souffrances que j'éprouvais au cœur étaient si vives, qu'il me semblait parfois qu'on me le déchirait avec des dents aiguës; l'intensité de la douleur arriva à tel point, qu'on craignit que ce ne fût de la rage. Ma faiblesse était extrême; l'excès du dégoût ne me permettait de rien prendre, si ce n'est du liquide. La fièvre ne me quittait pas; et des médecines, que pendant un mois on m'avait fait prendre, m'avaient épuisée. Je sentais un feu intérieur qui m'embrasait. Les nerfs se contractèrent, mais avec des douleurs si intolérables, que je ne trouvais ni jour ni nuit un instant de repos. A cela venait encore se joindre une profonde tristesse. Voilà ce que je gagnai dans ce voyage. Mon père se hâta de me ramener chez lui. Les médecins me virent de nouveau; ils désespérèrent de moi, déclarant qu'indépendamment de tous ces maux, je me mourais d'étisie.

Insensible à l'arrêt qu'ils venaient de prononcer, j'étais absorbée par le sentiment de la souffrance. Des pieds jusqu'à la tête, j'éprouvais une égale torture. De l'aveu des médecins, ces douleurs de nerfs sont intolérables; et comme chez moi leur contraction était universelle, j'étais livrée à un indéfinissable tourment. Quelle riche moisson de mérites si j'avais su en profiter! La souffrance dans cet excès de rigueur ne dura que trois mois, mais on n'eût jamais cru qu'il fût possible de résister à tant de maux réunis. Je m'en étonne moi-même en ce moment, et je regarde comme une faveur insigne de Dieu la patience qu'il me donna; il était visible qu'elle venait de lui. L'histoire de Job, que j'avais lue dans les Morales de saint Grégoire, me fut d'un grand secours. Le divin Maître m'avait, ce semble, fortifiée à l'avance par cette lecture et par l'oraison, à laquelle j'avais commencé à m'adonner; il m'avait ainsi préparée à tout souffrir avec une résignation parfaite. Mes entretiens n'étaient qu'avec lui. J'avais ces paroles de Job, habituellement présentes à l'esprit, et je me plaisais à les redire: Puisque nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas les maux? Et à ces paroles, je sentais, ce me semble, se renouveler mon courage.

Ce long martyre s'était déjà prolongé depuis le mois d'avril jusqu'au milieu d'août, plus douloureux cependant les trois derniers mois. Enfin, le jour de l'Assomption de Notre-Dame arriva [20]. Je montrai le plus vif empressement pour me confesser; toujours, du reste,  j'avais aimé m'approcher souvent de la confession. On s'imagina que la crainte de la mort m'inspirait ce désir, et mon père, pour ne pas m'alarmer, ne voulut point y condescendre. O amour excessif de la chair et du sang! quoiqu'il partît d'un père si catholique, si prudent, si inaccessible par ses lumières à un entraînement d'ignorance, combien cependant il aurait pu me devenir funeste! Cette nuit même se déclara une crise si terrible que, pendant près de quatre jours, je restai privée de. tout sentiment. On me donna, dans cet état, l'extrême-onction. A toute heure, ou plutôt à tout moment, on croyait que j'allais expirer, et l'on ne faisait que me dire leCredo, comme si j'eusse été capable d'entendre quelque chose. Plus d'une fois même on ne douta plus que je n'eusse exhalé mon dernier soupir; et quand je revins à moi, je trouvai sur mes paupières de la cire, tombée d'un flambeau.

Cependant mon père était inconsolable de ne m'avoir pas permis de me confesser; il ne cessait de faire monter vers Dieu des cris et des prières. Béni soit à jamais Celui qui voulut les entendre! Déjà, dans mon couvent, la fosse qui attendait mon corps était ouverte depuis un jour et demi; et déjà, hors de cette ville, dans un monastère de religieux de notre ordre, on avait célébré pour moi un service funèbre.

Dès que je repris connaissance, je voulus me confesser. Je communiai en répandant un torrent de larmes; mais, à mon avis, la douleur d'avoir offensé Dieu n'en était pas l'unique cause. Pourtant ce repentir, je l'espère, aurait suffi pour me sauver, quand même le Seigneur m'eût imputé l'erreur où l'on m'avait jetée en m'affirmant à tort, comme je l'ai compris depuis, que certaines choses ne constituaient pas une faute mortelle.

Autant que j'en puis juger, malgré les intolérables douleurs qui me restaient et m'enlevaient presque à moi, la confession que je fis fut d'une intégrité parfaite; j'y déclarai tout ce en quoi je croyais avoir offensé Dieu. Entre tant d'autres grâces, il m'a accordé celle-ci: jamais, depuis que je commençai à communier, je n'ai laissé de m'accuser au saint tribunal de tout ce que j'ai cru être péché, quelque léger qu'il fût. Je ne puis néanmoins, si j'étais morte alors, nie défendre de craintes très vives sur mon salut: d’une part, à cause du peu d'instruction des confesseurs; de l'autre, à cause de mon peu de fidélité à la grâce, et pour bien des motifs encore. Aussi est il certain qu'arrivée à cette époque de ma vie, et considérant comment le Seigneur me ressuscita en quelque sorte, j'en éprouve un tel saisissement, que j'en suis pour ainsi dire toute tremblante.

Il me semble, ô mon âme! que tu aurais dû mesurer la grandeur du péril dont Dieu t'avait délivrée; et si l'amour n'avait pas assez d'empire sur toi, la crainte du moins devait t'empêcher de l'offenser de nouveau. Car enfin, il aurait pu te frapper mille fois dans un état plus dangereux; et je ne crois pas exagérer en doublant ce nombre. Après tout, j'accepte ici les reproches que pourra m'en faire celui qui m'a ordonné de me modérer dans l'aveu de mes péchés. Et certes, tels que je les ai racontés, ils n'apparaissent déjà que sous des couleurs trop flatteuses. Je le conjure, pour l'amour de Dieu, de ne rien retrancher de mes fautes dans cet écrit, puisqu'elles servent à mieux révéler les magnificences des bontés de Dieu et son inépuisable patience à l'égard d'une âme. Bénédiction sans fin à ce Dieu d'amour! Plaise à sa Majesté de me réduire en cendres plutôt que je cesse jamais de l'aimer!

CHAPITRE 6

Guérison et retour au monastère

De ces quatre jours d'effroyable crise, il me resta des tourments intolérables, qui ne peuvent être connus que de Dieu. Ma langue était en lambeaux, à force de l'avoir mordue. N'ayant rien pris dans tout cet intervalle, faible d'ailleurs à me sentir étouffer, j'avais le gosier si sec qu'il se refusait à laisser passer même une goutte d'eau. Tout mon corps était comme disloqué, et ma tête dans un désordre étrange. Mes nerfs s'étaient tellement contractés, que je me voyais en quelque sorte ramassée en peloton. Voilà où me réduisirent ces quelques jours d'indicible douleur. Je ne pouvais, sans un secours étranger, remuer ni bras, ni pied, ni main, ni tête; aussi immobile que si j'eusse été morte, j'avais seulement, me semble-t-il, la force de mouvoir un doigt de la main droite. On ne savait comment m'approcher: tout mon corps était dans un état si lamentable, que je ne pouvais supporter le contact d'aucune main; il fallait me remuer à. l'aide d'un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je restai ainsi jusqu'à Pâques-Fleuries [21]. Par bonheur, lorsqu'on me laissait tranquille, les douleurs venaient souvent à cesser. Un peu de repos goûté était alors, à mes yeux, un grand pas vers la guérison. Je craignais que la patience ne vînt à m'échapper. Grande fut donc ma joie quand je me vis délivrée de douleurs si aiguës et si continuelles. Par intervalles, j'en éprouvais néanmoins encore d'insupportables: c'était quand une fièvre double-quarte très violente, qui m'était restée, faisait sentir ses frissons. Je gardais aussi un profond dégoût pour toute sorte d'aliments.

Je voulus sur-le-champ retourner à mon monastère, et je m'y fis transporter en cet état. On reçut donc en vie celle qu'on avait attendue morte, mais avec un corps dont l'aspect aurait inspiré moins de pitié, s'il eût été privé de vie. Il n'y a pas de termes pour peindre l'excès de ma faiblesse; il ne me restait que les os. Cet état, comme je l'ai dit, se prolongea plus de huit mois. Pendant près de trois ans, je demeurai frappée d'une paralysie, qui allait, il est vrai, s'améliorant chaque jour. Lorsque à l'aide de mes mains je commençai à me traîner par terre, j'en rendis au Seigneur des actions de grâces.

Au milieu de toutes ces souffrances, ma résignation ne se démentit pas un instant, et, si j'en excepte les premiers jours, je supportai avec une grande allégresse les maux de ces trois années, trouvant qu'ils n'étaient rien en comparaison des douleurs et des tourments qui avaient précédé. Enfin j'étais pleinement soumise à la volonté de Dieu, quand il lui aurait plu de me laisser ainsi jusqu'à mon dernier soupir. Si je désirais guérir c'était pour pouvoir me livrer à l'oraison dans la solitude, de la manière qui m'avait été enseignée;car dans l'infirmerie la chose ne m’était point facile. Je me confessais très souvent. Mon bonheur était de parler de Dieu; toutes les religieuses en étaient édifiées, et elles ne pouvaient assez admirer la patience que le Seigneur me donnait. En effet, s'il ne m'eût soutenue de sa main, il eût été impossible d'endurer de si grandes douleurs avec un si grand plaisir.

Je sentais alors les puissants effets de cette grâce d’oraison que le Seigneur m'avait accordée. Par elle, je comprenais en quoi consistait son amour. En ce peu de temps, elle avait fait germer en moi ces nouvelles vertus dont je vais parler; vertus encore faibles sans doute, puisqu'elles ne suffirent pas à me maintenir dans le sentier de la perfection. Je ne disais le moindre mal de personne; j'avais au contraire l'habitude d'empêcher toute détraction. Cette maxime était toujours présente à mon esprit: je ne devais ni me plaire à entendre, ni dire moi-même ce que je n'aurais pas voulu qu'on eût dit de moi. Fermement attachée à cette règle de conduite, je m'y montrais ordinairement fidèle; parfois cependant, si l'occasion était pressante, il m'échappait quelque faute. Grâce à l'accent persuasif de mes paroles, les personnes avec qui je conversais contractèrent la même habitude. Le public en eut bientôt connaissance: là où j'étais, les absents, disait-on, étaient à couvert des traits de la médisance; ils trouvaient la même sûreté auprès des personnes qui m'étaient. attachées par l'amitié ou par les liens du sang, et qui se montraient dociles à mes leçons. Malgré cela, il me reste un grand compte à rendre à Dieu du mauvais exemple que je leur donnais en d'autres choses; plaise à sa divin Majesté de me le pardonner! Je fus cause, il est vrai, bien des maux; mais, je dois aussi le dire, si j’ai eu à gémir sur quelques suites de ma vie imparfaite, mon intention fut néanmoins toujours droite.

Je conservais le désir de la solitude; je me plaisais à traiter avec Dieu et à parler de lui. Dès que je pouvais nouer un pareil entretien, j'y trouvais plus de plaisir et de charmes que dans toute la politesse, ou pour mieux dire, dans la. grossièreté des conversations du monde. Je me confessais, je communiais bien plus fréquemment, et j'en avais un ardent désir. La lecture des bons livres faisait mes plus chères délices. M'arrivait-il de commettre quelque offense contre Dieu, j'étais pénétrée d'un très vif repentir. Bien des fois, je m’en souviens, je n'osais plus entrer en oraison; je redoutais comme un grand châtiment l'excès de la douleur que je devais y éprouver, pour avoir offensé un Dieu si bon. Ce sentiment de repentir s'accrut encore dans la suite, et il me faisait endurer un tourment auquel je ne saurais rien comparer, Jamais cependant la crainte n'y eut la moindre part. La cause unique était le souvenir des faveurs dont Dieu me comblait dans l'oraison, et la vue de l'ingratitude par laquelle je répondais à tant de bienfaits. C'était là ce qui m'accablait. Je me reprochais amèrement de répandre tant de larmes pour mes fautes, sans devenir meilleure; je m'attristais de voir que, malgré toutes mes résolutions et tous mes effort  je retombais, en m'exposant moi-même à l’occasion. Ces larmes me semblaient trompeuses; et mes fautes paraissaient encore plus grandes à mes yeux, quand je considérais combien Dieu me faisait la grâce de les pleurer et de m'en repentir. Je tâchais de m'en confesser dans le plus bref délai, et je faisais, ce me semble, tous mes efforts pour retourner en grâce. Tout le mal venait de n'en pas couper la racine par la fuite des occasions, et du peu de secours que je tirais des confesseurs. S'ils m'avaient déclaré le danger de mes entretiens avec les personnes du monde et l'obligation d'y renoncer, ils auraient, sans aucun doute, porté au mal un remède efficace; car, à aucun prix, je n'aurais consenti à passer sciemment un seul jour en état de péché mortel.

Tous ces indices de la crainte du Seigneur en moi provenaient de l'oraison; le meilleur était une crainte tellement absorbée dans l'amour, que la pensée du châtiment ne s'offrait même pas à mon esprit. Durant ces graves maladies, je fus constamment très attentive à veiller sur ma conscience, pour écarter de moi tout péché mortel. Infortunée, je désirais la santé pour mieux servir Dieu, et elle fut la cause de tout le dommage qu'éprouva mon âme!

Me trouvant, si jeune encore, frappée de paralysie, et voyant le triste état où m'avaient réduite les médecins de la terre, je résolus de recourir à ceux du ciel pour obtenir ma guérison. Elle était l'objet de mes désirs, mais sans m'enlever cette grande allégresse avec laquelle je supportais mon mal; parfois même il me venait en pensée que, si le retour de mes forces devait me perdre, il valait mieux pour moi rester ainsi. Je ne pouvais néanmoins ôter de mon esprit que, rendue à la santé, je servirais le Seigneur avec un dévouement beaucoup plus généreux. C'est là une de nos illusions de ne pas nous abandonner entièrement à la conduite de Dieu; il sait mieux que nous ce qui nous convient.

Je commençai donc à entendre des messes avec dévotion, et je récitai des prières très approuvées. Jamais je n'ai aimé ni pu souffrir certaines dévotions où entrent je ne sais quelles cérémonies, et où les femmes en particulier trouvent un attrait qui les trompe. Par le fait, on y a reconnu depuis un caractère superstitieux, et l'on a dû les condamner.

Je pris pour avocat et pour protecteur le glorieux saint Joseph et je me recommandai très à instamment à lui. Son secours éclata d'une manière visible. Ce père et protecteur de mon âme me tira de l'état où languissait mon corps, comme il m'a arrachée à des périls plus grands d'un autre genre, qui menaçaient mon honneur et mon salut éternel. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien demandé, jusqu'à ce jour, qu'il ne me l'ait accordé. C'est chose admirable que les grâces insignes dont Dieu m'a comblée, et les dangers, tant de l'âme que du corps, dont il m'a délivrée par la médiation de ce bienheureux saint!

Le Très-Haut donne grâce, semble-t-il, aux autres saints pour nous secourir dans tel ou tel besoin; mais le glorieux saint Joseph, je le sais par expérience, étend son pouvoir à tous. Notre-Seigneur veut nous faire entendre par là que, de même qu'il lui fut soumis sur cette terre, reconnaissant en lui l'autorité d'un père et d'un gouverneur, de même il se plaît encore à faire sa volonté dans le ciel, en exauçant toutes ses demandes. C'est ce qu'ont vu comme moi, par expérience, d'autres personnes auxquelles j'avais conseillé de se recommander à ce protecteur; aussi le nombre des âmes qui l'honorent commence-t-il à être grand, et les heureux effets de sa médiation confirment de jour en jour la vérité de mes paroles. Je déployais pour sa fête tout le zèle dont j'étais capable, plus par vanité que par esprit intérieur. Je voulais qu'elle se célébrât avec la pompe la plus solennelle et avec la plus élégante recherche. En cela mon intention était droite, il est vrai, mais voici le côté fâcheux: au moindre petit bien accompli avec le secours de la grâce divine, je mêlais des imperfections et des fautes sans nombre, tandis que pour le mal, la recherche et la vanité, je trouvais en moi une adresse et une activité admirables. Plaise au Seigneur de me le pardonner!

Connaissant aujourd'hui, par une si longue expérience, l'étonnant crédit de saint Joseph auprès de Dieu, je voudrais persuader à tout le monde de l'honorer d'un culte particulier. Jusqu'ici j'ai toujours vu les personnes qui ont eu pour lui une dévotion vraie et soutenue par les oeuvres, faire des progrès dans la vertu; car ce céleste protecteur favorise, d'une manière frappante, l'avancement spirituel des âmes qui se recommandent à lui. Déjà, depuis plusieurs années, je lui demande le jour de sa fête une faveur particulière, et j'ai toujours vu mes désirs accomplis. Lorsque ma prière s'écarte tant soit peu du but de la gloire divine, il la redresse afin de m'en faire retirer un plus grand bien.

Si j'avais autorité pour écrire, je raconterais bien volontiers, dans un récit détaillé, les grâces dont tant de personnes sont comme moi redevables à ce grand saint. Mais, pour ne pas sortir du cercle où l'obéissance m'a renfermée, je devrai, contre mon désir, passer rapidement sur certaines choses; sur d'autres, je serai peut-être trop longue, tant je suis inhabile à garder dans le bien les limites de la discrétion. Je me contente donc de conjurer, pour l'amour de Dieu, ceux qui ne me croiraient pas, d'en faire l'épreuve; ils verront par expérience combien il est avantageux de se recommander à ce glorieux patriarche, et de l'honorer d'un culte particulier. Les personnes d'oraison surtout devraient toujours l'aimer avec une filiale tendresse. Je ne comprends pas comment on peut penser à la Reine des anges et à tout ce qu'elle essuya de tribulations, durant le bas âge du divin Enfant Jésus, sans remercier saint Joseph du dévouement si parfait avec lequel il vint au secours de l'un et de l'autre. Que celui qui ne trouve personne pour lui enseigner l'oraison choisisse cet admirable saint pour maître, il n'aura pas à craindre de s'égarer sous sa conduite. Plaise au Seigneur que je ne me sois pas égarée moi-même en portant la témérité jusqu'à oser parler de lui! Je publie, il est vrai, le culte particulier dont je l'honore [22]; mais, pour les actes tendant à le glorifier et pour l'imitation de ses vertus, je suis toujours restée bien en arrière. Enfin il fit éclater à mon égard sa puissance et sa bonté: grâce à lui, je sentis renaître mes forces, je me levai, je marchai, je n'étais plus frappée de paralysie; mais, hélas! je ne montrai que trop tôt toute la profondeur de ma misère, en faisant un mauvais usage d'un tel bienfait.

Après tant de faveurs, aurait-on pu me croire si voisine d'une chute? Quoi! après avoir reçu de Dieu des vertus qui m'excitaient à le servir, après m'être vue aux portes de la mort et en si grand danger de me perdre, après avoir été ressuscitée corps et âme, à la grande stupeur de tous ceux qui en furent témoins, tomber si tôt et devenir infidèle! Quel est ce mystère, Seigneur? Et de combien de périls est semée cette triste vie!

Au moment où je trace ces lignes, je pourrais, ce me semble, grâce à votre bonté et à votre miséricorde, dire comme saint Paul, sinon avec la même perfection du moins avec autant de vérité: Ce n'est plus moi qui vis. Vous seul, ô mon Créateur, vivez dans mon âme, si j'en juge par la tendre sollicitude avec laquelle, depuis quelques années, vous me tenez de votre main; si j'en crois des désirs et des résolutions dont plus d'une fois, dans ces derniers temps, la sincérité a été prouvée par des oeuvres. Ah! sans doute il doit m'échapper, sans les connaître, bien des offenses contre votre Majesté; mais dans l'intime de mon âme je trouve une ferme résolution de ne blesser en rien votre volonté sainte. Pour votre amour, je me sens prête à tout entreprendre, à tout exécuter avec courage; et déjà, dans certaines entreprises, vous m'avez soutenue, vous avez couronné mes efforts par le succès. Je n'aime ni le monde, ni rien de ce qui est à lui. Vous seul, ô mon Dieu, êtes le bonheur de mon âme, et hors de vous, tout m'est une pesante croix.

Je puis me tromper, et de tels sentiments sont peut-être loin de moi. Vous m'en êtes cependant témoin, ô Seigneur, je sonde mon cœur il me dit que je ne mens pas. Je tremble néanmoins, et avec beaucoup de raison, de me voir encore abandonnée de vous. Je sais combien faible est mon courage; je connais mon peu de vertu; pour ne pas vous devenir infidèle, j'ai besoin de, sentir sans cesse votre secours et l'appui de votre main. En ce moment même, ne suis-je pas abandonnée de vous? mes sentiments ne me trompent-ils pas? Plaise à votre Majesté qu'il n'en soit pas ainsi! Je ne sais quel attrait peut avoir pour nous une vie où tout est si incertain. Il me semblait alors impossible, ô mon Seigneur, de vous abandonner tout à fait. Mais comme je vous ai depuis si souvent délaissé, je ne puis me défendre d'un sentiment de crainte. Hélas! à peine étiez-vous tant soit peu éloigné de moi, que je faisais les plus tristes chutes. Soyez éternellement béni! Je vous abandonnais, et vous, loin de m'abandonner entièrement, vous me tendiez sans cesse la main pour me donner la force de me relever. Souvent, Seigneur, je la repoussais, et je ne voulais pas entendre votre voix, qui me pressait de revenir!

Ce que je vais dire sera la preuve de la vérité de ces dernières paroles.

CHAPITRE 7

Une vie religieuse en crise

Bientôt, de passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, d'occasion en occasion, je me laissai entraîner à de si grands dangers et à une telle dissipation, que ‘avais honte d’user avec Dieu de la familière amitié de l’oraison1.Une autre cause m'en détournait encore Mes fautes étant devenues plus nombreuses, la pratique de la vertu n’avait plus pour moi ce charme et ces douceurs qu’elle me faisait sentir auparavant. Je le voyais très clairement, ô mon Seigneur, la perte de ces délices intérieures était la punition de mon infidélité.

Je tombai alors dans le plus terrible piège que le démon pouvait me tendre: me voyant si infidèle, je commençai, sous prétexte d'humilité, à craindre de faire oraison. Il me semble qu'étant une des plus imparfaites, il valait mieux suivre le plus grand nombre et me contenter des prières vocales auxquelles j'étais obligée; digne de partager la société des démons, je ne devais plus prétendre à cet entretien céleste et à un commerce si intime, avec Dieu. Enfin il me venait en pensée que je trompais tout le monde.

Ma conduite, en effet, n'avait à l'extérieur rien que de louable; ainsi l'on ne saurait blâmer le monastère où j'étais de m'avoir si favorablement jugée. Je savais inspirer aux autres une bonne opinion de moi, j'y parvenais sans ombre de calcul ni de feinte. Grâce à Dieu, j'ai toujours eu en horreur l'hypocrisie et la vaine gloire; ni ma conscience ni mes souvenirs ne me reprochent aucune faute de ce genre. Un premier mouvement d'amour-propre venait-il à s'élever dans mon cœur, j'en éprouvais une peine indicible; et le démon, vaincu chaque fois, me laissait avec le mérite d'une nouvelle victoire. Aussi n'a-t-il jamais osé me tenter que très faiblement de ce côté. Peut-être, si Dieu lui eût permis de me livrer d'aussi rudes assauts sur ce point que sur d'autres, serais-je également tombée; mais, jusqu'à ce jour, ce Dieu de bonté m'a préservée d'une semblable chute. Qu'il en soit éternellement béni! Je dois même le dire: me voir tenir en telle estime était pour moi, qui connaissais le secret de mon âme, un bien pesant fardeau.

Voici pourquoi on ne pouvait croire à mon peu de vertu. On me voyait, si jeune encore et malgré tant d'occasions, me retirer souvent dans la solitude pour m'y occuper à la prière et à la lecture; souvent je parlais de Dieu; j'aimais à faire peindre l'image de Notre-Seigneur dans plusieurs endroits; je tenais à avoir un oratoire et à l'embellir de tout ce qui peut éveiller des sentiments de dévotion; jamais je ne disais du mal de qui que ce fût; je pourrais ajouter d'autres choses de ce genrequi, extérieurement, portaient l'empreinte de la vertu. Enfin, légère que j'étais, je me faisais valoir moi-même dans les choses qui sont pour le monde un titre d'estime.

Pour ces raisons, on m'accordait autant et plus de liberté qu'aux plus anciennes religieuses, et l'on était dans une pleine sécurité sur mon compte. Il est vrai que jamais je n'aurais de moi-même pris la moindre liberté, ni rien voulu faire sans y être autorisée. Jamais je n'aurais pu me résoudre, par exemple, à parler par des fentes ou par-dessus les murailles ou à la faveur des ténèbres. Je n'ai jamais eu de pareils entretiens, par ce que le Seigneur m'a soutenue de sa main. A mes yeux (car c'est de sang-froid, avec réflexion, que j'examinais bien des choses), exposer l'honneur de tant d'excellentes religieuses était un crime, comme si d'autres actes que je me permettais eussent été bons! A la vérité, le mal que je commettais, quoique considérable, n'était pas aussi prémédité que l'aurait été celui-là.

Ce qui me fit beaucoup de tort, à mon avis, ce fut de n'être pas dans un monastère cloîtré. Les autres religieuses, qui étaient d'une vertu éprouvée, pouvaient user innocemment de la liberté dont elles jouissaient. Leurs engagements ne les obligeaient à rien de plus; le vœu de clôture n'existait pas pour elles. Mais pour moi, qui suis la faiblesse même, une pareille latitude m'aurait certainement conduite en enfer, si Notre-Seigneur, par tant de secours et par des grâces très particulières, ne m'avait arrachée à ce péril. C'est pourquoi je regarde comme très dangereuse, dans un monastère de femmes, cette libre communication avec le dehors. Pour celles qui veulent mener une vie relâchée, c'est plutôt le chemin de l'enfer qu'un rempart pour leur faiblesse.

Qu'on se garde bien d'appliquer ceci au monastère où j'habitais. Florissant par la régularité, il ne comptait pas parmi ceux dont l'accès était le plus facile. Il renfermait un grand nombre de religieuses sincèrement ferventes et d'une vie exemplaire; Notre-Seigneur, dont la bonté est infinie, ne saurait cesser de favoriser de si dignes épouses. Mes paroles font allusion à d'autres couvents que je connais et que j'ai vus. Je le dis, je plains profondément celles qui y vivent; elles ont besoin, pour se sauver, d'une vocation bien particulière, et de s'y sentir souvent affermies par Notre-Seigneur, tant au milieu d'elles se trouvent autorisés les honneurs et les plaisirs du monde. Oh! que les obligations de leur état y sont mal comprises! Plaise à Dieu qu'elles ne prennent point pour vertu ce qui est péché, comme cela m'arrivait souvent à moi-même! Pour leur faire entendre la vérité, il faut que Notre-Seigneur fasse briller une lumière bien vive au fond de leurs âmes.

Aux parents qui ne se préoccupent pas du salut de leurs filles, et les placent dans un couvent où elles seront plus exposées que dans le monde, je conseillerais de penser au moins à l'honneur de leur famille; il vaudrait mieux les établir, quand même ce serait au-dessous de leur rang. Ils seraient pourtant excusables dans un cas: c'est s'ils voyaient en elles d'excellentes inclinations, et encore, plaise au ciel qu'un si riche fonds de vertu leur serve de défense! S'ils ne prennent pas ce dernier parti, qu'ils les gardent dans la maison paternelle. Là, si elles se comportent mal, leur conduite est bientôt découverte; dans ces monastères, elles peuvent longtemps se cacher. A la fin, Notre-Seigneur permet que le secret de leur vie soit connu; mais déjà leur conduite, funeste pour elles-mêmes, l'est devenue pour toutes les autres.

Souvent ce n'est point la faute de ces pauvres filles; elles ne font que suivre le sentier qu'elles trouvent frayé, et il en est parmi elles un grand nombre qu'on ne saurait trop plaindre. Quittant le monde pour en éviter les dangers, et pleines de l'espoir qu'elles vont servir le Seigneur, au lieu d'un monde, les infortunées en rencontrent dix; elles ne savent plus ni comment vaincre, ni où trouver un appui. La jeunesse, la sensualité, le démon, les convient et les inclinent à certains actes d'une vie réellement mondaine, et qui, là, passent pour être en quelque sorte du domaine de là vertu. Triste illusion, que l'on peut comparer, jusqu'à un certain point, à l'aveuglement obstiné des hérétiques! Ces malheureux, fermant volontairement les yeux à la lumière, prétendent persuader qu'ils ont la vérité pour eux et qu'ils le croient ainsi. Au fond ils n'en croient rien; une voix intérieure les avertit de leur erreur.

O effrayant, ô lamentable mal, que des monastères d'hommes ou de femmes, je ne distingue pas en ce moment, où la régularité n'est plus en vigueur; où l'on voit deux sentiers, l'un de la vertu, l'autre du relâchement, et tous deux également suivis! Qu'ai-je dit: également? Je me trompe. C'est, hélas! le moins parfait qui est le plus fréquenté; de ce côté se trouve le plus grand nombre, de ce côté sont les faveurs. Par contrecoup, le chemin de la régularité reste presque désert; en sorte que le religieux et la religieuse qui veulent sérieusement remplir tous les engagements de leur sainte vocation, ont plus à redouter les personnes qui vivent sous le même toit que tous les démons ensemble. Il leur faut plus de réserve et de prudence pour parler de l'amour dont ils désirent brûler pour Dieu, que pour parler d'autres amitiés et d'autres liaisons que l'esprit de ténèbres forme dans les monastères. Pourquoi donc s'étonner de voir de si grands maux dans l'Église, lorsque ceux qui devraient être pour les autres des modèles de vertu, ont si tristement dégénéré de cette ferveur, que les saints, leurs devanciers, laissèrent, au prix de tant de travaux, dans les ordres religieux? Plaise à la divine Majesté d'apporter à ces maux la remède qui doit les guérir! Amen! [23]

Je commençai donc à m'engager dans ces conversations avec les personnes qui venaient nous visiter. Suivant en cela un usage établi, j'étais loin de penser qu'il dût en résulter pour mon âme autant de dommage et de distraction. Mes yeux ne se sont dessillés que plus tard. Il me semblait que ces visites, si ordinaires en tant de monastères, ne me feraient pas plus de mal qu'à d'autres religieuses, dont la régularité frappait mes regards. Je ne considérais pas que, leur vertu l'emportant de beaucoup sur la mienne, le danger devait être bien moindre pour elles que pour moi. Je ne puis néanmoins me défendre d'y voir toujours quelque péril, quand ce ne serait que la perte du temps.

Comme je m'entretenais un jour avec une personne dont je venais de faire la connaissance, Notre-Seigneur daigna m'éclairer dans mon aveuglement: par un avis et un rayon intérieur de lumière, il me fit comprendre que de telles amitiés ne me convenaient pas. Ce divin Maître m'apparut avec un visage très sévère, me témoignant par là combien ces sortes d'entretiens lui causaient de déplaisir. Je le vis des yeux de l'âme, beaucoup plus clairement que je n'eusse pu le voir des yeux du corps. Son image se grava si profondément dans mon esprit, qu'après plus de vingt-six ans je la vois encore peinte devant mes yeux. L'effroi et le trouble me saisirent, je ne voulais plus voir cette personne.

Un grand mal pour moi, dans cette circonstance, fut d'ignorer que l'âme pût voir sans l'intermédiaire des yeux du corps. Le démon, pour me confirmer dans cette ignorance, me faisait entendre que c'était une chose impossible. il me représentait ma vision comme une tromperie ou un artifice de l'esprit de ténèbres, et mettait en avant d’autres mensonges de ce genre. Il me restait néanmoins toujours un secret sentiment que ma vision venait de Dieu et n'était pas une illusion. Mais comme elle ne flattait pas mon goût, je travaillais moi-même à me tromper. Je n'osai m'en ouvrir à qui que ce fût. Bientôt on me pressa de revoir une personne d'un aussi grand mérite; de tels rapports, m'assurait-on, loin de nuire à mon honneur, ne pouvaient que lui donner un nouvel éclat. Ainsi les entretiens recommencèrent.

A différentes époques je m'engageai dans d'autres conversations; je pris ce passe-temps empoisonné plusieurs années durant, sans le croire aussi nuisible qu’il l'était. Par intervalles, il est vrai, une clarté vive m'en découvrait le danger. Mais aucun de ces entretiens ne dissipa mon âme autant que celui dont je viens de parler, parce que je portais beaucoup d'affection à cette personne.

Une autre fois, tandis que je causais avec elle, nous vîmes venir vers nous (et d'autres personnes qui étaient présentes le virent aussi) une espèce de monstre semblable à un crapaud, d'une grandeur plus qu'ordinaire, mais beaucoup plus rapide dans sa course. Il m'a été impossible de m'expliquer comment, au lieu d'où il vint, il pouvait y avoir en plein midi un animal de ce genre, et jamais de fait on n'en avait vu là. L'impression que j'en reçus ne me semblait pas sans mystère. C'est un de ces avertissements dont je n'ai jamais perdu le souvenir. O grand Dieu! Quelle était donc votre sollicitude pour moi! comme votre amour était sans cesse attentif à m'avertir! Mais combien peu je sus en profiter!

Dans ce monastère vivait une de mes parentes, religieuse vénérable par son âge, grande servante de Dieu, modèle accompli de régularité. Elle aussi me donnait de temps en temps des avis. Mais ses paroles, loin de me persuader, me causaient de l'ennui; je trouvais qu'elle se scandalisait sans raison. C'est à dessein que je rapporte ce fait; il met au grand jour ma malice et la souveraine bonté de Dieu, il fait voir combien une si affreuse ingratitude me rendait digne de l'enfer. Si, par le conseil du Seigneur et pour sa gloire, cet écrit tombe sous les yeux le quelques religieuses, puissent-elles s'instruire par mon exemple! Je les supplie, pour l'amour de Notre-Seigneur, de fuir de semblables récréations. Plaise à Dieu que mes paroles désabusent l'une ou l'autre de toutes celles que j'ai trompées, en leur représentant ces récréations comme innocentes! A la vérité, en les rassurant sur un aussi grand danger, je ne voulais point les induire en erreur, mais j'étais dans l'aveuglement; et si, comme je l'ai dit, le mauvais exemple que je leur donnai fut cause de bien des maux, je ne me rendais pas compte de leur gravité.

Dans les premiers temps de ma maladie, avant de savoir me conduire moi-même dans les voies spirituelles, je sentais un très ardent désir d'y faire avancer les autres. C'est une tentation fort ordinaire dans les commençants; je n'eus cependant qu'à m'en applaudir. Comme je chérissais tendrement mon père, je lui souhaitais le bien que j'avais trouvé dans l'oraison; on n'en pouvait, à mon sens, posséder de plus grand en cette vie. Ainsi, par des détours et avec toute l'adresse dont j'étais capable, je lui persuadai de s'adonner à cet exercice. Je lui procurai des livres à cette fin. Comme il était très vertueux, il s'y appliqua avec une constante ardeur, et en cinq ou six ans, il y fit d'admirables progrès. Je ne me lassais pas d'en bénir Dieu, et j'en étais remplie de joie. Il eut de cruelles traverses à souffrir; sa résignation fut parfaite. Il venait me voir souvent, et trouvait de la consolation à s'entretenir de Dieu avec moi.

Lorsque ma vie dissipée m'avait fait abandonner l'oraison [24], mon père m'y croyait appliquée comme à l'ordinaire; je ne pus souffrir de le voir ainsi trompé. Je passai plus d'un an sans oser entrer dans ce commerce intime avec Dieu, pensant montrer ainsi plus d'humilité [25]. Ce fut comme je le, dirai, la plus dangereuse tentation de ma vie; elle m'aurait infailliblement entraînée à ma perte. Avec l'oraison, je n'étais pas exempte de fautes, il est vrai, mais du moins, si un jour il m'en échappait, je vivais les jours suivants plus profondément recueillie, et je m'éloignais avec plus de soin du danger.

Mon père, dans sa bonté, pensait que je traitais avec Dieu comme auparavant. Il m'en coûtait de le voir dans une pareille erreur. Aussi je lui avouai que je ne faisais plus oraison, mais je ne lui en dis pas la véritable cause. Je me contentai de lui alléguer mes infirmités pour prétexte. De fait j'en avais alors, comme aujourd'hui, de bien grandes, quoique je fusse revenue de la maladie qui m'avait conduite au bord de la tombe. Si, dans ces derniers temps, elles sont un peu plus supportables, néanmoins elles ne s'en vont pas et me font souffrir de bien des manières. Je dirai, en particulier, que pendant vingt ans il m'arrivait chaque matin de rejeter les aliments, en sorte que je ne pouvais rien prendre que l'après-midi, et quelquefois plus tard. Depuis que mes communions sont devenues plus fréquentes, c'est le soir, avant de m'endormir, que cela m'arrive, mais avec un surcroît de souffrance, car je suis forcée de provoquer moi-même ce vomissement avec une plume ou autre chose; et si j'omets de le faire, je ressens un tourment plus cruel encore. Il est rare que je n'endure pas plusieurs douleurs en même temps, et parfois elles sont accablantes. Celles du cœur sont de ce nombre; mais elles ne sont pas continuelles comme autrefois, et ne me prennent que de loin en loin. Quant à cette opiniâtre paralysie [26] et ces fièvres jadis fréquentes, je m'en vois affranchie depuis huit ans. A l'heure qu'il est, je fais peu de cas des maux qui me restent; j'en ai plutôt de l'allégresse, dans la pensée que j'offre quelque chose à Dieu.

Mon père resta donc convaincu, sur ma parole, que mes infirmités seules m'avaient fait suspendre l'oraison. Comme jamais il ne blessait la vérité, je n'aurais, pas dû la blesser non plus, surtout en un pareil sujet. J'ajoutai, pour le confirmer dans sa pensée, que c'était beaucoup pour moi de pouvoir remplir mon office au chœur. Mais cela ne me justifiait nullement. La maladie n'est pas une cause légitime d'interrompre un exercice où, à défaut de forces corporelles, l'amour et l'habitude suffisent. Dieu nous le facilite toujours, dès que nous en avons le désir. Je dis toujours, et à dessein; car, si parfois la maladie et divers obstacles nous enlèvent quelque moments de solitude, alors même il en reste beaucoup d'autres où nous pouvons nous entretenir avec Dieu. Pour l'âme qui aime, la véritable oraison, durant la maladie et au milieu des obstacles, consiste à offrir  à Dieu ce qu'elle souffre, à se souvenir de lui, à se conformer à sa volonté sainte, et dans mille actes de ce genre qui se présentent; voilà l'exercice de son amour. Il ne faut pas d'effort violent pour entrer dans cet entretien intime, et l'on ne doit pas s'imaginer que l'on ne fait plus oraison dès que le temps et la solitude manquent. Je le répète, alors même que par les souffrances le Seigneur nous enlève les heures accoutumées de l'oraison, nous pouvons, avec tant soit peu de vigilance, nous enrichir de grands biens. Pour moi, tant que je m'appliquai à garder ma conscience pure, j'eus le bonheur de trouver ces précieux trésors.

Mon père, qui avait de moi une opinion si favorable et m'aimait si tendrement, crut tout et me plaignit. Comme il était déjà élevé à un haut degré d'oraison, il ne restait plus aussi longtemps avec moi; après quelques instants d'entretien, il me quittait, disant que c'était du temps perdu. Moi, qui le dépensais en d'autres vanités, je n'étais guère sensible à cette perte.

Dans le temps même où j'étais si infidèle, j'eus le bonheur de persuader non seulement à mon père, mais à d'autres personnes, la pratique de l'oraison. Dès que je voyais en elles cet attrait, je leur disais la manière de méditer, je leur prêtais des livres, enfin je travaillais à leur avancement. Comme je l'ai dit, ce désir de voir les autres servir le Seigneur s'était allumé dans mon âme, dès que je commençai à faire oraison. Je sentais que je ne servais pas Dieu selon ma conscience; et pour ne pas rendre inutiles les lumières qu'il m'avait données, il me semblait que je devais du moins substituer à ma place des âmes ferventes. Je dis ceci, afin qu'on voie la grandeur de mon aveuglement: je négligeais mon salut, et je travaillais à sauver les autres.

En ce temps-là mon père fut attaqué de la maladie dont il mourut, et qui ne dura que quelques jours [27]. J'allai lui donner mes soins; j'étais plus malade de l'âme qu'il ne l'était du corps, tant les vanités de la terre m'éloignaient de mon Dieu. A vrai dire pourtant, durant toute cette époque de mes plus grands égarements, jamais, autant que j'en pouvais juger, je ne fus en état de péché mortel; car, pour rien au monde je n'aurais consenti à y demeurer sciemment.

J'eus beaucoup à souffrir pendant la maladie de mon père; et si, durant les miennes, il m'avait prodigué ses soins au prix de tant de peines, je crois qu'alors je le payai un peu de retour. Accablée d'infirmités, je surmontais tout pour le servir. En le perdant, je le voyais, j'allais perdre un père qui avait toujours été pour moi un soutien, le charme et la consolation de ma vie. Mon courage fut assez grand pour concentrer ma douleur sans la laisser paraître à ses yeux, et jusqu'à sa mort, je parus calme. Je sentais cependant mon âme s'arracher en quelque sorte de mon corps, lorsque je voyais s'éteindre par degrés la vie d'un père que j'aimais de l'amour le plus tendre. Nous ne pouvions que bénir le Seigneur d'une mort si belle, de son ardent désir de quitter cette terre, et des touchants avis qu'il nous donnait après avoir reçu le sacrement de l'extrême-onction. Il nous chargeait de le recommander à Dieu et d'implorer miséricorde pour lui. Il nous exhortait à servir toujours un si grand Maître, et à considérer la rapidité avec laquelle tout passe. Il nous exprimait, avec larmes, son profond regret de n'avoir pas servi Dieu comme il le devait; et il ajoutait qu'à ce moment suprême, il s'applaudirait d'avoir vécu et de mourir religieux dans un ordre des plus austères.

Je tiens pour très certain que, quinze jours avant de l'appeler à lui, Notre-Seigneur lui fit connaître sa fin prochaine. Auparavant, quoique la maladie fût grave, il ne pensait pas qu'elle fût mortelle. Mais, depuis cet avertissement, sans tenir compte ni d'un mieux prononcé ni des paroles rassurantes des médecins, il ne s'occupa qu'à mettre ordre aux affaires de son âme.

Ce qui le faisait souffrir le plus, c'était une douleur très vive des épaules, qui ne le quittait jamais. Parfois l'étreinte de la souffrance était si cruelle, qu'il en était accablé. Comme je savais avec quelle tendre dévotion, en méditant, il contemplait Notre-Seigneur Jésus-Christ portant sa croix, je lui dis que ce bon Maître voulait lui faire sentir quelque chose des douleurs qu'il avait endurées dans ce mystère. Il puisa tant de consolation dans cette pensée, que dès ce moment je ne l'entendis plus se plaindre. Il resta trois jours entièrement privé de connaissance; mais, le jour de sa mort, le Seigneur la lui rendit parfaite, ce qui nous surprit tous. Il la conserva ainsi jusqu'à la fin. Arrivé à la moitié du Credo, qu'il récitait lui-même, il rendit doucement le dernier soupir. Dès ce moment il parut comme un ange; et il l'était, selon moi, par la beauté de son âme et les dispositions dans lesquelles il venait d'expirer.

Je ne sais pourquoi j'ai raconté ceci, si ce n'est pour mettre plus en lumière mon infidélité envers Dieu. Témoin d'une mort si belle et d'une vie si parfaite, n'aurais-je pas dû, pour ressembler un peu à un tel père, m'efforcer de vivre plus saintement? Son confesseur, religieux dominicain d'une éminente doctrine [28], disait qu'il ne doutait point que mon père ne fût allé droit au ciel. Il y avait déjà quelques années qu'il le confessait, et il louait beaucoup sa pureté de conscience.

Ce père, de l'ordre de Saint Dominique, homme de grande vertu et rempli de la crainte du Seigneur, me fut très utile. Je me confessai à lui. Il prit à cœur mon avancement spirituel, m'ouvrit les yeux sur le danger que je courais, et me fit communier tous les quinze jours. Peu à peu, nos rapports devenant plus intimes, je lui parlai de ma conduite au sujet de l'oraison. Il me dit que je ne devais point l'abandonner; elle ne pouvait que me faire du bien. Je la repris donc, et depuis je ne l'ai plus quittée; mais je ne m'éloignai pas pour cela des occasions.

La vie que je menais était très pénible, parce qu'à la lumière de l'oraison je voyais mieux mes fautes. D'un côté Dieu m'appelait, et de l'autre je suivais le monde. Je trouvais dans les choses de Dieu de grandes délices, mais les chaînes du monde me tenaient encore captive; je voulais, ce semble, allier ces deux contraires, si ennemis l'un de l'autre: la vie spirituelle avec ses douceurs, et la vie des sens avec ses plaisirs. J'avais à soutenir dans l’oraison une lutte cruelle, parce que l'esprit, au lieu de rester le maître, était esclave. Aussi je ne pouvais, selon ma manière de prier, m'enfermer au dedans de moi, sans y enfermer en même temps mille pensées vaines. Plusieurs années s'écoulèrent de la sorte, et je m'étonne maintenant d'avoir pu y tenir sans, abandonner l'un ou l'autre. Je sais néanmoins qu'il n'était pas en mon pouvoir d'abandonner l'oraison: une main puissante me retenait, la main de Celui dont l'amour me réservait de plus grandes faveurs.

O ciel! Pourrais-je raconter comment, durant ces années, Dieu m'éloignait des occasions, et comment je m'y engageais de nouveau? De quels dangers n'a-t-il pas sauvé ma réputation! Moi, par des œuvres, je trahissais au dehors le secret de ma misère; Lui, jetant un voile sur toutes mes fautes, se plaisait à découvrir une petite vertu qui venait à peine de germer dans mon âme, et il la faisait paraître grande à tous les yeux. Ainsi je me voyais constamment entourée d'une estime profonde. En vain de temps en temps ma faiblesse perçait-elle au dehors, on n'y croyait pas: le bien que je faisais frappait seul les regards. Celui dont la sagesse embrasse toutes choses, avait vu d'avance qu'il en devait être ainsi, afin que plus tard, lorsqu'il s'agirait de son service, on donnât quelque crédit à mes paroles. Sa souveraine munificence, sans s'arrêter à la grandeur de mes péchés, ne considérait que mon ardent désir de lui plaire et ma peine de me sentir trop faible pour y parvenir.

O Seigneur de mon âme, où trouver des termes pour retracer les grâces dont vous me comblâtes durant ces années, pour dire comment, dans le temps où je vous offensais le plus, vous me disposiez soudainement, par un si vif repentir, à goûter vos douceurs et vos divines caresses? A la vérité, ô mon Roi, vous n'auriez pu inventer, pour me punir, un châtiment plus délicat ni plus cruel: vous saviez ce qui ferait à mon cœur une plus vive blessure, et pour vous venger de mes fautes, vous m'inondiez de délices! Non, ce n'est pas le délire, je l'atteste, qui m'arrache ces paroles, quoique toute ma raison dût céder en ce moment au souvenir de mon ingratitude et de ma méchanceté. Avec mon caractère, il m'était infiniment plus cruel, quand j'étais tombée dans de grandes fautes, de recevoir des faveurs que des châtiments. Oui, une seule de ces grâces me confondait, m'accablait, me faisait plus rentrer dans mon néant que plusieurs maladies, jointes aux plus fortes tribulations. Dans celles-ci, du moins, je voyais un châtiment mérité, et une satisfaction, très légère sans doute, pour mes nombreux péchés; mais me voir comblée de nouvelles faveurs, quand je répondais si mal à celles que j'avais reçues, était pour moi un tourment bien terrible; et ce tourment se fera sentir, je n'en doute point, à tous ceux qui ont quelque connaissance et quelque amour de Dieu. Il suffit, pour le comprendre, d'interroger les sentiments d'un cœur noble et vertueux. Ainsi donc, ce qui m'arrachait des larmes et me causait de l'ennui, c'était de voir ce que Dieu me faisait éprouver, et d'être néanmoins sans cesse à la veille de l'offenser. Je dois le dire pourtant, dans ces moments-là, mes désirs, comme mes résolutions, étaient fermes et sincères.

C'est un grand malheur pour une âme de se trouver seule au milieu de tant de périls. Quant à moi, il me semble que si j'avais pu m'ouvrir à fond à quelqu'un, cela m'aurait été d'un grand secours: la crainte de Dieu ne me retenant pas, la honte du moins aurait prévenu mes chutes. C'est pourquoi je conseillerais à ceux qui s'adonnent à l'oraison, de rechercher, surtout dans les commencements, l'amitié et le commerce de personnes qui s'y appliquent également. Quand on ne ferait que s'aider mutuellement en priant les uns pour les autres, ce serait déjà un avantage immense; mais cet avantage n'est pas le seul, il y en a beaucoup d'autres non moins précieux. Si dans les relations et les commerces profanes de cette vie, on cherche des amis; si l'on goûte auprès d'eux tant de bonheur; si l'on savoure plus délicieusement les vains plaisirs dont on jouit, en leur en faisant confidence; pourquoi, je le demande, ne serait-il pas permis à celui qui aime Dieu et qui vent sincèrement le servir, d'avoir des amis et de leur faire part des joies et des peines que l'on trouve toujours dans l'oraison? S'il veut être sincèrement à Dieu, qu'il n'ait point peur de la vanité. Il pourra bien en sentir les premiers mouvements, mais il en triomphera, et il comptera un mérite de plus. Dès qu'il est animé d'une intention droite, il verra une telle ouverture de cœur tourner à son avantage et à celui de ceux qui l'écoutent; il en sortira avec des lumières plus vives, et plus capable d'instruire ses amis. Celui à qui de tels entretiens inspireraient de la vanité, en aurait aussi d'entendre publiquement la messe avec dévotion, ou d'accomplir quelque autre devoir que l'on ne peut omettre par appréhension de la vaine gloire, sous peine de n'être pas chrétien. Non, je ne saurais dire l'immense utilité de ces rapports spirituels pour des âmes qui ne sont point encore affermies dans la vertu, qui ont à lutter contre tant d'adversaires, et même contre tant d'amis, toujours prêts à les porter au mal.

Je ne saurais m'empêcher de voir, dans cette tactique dont use le démon, un artifice fort avantageux pour lui. Il porte les âmes fidèles à tenir dans un profond secret leurs désirs d'aimer Dieu et de lui plaire; mais il excite les âmes esclaves du siècle, à révéler au grand jour leurs honteuses affections. Ce sont tellement là les manières du monde, c'est un usage si établi, qu'on en fait gloire, et l'on ne craint pas de publier ainsi des offenses très réelles contre Dieu.

Ce que je dis n'a peut-être pas de sens: dans ce cas, mon père, déchirez ces pages. S'il en est autrement, veuillez, je vous en conjure, venir au secours de ma simplicité, en complétant ce que je n'aurai dit que d'une manière fort imparfaite. On déploie de nos jours si peu d'énergie dans ce qui regarde le service de Dieu! Les personnes déterminées à le servir ont bien besoin, pour aller en avant, de se soutenir les unes les autres. De toutes parts on applaudit à ceux qui s'abandonnent aux vanités et aux plaisirs du siècle. Sur ces esclaves du monde, peu de gens ont les yeux ouverts. Mais quelqu'un s'enrôle-t-il sous la bannière du Seigneur, il se voit soudain blâmé par un si grand nombre, qu'il lui est nécessaire de chercher compagnie pour se défendre, jusqu'à ce qu'il ait assez de force pour se mettre au-dessus d'un tel déchaînement; sans cet appui d'amis fidèles, il se verrait dans de pénibles angoisses. Cette injustice des gens du monde est ce qui a porté, je pense, quelques saints à s'enfuir dans les déserts. Il est de l'humilité de se défier de soi, et de croire que Dieu nous donnera des secours par le moyen de ceux auxquels un saint commerce nous lie. Cette mutuelle communication accroît la charité. Enfin, il y a mille avantages; et je n'aurais pas la témérité de parler ainsi, si une longue expérience ne m'avait démontré l'importance du conseil que je donne. Je suis, il est vrai, la plus faible et la plus imparfaite de toutes les créatures qui aient jamais vu le jour; je pense cependant que même une âme forte ne perdra rien à ne pas se croire telle, et à s'en rapporter humblement sur ce point au jugement de l'expérience.

Pour moi, je puis le dire: si le Seigneur ne m'eût découvert cette vérité, et s'il ne m'eût donné des relations habituelles avec des personnes d'oraison, je crois qu'avec cette alternative continuelle de fautes et de repentir, j'aurais fini par tomber la tête la première dans l'enfer. Pour m'aider à faire des chutes, je n'avais que trop d'amis; mais pour me relever, je me trouvais dans une effrayante solitude. Je m'étonne maintenant que je ne sois pas restée dans l'abîme. Louange à la miséricorde de Dieu, car lui seul me tendait la main! Qu'il en soit béni à jamais! Amen.

CHAPITRE 8

Le combat de la prière

Ce n'est pas sans dessein que je me suis tant appesantie sur cette époque de ma vie. Un si triste exposé ne plaira, je le vois bien, à aucun de ceux qui le liront. Aussi avec quelle sincérité je souhaite qu'ils me prennent en horreur, en voyant cette lutte obstinée d'une âme ingrate contre Celui qui l'avait comblée de tant de faveurs! Que je regrette de ne pouvoir dire toutes les infidélités dont je me rendis coupable envers Dieu, durant ces années, pour ne m'être point appuyée à cette forte colonne de l'oraison!

Pendant près de vingt ans, je traversai cette mer pleine d'orages. Je tombais, je me relevais, faiblement sans doute, puisque je retombais encore. Me traînant dans les plus bas sentiers de la perfection, je ne m'inquiétais presque pas des péchés véniels, et quant aux mortels, je n'en avais pas une assez profonde horreur puisque je ne m'éloignais pas des dangers. Je puis le dire, c’est là une des vies les plus pénibles que l’on puisse s'imaginer. Je ne jouissais point de Dieu, et je ne trouvais point de bonheur dans le monde. Quand j'étais au milieu des vains plaisirs du monde, le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l'amertume dans mon âme; et quand j'étais avec Dieu, les affections du monde portaient le trouble dans mon cœur. C'est une guerre si cruelle, que je ne sais comment j'ai pu la soutenir, je ne dis pas durant tant d'années, mais un mois seulement.

Toutefois, je vois clairement que Dieu usa à mon égard d'une bien grande miséricorde, en me conservant, au milieu de mes relations avec le monde, la hardiesse de faire oraison. C'est à dessein que je me sers de ce mot: je ne connais pas en effet ici-bas de hardiesse comparable à celle d'un sujet qui trahit son roi, et qui sachant que sa trame est connue de lui, ose néanmoins rester toujours en sa présence. Tous, il est vrai, nous sommes constamment sous l’œil de Dieu; mais l'âme qui s'adonne à l'oraison s'y trouve, à mon avis, d'une manière spéciale. Elle s'aperçoit que Dieu la considère tandis que les autres peuvent oublier, même pendant plusieurs jours, que cet œil divin ne les perd pas de vue ni seul instant.

Je dois néanmoins en convenir: je compte dans le cours de ces années plusieurs mois, et quelquefois une année entière de fidélité généreuse. M'appliquant avec ardeur à l'oraison, j'évitais avec soin les moindres fautes et je prenais de sérieuses précautions pour ne pas offenser le Seigneur. L'exacte vérité qui préside à: mon récit m'oblige à signaler ce fait. Mais il ne me reste qu’un faible souvenir de ces jours heureux; ils durent être sans doute en plus petit nombre que les mauvais. Néanmoins, il s’en écoula peu où je n’aie consacré un temps considérable à l'oraison, excepté quand j'étais très malade ou très occupée. Lorsque mon corps souffrait, l'union de mon âme avec Dieu était plus intime. Je tâchais de procurer le même bonheur aux personnes qui m'entouraient, je le demandais au ciel pour elles, et je leur parlais souvent de Dieu. Ainsi, sauf l'année que je viens de mentionner, sur vingt-huit ans écoulés depuis que je commençai à faire oraison, j'en ai passé plus de dix-huit dans ce combat et cette lutte d'une âme partagée entre Dieu et le monde. Durant les autres années dont il me reste à parler, si la cause de la guerre fut différente, les assauts à soutenir ne furent pas moins rudes. Mais la pensée d'être au service de Dieu, et la vue du néant du monde, étaient un baume qui adoucissait tout, comme je le dirai dans la suite.

Deux raisons m'ont déterminée à raconter avec tant de soin ces particularités: la première, pour faire voir la miséricorde de Dieu et mon ingratitude; la seconde, pour faire comprendre de quel inestimable trésor Dieu enrichit une âme en la disposant à s'adonner résolument à l'oraison. Quoique cette âme ne réponde pas comme elle le devrait, à une si grande grâce, cependant, si elle persévère malgré les tentations, malgré les péchés et les mille sortes de chutes où le démon essaiera de l'entraîner, Notre-Seigneur, j'en suis sûre, la conduira enfin au port du salut, comme il semble m'y avoir conduite. Plaise à sa divine bonté que je ne m'expose pas de nouveau au naufrage!

Plusieurs auteurs, qui unissaient la sainteté à la science, ont fait d'excellents traités sur les avantages de l'oraison mentale, et nous devons en bénir Dieu. Mais quand ils ne l'auraient pas fait, malgré mon peu d'humilité, je ne serais point assez orgueilleuse pour oser en parler. Instruite par l'expérience, je me permettrai seulement de dire: Quelques fautes que commettent ceux qui commencent à faire oraison, ils ne doivent pas l’abandonner. Par elle, il' pourront s'en corriger: sans elle, ce sera beaucoup plus difficile. Qu'ils se tiennent également en garde contre le démon, qui, sous couleur d’humilité, les tentera d'y renoncer, comme il l'a fait pour moi. Qu'ils croient à la parole infaillible du Seigneur: un repentir sincère et une ferme résolution de ne plus l'offenser le désarment; il nous rend son amitié, il nous fait les mêmes grâces qu'auparavant, souvent même de plus grandes, si la vivacité de notre repentir le mérite.

Quant à ceux qui ne s'adonnent pas encore à l'oraison, je les conjure de ne pas se priver d'un bien si précieux. Là, rien à craindre et tout à désirer. Les progrès seront lents: soit. On ne fera pas de généreux efforts pour atteindre la perfection, ni pour se rendre digne des faveurs et des délices que Dieu accorde aux parfaits: soit encore. Mais, du moins, on apprendra peu à peu à connaître le chemin du ciel. Et si l'on y marche avec persévérance, j'attends tout de la miséricorde de Dieu: ce n'est pas en vain qu'on le choisit pour ami. Car, d'après moi, l'oraison n'est qu'un commerce d'amitié, où l'âme s'entretient seul à seul avec Celui dont elle sait qu'elle est aimée. Mais vous ne l'aimez pas encore, direz-vous. N'importe. Pour que l'amour soit vrai et l'amitié durable, il faut, j'en conviens, la ressemblance d'inclinations; et Jésus-Christ, on le sait, n'a pas l'ombre d'un défaut, tandis que nous avons un naturel vicieux, sensuel, ingrat. Il doit, dès lors, vous en coûter d'aimer d'un parfait amour un Dieu dont les inclinations sont différentes des vôtres. Mais la vue d'une amitié si avantageuse pour vous, et qui part d'un cœur si aimant, doit être assez puissante pour vous faire passer par-dessus les difficultés que vous éprouvez à rester longtemps avec Celui qui est si différent de vous.

O bonté infinie de mon Dieu! je viens, ce me semble, de peindre au naturel ce qui se passe entre vous et moi. O délices des anges, je voudrais à cette vue me consumer d'amour pour vous! Oui, vous souffrez en votre présence celui que votre société fatigue! O mon Maître! quel excellent ami vous êtes à son égard! quels témoignages d'amour vous lui prodiguez! quelle bonté à le supporter, à l'attendre! Avec quelle condescendance, jusqu'à ce qu'il se plie à votre humeur, vous daignez vous prêter à la sienne! Vous lui tenez compte, Seigneur, de quelques moments qu'il donne à votre amour, et un instant de repentir vous fait oublier toutes ses offenses. Je l'ai vu clairement pour moi, et je ne comprends pas pourquoi tout le monde n'aspirerait pas à s'approcher de vous par une amitié si intime. Que les méchants, dont les inclinations sont différentes des vôtres, consentent à passer seulement deux heures par jour en votre compagnie, même avec un esprit emporté loin de vous, comme. jadis le mien, par mille préoccupations et mille pensées du monde, et vous les rendrez bons. En retour de l'effort qu'ils feront pour rester en si bonne société, effort indispensable dans les commencements, et quelquefois même dans la suite, vous, Seigneur, vous empêcherez les démon, de les attaquer, vous affaiblirez l'empire de ces esprits de ténèbres, et vous donnerez à vos serviteurs la force de triompher. Vie de toutes les vies, vous ne tuez aucun de ceux qui se confient en vous et qui veulent vous avoir pour ami. En donnant la vie à l'âme, il vous plaît de donner même au corps une nouvelle vigueur.

Je ne comprends pas les craintes de ceux qui redoutent de commencer à faire l'oraison mentale. Je ne sais vraiment de quoi ils ont peur. Mais le démon sait bien ce qu'il fait: il nous cause un mal réel quand, par ces vaines terreurs, il nous empêche de penser à Dieu à nos devoirs à nos péchés, à l'enfer, au paradis, aux travaux et aux douleurs que Notre-Seigneur endura pour nous. Telle fut, au milieu des dangers toute mon oraison; telles étaient les vérités que je m’appliquais à approfondir, lorsque je le pouvais. Mais très souvent, et pendant des années, je me préoccupais moins d’utiles et saintes réflexions, que du désir d'entendre l'horloge m'annoncer la fin de l'heure consacrée à la prière. Bien des fois, je l'avoue, j'aurais préféré la plus rude pénitence au tourment de me recueillir pour l'oraison. C'est un fait certain, j'avais à lutter énergiquement contre le démon ou ma mauvaise habitude pour me mettre en oraison, et en entrant dans l'oratoire, je me sentais saisie d'une telle tristesse, que je devais pour me vaincre faire appel à tout mon courage, qui, dit-on, n'est pas petit. Dieu me l'a donné bien supérieur à celui d'une femme, comme on l'a vu en plus d'une circonstance; seulement, j'en ai fait un mauvais usage. Le Seigneur venait enfin à mon aide, et lorsque je m'étais ainsi vaincue, je goûtais plus de paix et de délices qu'à certains jours où l'attrait m'avait conduite à la prière.

Si Dieu me supporta si longtemps malgré tant de misère et si, comme il est visible, il me fit trouver dans l'oraison le remède à tous mes maux, quel est celui, si méchant qu'il soit, qui devra craindre de s'y appliquer? Certes, il ne se rencontrera personne qui, après avoir reçu de Dieu de si grandes grâces, persévère dans sa méchanceté autant d'années que je l'ai fait. Qui pourrait manquer de confiance, en voyant combien de temps il m'a soufferte, uniquement parce que, désirant sa compagnie, je m'efforçais de trouver des heures et de la solitude peur être avec lui? Souvent même, loin de céder à l'attrait, j'avais à surmonter, ou plutôt le Seigneur surmontait, en moi une extrême répugnance.

Si l'oraison est un si grand bien, une nécessité même pour ceux qui, loin de servir Dieu, l'offensent; si par elle-même elle n'offre aucun danger, tandis qu'il y en a de grands à vivre sans elle, pourquoi ceux qui servent le Seigneur et veulent lui être fidèles renonceraient-ils à s'y exercer? Je ne le comprends pas, à moins que ce ne soit pour aggraver les peines de la vie, et pour fermer leur âme à Celui qui pourrait y répandre la consolation. En vérité, je les plains, ils servent Dieu à leurs dépens. Il n'en est pas ainsi de ceux qui font oraison. Cet adorable Maître fait les frais pour eux En échange d'un peu de peine, il leur donne des consolations qui leur permettent de porter toutes les croix.

Comme je dois traiter au long des douceurs dont sa divine Majesté favorise ceux qui persévèrent dans l'oraison, je n'en parlerai point ici. Je dirai seulement: Dieu n’accorde les grâces si élevées qu'il m'a faites que par l'oraison. Si nous lui formons cette porte, je ne vois pas comment il pourrait nous les donner. En vain voudrait-il entrer dans une âme pour y prendre ses délices et l'en inonder, il ne trouve aucun chemin ouvert; car pour de telles faveurs, il la veut seule, pure et enflammée du désir de les recevoir. Mais si nous hérissons d'obstacles les avenues de notre âme, sans nous mettre en peine de les enlever, comment viendra-t-il à nous, et comment voulons-nous qu'il nous fasse des faveurs de si grand prix?

Pour qu'on voie sa miséricorde, et l'avantage considérable que je retirai de n'avoir abandonné ni l'oraison ni la lecture, je dévoilerai ici, vu l'importance du sujet, la batterie mise en jeu par le démon pour gagner une âme, et le divin artifice, la miséricorde du Seigneur, pour la rappeler à lui. Mes paroles, je l'espère, feront éviter les dangers que je n'ai pas évités moi-même. Ce que je demande avant tout, au nom de Notre-Seigneur, au nom de cet ineffable amour avec lequel ce tendre Maître travaille à nous ramener à lui, c'est qu'on s'éloigne des occasions. Dès qu'on s'y engage, plus de sécurité: il y a trop d'ennemis pour l'attaque, et en nous trop de faiblesse pour la défense.

Je voudrais savoir peindre la captivité où gémissait alors mon âme. Je voyais bien qu'elle, était captive, mais je ne pouvais comprendre en quoi. J'avais aussi de la peine à me rendre au témoignage de ma conscience, qui voyait tant de mal dans des choses jugées légères par mes confesseurs. Un d'eux, à qui je faisais part de mon scrupule, me dit un jour que, quand bien même je serais élevée à une sublime contemplation, ces compagnies et ces entretiens n'auraient aucun inconvénient pour moi. Ceci eut lieu vers les derniers temps; à cette époque j'avais déjà commencé, Dieu aidant, à m'éloigner avec plus de soin des grands périls, mais je ne fuyais pas encore entièrement les occasions. Mes confesseurs, voyant mes excellents désirs et tout le temps que je donnais à l'oraison, s'imaginaient que je faisais beaucoup; mais mon âme se sentait loin de cette fidélité que lui imposaient tant de célestes faveurs. Pauvre âme! qu'elle eut alors à souffrir! Quand je songe qu'elle se vit sans presque aucun secours, si ce n'est de la part de Dieu, et avec une pleine liberté de s'abandonner à des passe-temps et à des plaisirs qu'on disait permis, je ne puis maintenant m'empêcher de la plaindre.

Un autre tourment pour moi, et il n'était pas petit, c'étaient les sermons. J'aimais extraordinairement à les entendre. Quand je voyais un prédicateur éloquent et zélé, je sentais pour lui spontanément un amour tout particulier, et je ne savais d'où me venait un tel sentiment. En vain un discours était-il défectueux et jugé tel par les autres, je l'écoutais toujours avec plaisir. Mais lorsqu'il était bon, alors j'en éprouvais une vraie joie. Au reste, depuis que j'avais commencé à faire oraison, je ne pouvais en quelque sorte me lasser jamais de parler ou d'entendre parler de Dieu. Mais, si d'un côté j'éprouvais une consolation si vive à entendre la parole des prédicateurs, de l'autre elle faisait mon tourment, car elle était pour mon âme un miroir fidèle, où je me voyais bien différente de ce que j'aurais dû être.

Je conjurais le Seigneur de venir à mon secours. Mais il manquait, ainsi que j'en juge maintenant, une condition à ma prière: il eût fallu mettre entièrement ma confiance en Dieu, et n'en avoir plus aucune en moi-même. Je cherchais activement un remède à mes maux, mais je ne comprenais pas, sans doute, que tous nos efforts servent de peu, si nous ne renonçons entièrement à la confiance en nous-mêmes pour nous confier uniquement en Dieu. Je désirais vivre; car je le sentais, ce n'était pas vivre que de me débattre ainsi contre une espèce de mort; mais nul n'était là pour me donner la vie, et il n'était pas en mon pouvoir de la prendre. Celui qui pouvait seul me la donner avait raison de ne pas me secourir; il m'avait tant de fois ramenée à lui, et je l'avais toujours abandonné.

CHAPITRE 9

La conversion

Mon âme fatiguée aspirait au repos, mais de tristes habitudes ne lui permettaient pas d'en jouir. Or, il arriva un jour qu'entrant dans un oratoire, j'aperçus une image de Jésus-Christ couvert de plaies, qui se trouvait là pour être exposée dans une fête prochaine. Elle était si touchante, c'était une représentation si vive de ce que Notre-Seigneur endura pour nous, qu'en voyant le divin Maître dans cet état, je me sentis profondément bouleversée. Au souvenir de l'ingratitude dont j'avais payé tant d'amour, je fus saisie d'une si grande douleur qu'il me semblait sentir mon cœur se fendre. Je tombai à genoux près de mon Sauveur, en versant un torrent de larmes, et je le suppliai de me fortifier enfin de telle sorte que je ne l'offense plus désormais.

J'avais pour la glorieuse sainte Madeleine une tendre dévotion; très souvent ma pensée s'occupait avec bonheur de sa conversion, surtout lorsque je venais de communier. Certaine alors que le divin Maître était présent en moi, je me tenais à ses pieds, je les arrosais de larmes qui, ce me semble, ne devaient point lui déplaire. Je ne savais ce que je disais; mais c'était de sa part trop de faveur d'agréer ce tribut de mes larmes, puisque le sentiment qui en était la source devait si tôt s'effacer de mon âme. Je me recommandais à cette glorieuse sainte et je la conjurais d'obtenir mon pardon.

Jamais, je crois, elle ne se montra aussi propice à ma prière que dans la circonstance dont je parle. Cessant dès lors de me fier à moi-même, je mis en ce bon Maître toute ma confiance. Je lui dis, me semble-t-il, que je ne me lèverais point de là qu'il n'eût favorablement accueilli ma prière. Je tiens pour certain qu'il l'exauça, car dès ce jour je ne cessai plus de faire de rapides progrès.

Comme je ne pouvais discourir avec l'entendement, voici quelle était ma manière d'oraison. Je tâchais de me recueillir et de considérer Notre-Seigneur présent au dedans de moi. Mon âme retirait, ce me semble, plus de profit de la contemplation des mystères où je le voyais plus délaissé. Seul et plongé dans la peine, notre divin Maître devait, selon moi, à cause de son abandon même, se sentir porté à m'admettre en sa présence. J'avais beaucoup de simplicités de ce genre. Je méditais avec prédilection sa prière au jardin des Olives. Là, je me plaisais à lui tenir compagnie. Je considérais la sueur et la tristesse qu'il avait endurées en ce lieu. J'aurais voulu, si j'avais pu, essuyer cette sueur si douloureuse; mais, il m'en souvient, je n'osais jamais le tenter; je me sentais arrêtée par la vue de mes péchés. Je restais ainsi avec Notre-Seigneur autant que mes pensées me le permettaient, car j'en avais bon nombre d'importunes qui faisaient mon tourment.

Pendant plusieurs années, presque tous les soirs avant de m'endormir, au moment où j'offrais à Dieu le repos de la nuit, je pensais quelques instants à ce mystère de l'oraison de Jésus-Christ dans le jardin. Je le faisais avant même d'être religieuse, parce qu'on gagnait par là, m'avait-on dit, beaucoup d'indulgences. Mon âme, j'en suis convaincue, en retira un très grand profit; je commençai ainsi à faire oraison sans savoir ce que c'était; j'avais contracté l'habitude de cette pieuse pratique, et j'y étais aussi fidèle qu'à faire mon signe de croix avant de m'endormir.

A propos de ce tourment des pensées importunes dont je viens de parler, je signalerai un caractère spécial de ce genre d'oraison où l'entendement n'est point occupé à discourir: c'est que l'âme y est ou profondément recueillie, ou cruellement désolée par les distractions. Si elle avance, c'est à grands pas, parce que c'est un progrès tout d'amour; mais il lui en coûte beaucoup pour en arriver là, à moins qu'il ne plaise à Notre-Seigneur de l'élever en très peu de temps à l'oraison de quiétude, comme il l'a fait pour quelques personnes que je connais. Les âmes qui marchent par cette voie se serviront avec utilité d'un livre, afin de se recueillir en peu de temps. Un autre secours pour moi, c'était la vue des champs, de l'eau, des fleurs; ces objets m'élevaient vers le Créateur, ils me faisaient entrer dans un saint recueillement et me tenaient lieu de livre. Je me servais utilement aussi du souvenir de mon ingratitude et de mes péchés.

Pour ce qui est de me peindre sous des images les objets célestes ou sublimes, jamais mon entendement grossier n'en a été capable; il a plu au Seigneur de les montrer à mon âme par une voie différente. D'autres, à l'aide d'une imagination vive, se représentent ce qu'ils veulent méditer et se recueillent ainsi; chez moi cette faculté se trouvait si inerte, qu'elle ne pouvait en aucune façon me peindre ce que je ne voyais pas des yeux du corps. Il n'y avait qu'une chose en mon pouvoir, c'était de penser à Jésus-Christ en tant qu'homme. Mais en vain les livres me faisaient la peinture de sa beauté, en vain ses images frappaient chaque jour mes regards, jamais il ne me fut possible de me représenter intérieurement ses traits. Figurez-vous un aveugle, ou quelqu'un au milieu d'une obscurité profonde, s'entretenant avec une autre personne: il sait certainement et il croit que cette personne est là, puisqu'il l'entend, mais il ne la voit point. Ainsi en était-il de moi lorsque je pensais à Notre-Seigneur. C'est pour cette raison que j'aimais tant les images. Oh! qu'ils sont à plaindre, ces malheureux qui, par leur faute, se privent d’un si grand bien! On voit clairement par là qu'ils n'aiment pas le divin Maître. S'ils l'aimaient, ils sentiraient de la joie à la vue de son portrait, puisque ici-bas même, l’œil tombe avec bonheur sur le portrait d'un ami.

Vers ce même temps, on me donna les Confessions de saint Augustin. Ce fut, je n'en puis douter, par un dessein particulier du Seigneur, car je ne cherchais point à les avoir, et je ne les avais jamais lues. J'ai pour saint Augustin un très grand amour: d'abord parce que le couvent où j'ai été pensionnaire était de son ordre, ensuite parce qu'il fut pécheur. Je puisais en effet une vive consolation auprès des saints que le Seigneur avait appelés des voies du péché; il me semblait que je devais trouver en eux du secours; si le Seigneur leur avait accordé le pardon, il pouvait me l'accorder aussi. Une seule chose me désolait, comme je l'ai dit: Dieu ne les avait appelés qu'une fois, et ils étaient restés fidèles; pour moi, il m'avait déjà tant de fois appelée en vain; c'était là ce qui m'affligeait. Néanmoins, en considérant l'amour qu'il me portait, je sentais renaître mon courage; et si bien souvent je me suis défiée de moi, jamais je ne me suis défiée de sa miséricorde. O mon Dieu! quel effroi me pénètre quand je considère cette dureté de mon âme, malgré tous les secours que le Seigneur lui prodiguait! Je tremble encore en voyant le peu d'empire que j'avais sur moi, et les chaînes si fortes qui m'empêchaient de me donner toute à Dieu.

Je n'eus pas plutôt commencé à lire ce livre des Confessions, qu'il me sembla m'y voir moi-même dépeinte. Je me recommandai avec ardeur au glorieux saint Augustin. Lorsque j'arrivai à la page de sa conversion, lorsque je lus les paroles qu'il entendit dans le jardin[29], il me sembla que le Seigneur me les adressait à moi-même, tant fut grande l'émotion de mon cœur. Je restai longtemps baignée de larmes, succombant intérieurement à la douleur et au regret. Oh! que ne souffre pas une âme qui a perdu cette liberté par laquelle elle devait régner en souveraine! Que de tourments elle endure! En vérité, je ne sais comment j'ai pu vivre au sein d'un tel supplice. Louange en soit rendue à Dieu! Il me donna la vie et m'arracha de la profondeur de cette mort. En ce moment, je le crois, il communiqua à mon âme de grandes forces: il avait entendu mes cris, il avait été touché de tant de larmes [30].

Dès cette époque, je sentis croître en moi le désir de rester plus longtemps avec Dieu dans l'oraison, et d'éloigner de ma vue les causes de dissipation. A peine étais-je renfermée dans la solitude, que je sentais renaître mon amour pour Notre-Seigneur. Je voyais bien que je l'aimais, mais je ne comprenais pas, comme je devais le voir plus tard, en quoi consiste le véritable amour. Pourtant j'achevais à peine de former le désir d'être toute à lui, qu'il se hâtait de son côté de me combler de nouvelles faveurs; il me conviait, ce semble, à vouloir accepter ces délices et ces caresses, que d'autres s'efforcent d'obtenir par de longs travaux: ceci se passait dans les dernières années.

Je ne lui demandais cependant ni ces douceurs, ni la tendresse de dévotion, jamais je ne l'aurais osé. Je le suppliais seulement de m'accorder la grâce de ne plus l'offenser, et de me pardonner mes péchés. Ils étaient si grands à mes yeux, que jamais de sang-froid je n'aurais osé même désirer ces joies et ces délices. C'était trop de bonté et trop de miséricorde de la part de ce divin Maître, de daigner me souffrir en sa présence et de m'y attirer; car sans ce doux attrait, je le voyais, je ne serais point venue. Je ne me souviens de lui avoir demandé des consolations qu'une seule fois dans ma vie, c'était dans un moment de grande sécheresse. Je ne m'aperçus pas plus tôt de ce que je faisais, que la confusion et la douleur de me voir si peu humble me donnèrent ce que j'avais en la témérité de demander. Je savais bien que cela n'était point défendu; mais je le croyais permis seulement à ceux qui s'y sont disposés par une véritable dévotion, c'est-à-dire qui s'efforcent de tout leur pouvoir de ne point offenser Dieu, et qui sont résolus et préparés à toutes sortes de bonnes œuvres. Il me semblait que mes larmes n'étaient que des larmes de femme, des larmes sans énergie, puisque par elles je n'obtenais pas ce que je désirais. Je crois néanmoins qu'elles m'ont servi, particulièrement à dater de ces deux circonstances, où l'excès de la componction m'en fit répandre de si amères, et où mon cœur fut pénétré d'un si tendre repentir.

Dès lors, ainsi que je l'ai dit donner davantage à l'oraison; je commençai à m'adonner davantage à l’oraison; je m’exposai moins aux occasions qui pouvaient me nuire, sans toutefois les éviter entièrement. Peu à peu le divin Maître m'aida à m'en éloigner; et à peine vit-il en mon âme une préparation depuis si longtemps attendue, qu'il m'accorda des faveurs de plus en plus nombreuses, comme mon récit va le faire connaître. Conduite peu ordinaire assurément de la part du Seigneur, car il n'a coutume d'accorder de telles grâces qu'à ceux qui vivent déjà dans une plus grande pureté de conscience.

CHAPITRE 10

Les premiers fruits

Notre-Seigneur daignait, ainsi que je l'ai dit (cf. chap. 4), m’accorder à certains intervalles, mais durant un temps très court, les prémices de la faveur dont je vais parler. C'était lorsque je me tenais en esprit près de ce divin Maître, comme je l'ai raconté (cf. chap. 4 et 9), et quelquefois aussi lorsque je lisais. Le sentiment de la présence de Dieu me saisissait alors tout à coup. Il m'était absolument impossible de douter qu'il ne fût au dedans de moi, ou que je ne fusse toute abîmée en lui.

Ce n'était pas là une vision; c'est, je crois, ce qu'on appelle théologie mystique. Elle suspend l'âme de telle sorte qu'elle semble être tout entière hors d'elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît presque perdue; l'entendement, à mon avis, ne raisonne point, sans pour autant être perdu en Dieu. Je le répète, il n'agit point, mais il demeure comme épouvanté de la grandeur de ce qu'il contemple; car Dieu se plaît à lui faire connaître qu'il ne comprend rien de ce qu'il lui découvre alors.

Cette faveur avait été précédée d'une autre, qui peut, ce me semble, être jusqu'à un, certain point le fruit de nos efforts: c'était une tendresse de dévotion très habituelle. Je goûtais un plaisir qui, sans être entièrement sensible ni parfaitement spirituel, est pourtant un don de Dieu. Mais en cela nous pouvons nous aider beaucoup nous-mêmes, soit en considérant notre bassesse, l'excellence des bienfaits divins, notre ingratitude, les douleurs de la passion de Jésus-Christ et sa vie si souffrante, soit en contemplant avec joie les œuvres du Seigneur, sa grandeur, son amour pour nous, et tant d'autres merveilles qui se révèlent comme d'elles-mêmes à ceux qui ont un véritable désir de leur avancement. Que si à ces considérations se joint un peu d'amour, l'âme s'épanouit délicieusement, le cœur s'attendrit, les larmes coulent. Quelquefois il semble que nous les tirons des yeux comme par force; d'autres fois, c'est Notre-Seigneur qui, nous faisant une douce violence, leur ouvre un libre passage, sans qu'il nous soit possible de les retenir. Ce divin Maître se plaît ainsi à payer magnifiquement nos faibles services, par cette consolation qu'éprouve l'âme, en voyant ses larmes couler pour une Majesté si adorable. Je ne m'étonne pas qu'elle trouve là une source de consolation. Qu'elle y cherche donc sa joie et ses délices: ce n'est que trop légitime.

On pourrait à juste titre, comme la pensée m'en vient maintenant, comparer ces joies à celles du ciel. Il y a sans doute, entre les degrés divers de la félicité céleste, une différence incomparablement plus grande qu'entre les degrés de bonheur de l'âme dans cet exil. Voici néanmoins la ressemblance: Dieu donne à ses élus, dans le ciel, une gloire proportionnée à leurs mérites; mais comme ils voient combien peu ils ont travaillé pour la gagner, ils sont tous contents de la place qu'ils occupent. Il en est de même de l'âme ici-bas: dès que Dieu commence à lui faire goûter ces plaisirs de l'oraison, elle croit vraiment n'avoir plus rien à désirer, et elle se regarde comme très bien payée de tous ses services; et certes elle a bien raison d'en juger ainsi.

Ces larmes, fruit en quelque sorte de nos efforts soutenus par le secours divin, sont d'une grande valeur, et ce n'est pas assez de tous les travaux du monde pour en acheter une seule. Quel trésor plus précieux, en effet, que d'avoir un témoignage que l'on est agréable à Dieu! Celui qui en est là doit lui en rendre da vives actions de grâces, et reconnaître la grandeur d'un tel bienfait; car le Seigneur montre déjà qu'il le veut pour sa maison, et l'a choisi pour son royaume, s'il ne retourne point en arrière

Qu'il méprise certaines fausses humilités dont je compte parler, et se garde bien de croire faire acte de cette vertu en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. La vérité à bien entendre ici, est que Dieu nous les accorde sans aucun mérite de notre part; témoignons-lui en donc notre gratitude. Mais si ces largesses nous sont inconnues, comment exciteront-elles notre amour? Et puis, n'est-il pas hors de doute que plus une âme se reconnaît indigente par elle-même et riche par les dons du Seigneur, plus elle avance dans la vertu et dans la vraie humilité? Cette peur de la vaine gloire, quand Dieu commence à nous prodiguer ses trésors, abat le courage d'une âme, en lui persuadant qu'elle n'est pas capable de grands biens. Celui qui nous les donne, croyons-le fermement, nous donnera aussi la grâce de démêler les artifices du tentateur et la force de lui résister. Pour cela il ne demande de nous qu'une intention droite, et un vrai désir de lui plaire et non aux hommes.

D'ailleurs, n'est-il pas très clair que le souvenir des bienfaits augmente l'amour envers le bienfaiteur? Si donc il est permis et très méritoire de se rappeler sans cesse que c'est Dieu qui nous a tirés du néant, nous a donné l'être, et nous conserve la vie; que c'est lui qui, si longtemps avant notre naissance, nous a préparé les bienfaits de sa mort et de ses douleurs; pourquoi ne me serait-il pas permis de voir, de comprendre, de rappeler souvent à mon souvenir, qu'ayant autrefois aimé les conversations frivoles, je ne puis plus maintenant, par un don du Seigneur, trouver de charme qu'à m'entretenir de lui? C'est là un joyau précieux; et quand je me souviens que je l'ai reçu de lui et qu'il est en ma possession, un tel souvenir non seulement me convie, mais me force à l'aimer; et cet amour est tout le fruit de l'oraison fondée sur l'humilité. Que doivent donc éprouver certains serviteurs de Dieu, quand ils voient en leur pouvoir d'autres perles plus précieuses encore, comme la perle du mépris du monde et celle du mépris d'eux-mêmes? Il est clair que de tels bienfaits leur imposent plus de reconnaissance et de fidélité. N'ayant par eux-mêmes aucun de ces trésors, ils s'en voient uniquement redevables à la largesse de ce Dieu, qui a daigné se montrer prodigue à ce point envers une âme aussi faible, aussi pauvre et dépourvue de mérites que la mienne. Non content de m'enrichir d'une de ces perles de si haut prix, ce qui était déjà trop pour moi, il m'en a donné d'autres, et sa munificence a dépassé mes désirs. De telles faveurs doivent accroître notre dévouement et notre reconnaissance; Dieu ne les accorde qu'à cette condition. Si, dans cet état sublime, il nous voit mal user de ce trésor, il le reprend; et, nous laissant dans une indigence beaucoup plus grande qu'auparavant, il le donne à des âmes de son choix, qui le feront mieux valoir pour elles-mêmes et pour les autres. Mais comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur, pourrait-il en faire part et les distribuer avec libéralité? Avec une nature telle que la nôtre, il nous est impossible, selon moi, d'avoir le courage des grandes choses, si nous ne sentons en nous l'assurance de la faveur divine. Faibles et courbés vers la terre, nous aurions bien de la peine à arriver à un détachement parfait et à ce souverain dégoût des choses d'ici-bas, si notre âme ne possédait déjà quelque gage des biens d'en-haut. Par ces dons, le Seigneur nous rend la force perdue par nos péchés; ainsi, avant d'avoir reçu ce gage de son amour, accompagné d'une foi vive, il sera bien difficile de se réjouir d'être pour tous un objet de mépris et d'horreur, et d'aspirer à ces grandes vertus qui éclatent dans les parfaits. Notre nature ayant tant de peine à se soulever vers le ciel, nos regards ne se portent qu'aux objets présents. Ces faveurs réveillent la foi et lui donnent une nouvelle vigueur. Comme j'ai si peu de vertu, je juge des autres par moi-même: étant si misérable, j'avais besoin de tous ces secours. Peut-être la seule vérité de la foi suffit à des âmes plus fortes, pour entreprendre des choses très parfaites. A elles de nous éclairer; pour moi, je dis ce que j'ai éprouvé, comme on l'exige.

Si cet écrit n'est pas bien, celui à qui je l'envoie n'aura qu'à le déchirer; il est plus capable que moi d'en découvrir les défauts. Pour l'amour de Dieu, je le supplie, lui et tous mes confesseurs, de publier de mon vivant même, s'ils le jugent à propos, ce que j'ai dit de mes péchés et des infidélités de ma vie; dès cette heure, je le leur permets, dans l'espoir de détromper ainsi ceux qui trouveraient en moi quelque vertu; je puis bien l'affirmer, mon cœur à l'avance en ressent une grande joie. Mais pour ce qui me reste à dire, je ne leur donne pas la même liberté, et je ne veux pas, s'ils le communiquent, qu'ils disent en qui ces choses se sont passées, ni qui les a écrites. Dans ce dessein, je tairai mon nom et celui des autres, et je m'efforcerai de tout dire de manière à rester inconnue. Je leur demande donc, pour l'amour de Dieu, de céder à mon désir. L'approbation d'hommes si instruits et si graves suffira pour autoriser ce qu'il y aura de bon dans cet écrit. S'il y a quelque chose de tel, je le devrai uniquement à Notre-Seigneur, et je n'y serai pour rien; car je n'ai ni science, ni vertu, ni secours de gens habiles ou de qui que ce soit. A l'exception de ceux qui m'ont imposé ce travail, et qui, dans ce moment, ne se trouvent point ici, nul ne sait que je m'en occupe. Je n'y emploie, pour ainsi dire, que des moments dérobés, et encore avec peine. Cela m'empêche de filer; et je suis dans une maison pauvre, où les occupations ne me manquent pas. En outre, si le Seigneur m'avait donné plus de capacité et de mémoire, je pourrais me servir de ce que j'ai lu ou entendu; mais je suis très peu douée de ce côté. Ainsi donc, si je dis quelque chose de juste, Notre-Seigneur l'aura voulu pour une bonne fin; ce qu'il y aura de défectueux viendra de moi, et c'est à vous, mon père, de le retrancher.

Dans aucun cas il ne convient de dire mon nom: de mon vivant, ce serait révéler le bien qui est en moi, et il est clair que cela ne doit pas se faire; après ma mort, l'unique résultat serait d'enlever tout crédit et toute autorité à ce que j'aurais dit d'utile, quand on saurait que cela vient d'une personne si méprisable et si dénuée de vertu. Dans la confiance que cette grâce, demandée pour l'amour de Dieu, me sera accordée par vous et par ceux qui verront ces pages, j'écrirai avec liberté; autrement, je ne le ferais qu'avec grand scrupule, sauf pour révéler mes péchés, car en cela je n'en ai point; mais quant au reste, il me suffit d'être femme, et femme si imparfaite, pour que la plume s'échappe de ma main. Ainsi, que tous les détails étrangers au simple récit de ma vie soient pour vous, mon père, qui m'avez tant pressée d'écrire une relation des grâces que Dieu m'a faites dans l'oraison. Si elle se trouve conforme aux vérités de notre sainte foi catholique, vous pourrez en retirer quelque profit; sinon, jetez à l'instant ce papier au feu, je m'y soumets d'avance. Hâtez-vous dès lors de me détromper, afin que le démon ne trouve pas un gain là où mon âme en espérait un pour elle. Notre-Seigneur sait bien, comme je le dirai dans la suite, que j'ai toujours recherché ceux qui pouvaient m'éclairer.

Malgré tous mes efforts pour exprimer avec clarté ce que j'ai à dire de l'oraison, mon langage sera bien obscur pour ceux qui n'en ont pas l'expérience. Je ferai connaître certains obstacles et certains dangers qu'on rencontre dans ce chemin. Je me servirai pour cela des lumières de mon expérience, et de celles que j'ai puisées dans une communication de plusieurs années avec des gens très doctes et très spirituels. Ils reconnaissent qu'en vingt-sept ans, malgré mes infidélités et mes faux pas dans cette voie de l'oraison, Dieu m'a donné autant d'expérience qu'à d'autres qui y marchent depuis trente-sept et quarante-sept ans, et qui ont toujours été des modèles de pénitence et de vertu. Que Notre-Seigneur soit béni de tout, et qu'il daigne se servir de moi, je l'en supplie au nom de son infinie bonté! Puisse cette révélation des secrets de sa grâce à mon égard lui procurer quelque gloire et faire bénir son saint nom! Mon divin Maître le sait, je n'ai point d'autre but, en faisant connaître comment il a changé un si abject et si dégoûtant fumier en un jardin de fleurs d'un suave parfum. Que la divine Majesté me préserve de les arracher par ma faute, et de revenir ainsi à mon premier état  Je vous conjure, mon père, au nom de son amour, de lui demander cette grâce pour moi, puisque vous savez qui je suis, plus clairement que vous ne m'avez permis de le dire en cet écrit.

* * * * *

[19] Cet homme qui, à un profond savoir, joignait une vertu éminente, était le Père Vincent Baron. La sainte aura plus d'une fois encore à parler de lui.

[20] C'était en 1535; la mainte n'avait pas encore vingt et un ans.

[21] C'est-à-dire jusqu'au dimanche de Pâques de l'année 1536. Cet état dura donc plus de huit mois, comme la sainte va nous le dire. On se souvient qu'il avait commencé la nuit du 15 août.

[22] Une des gloires de la mission providentielle de sainte Thérèse dans les derniers siècles a été de propager le culte de saint Joseph dans toute l’Église catholique.

  « Sainte Thérèse, dit le célèbre Patrignani, a été une étoile des plus resplendissantes, un des plus beaux diamants de la couronne de saint Joseph. Elle a été choisie de Dieu pour étendre son culte dans le monde entier, et pour mettre en quelque sorte la dernière main à ce grand ouvrage. » (Dévot. à saint Joseph, liv. 1, c. XI.)

  L'église du premier couvent réformé qu'elle établit fut dédiée à saint Joseph. Sur dix-sept monastères qu'elle fonda après celui  d’Avila, il n'y en a que cinq qui ne soient pas consacrés à ce saint patriarche; mais elle implantait son culte dans tous, les mettait tous sous sa garde, et faisait toujours placer au-dessus d'une des portes la statue de ce glorieux protecteur. De plus, comme on le lit dans les informations juridiques pour sa canonisation, elle mit de ses mains, à la porte d'entrée de tous ses monastères, l'image de la sainte Vierge et de saint Joseph, fuyant en Égypte, avec cette inscription:

  « Nous menons une vie pauvres mais nous posséderons de grands biens, si nous craignons Dieu. »

  Dans ses Avis, elle dit: « Quoique vous honoriez plusieurs saints comme vos protecteurs, ayez cependant une dévotion toute particulière envers saint Joseph, dont le crédit est grand auprès de Dieu. » (Avis, LXV.)

  Sainte Thérèse a légué à son ordre tout entier un zèle ardent pour la gloire de saint Joseph. À son exemple, le Carmel n'a cessé de travailler à étendre le culte de ce grand patriarche, et l'on peut dire qu'il a rivalisé de zèle avec l'ancien Carmel, auquel Benoît XIV rend ce témoignage: « C'est lui, qui, d'après le sentiment commun des érudite, a fait passer d'Orient en occident la louable coutume d'honorer saint Joseph du culte le plus solennel ».

  A la fin du dix-huitième siècle, on comptait déjà, dans l'ordre seul du Carmel, plus de 150 églises sous l'invocation de saint Joseph.

[23] Ce long portrait, tracé d'une main vigoureuse, n'est pas flatteur. Malheureusement il n'est que trop vrai, et rappelle ceux qu'ont laissés les historiens du XVIe siècle. Sans vouloir justifier tous les abus, ne soyons pas pourtant sévères à l'excès, et n'oublions pas comment se recrutaient alors ces couvents de femmes. Plus d'une jeune fille y prenait le voile sans vocation, souvent même contre son gré, parce que sa famille ne pouvait pas la doter. Une fois dans le monastère, ses parents se préoccupaient peu de sa perfection; ils montraient même parfois beaucoup d'indulgence, et fermaient les yeux sur des relations qu'ils n'auraient pas tolérées dans leur propre maison. Dès lors on comprend le conseil de sainte Thérèse: qu'ils marient leurs filles, « même au-dessous de leur rang », plutôt que de les mettre au couvent sans la vocation, « l'honneur de leur famille est en jeu ».

[24] Ce fut probablement vers l'an 1541.

[25] Au ch. XIX, la Sainte dit: "J'abandonnai l'oraison pendant un an et demi, au moins pendant un an, car pour les six mois de plus je ne m'en souviens pas bien. ».

[26] Il n'est pas probable que la sainte désigne ici, par la mot perlesia, le même mal que celui dont elle a souffert pendant près de trois ans, dans sa jeunesse, et qu'elle appelle au chapitre VI, el estar tullida. S'il en était ainsi, elle aurait été paralysée pendant environ vingt ans, puisque, écrivant entre 1561 et 1565, elle dit que depuis huit ans seulement elle se voit affranchie de ce mal; ce qui ne parait pas admissible.

[27] Vers l'année 1541.

[28] Le Père Vincent Baron déjà mentionné au chap. V.

[29] Confessions, livre VIII, ch. XI et XII.

[30] Ce fut probablement en 1555, que la sainte reçut les deux grâces mentionnées dans ce chapitre. Elle avait alors quarante ans.

SAINTE
THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

III

 

CHAPITRE 11

Tout donner

Parlons maintenant de ceux qui commencent à être les esclaves de l'amour;car, selon moi, c'est être esclave de l'amour que de se déterminer à suivre par ce chemin de l'oraison Celui qui nous a tant aimés. C'est là une dignité si haute, que je ne saurais y penser sans une joie extraordinaire. Il suffit de se montrer fidèle dans ce premier état, pour voir bientôt s'évanouir la crainte servile.

O Seigneur de mon âme! ô mon Bien! pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'une âme résolue de vous aimer, prête à tout quitter pour mieux concentrer en vous ses affections, ait soudain le bonheur de s'élever à ce parfait amour? J'ai mal dit; je devais dire, en faisant retomber sur nous la plainte: Pourquoi ne voulons-nous pas? Car à nous seuls est la faute, si nous n'arrivons pas en peu de temps à cette dignité sublime, à ce véritable amour, source de tous les biens. Nous mettons notre cœur à si haut prix! nous sommes si lents à faire à Dieu le don absolu de nous-mêmes! nous sommes si loin de la préparation qu'il exige! Or, Dieu ne veut pas que nous jouissions d'un bonheur si élevé, sans le payer d'un grand prix. La terre, je le sais, n'a point de quoi l'acheter. Cependant, si nous faisions de généreux efforts pour nous détacher de toutes les créatures, pour tenir habituellement au ciel nos désirs et nos pensées; si, à l'exemple de quelques saints, nous nous disposions pleinement et sans délai; j'en suis convaincue, Dieu en fort peu de temps nous accorderait un tel trésor.

Mais il nous semble lui avoir fait un entier abandon lorsque, nous réservant la propriété et le capital, nous lui offrons les fruits ou les revenus. Nous nous sommes dévoués à la pauvreté et c'est un acte très méritoire; mais souvent nous nous jetons de nouveau dans des soins et des empressements, pour ne manquer ni du nécessaire ni du superflu. Nous travaillons à nous faire des amis qui nous le donnent, et nous nous engageons ainsi dans des soucis et des dangers, plus grands peut-être que ceux que nous trouvions dans la possession de nos biens. Nous croyons également avoir renoncé à l'honneur du siècle en entrant dans la vie religieuse, ou en commençant à mener une vie spirituelle et à marcher dans le sentier de la perfection; mais, a-t-on porté la plus légère atteinte à cet honneur, nous oublions aussitôt que nous l'avons donné à Dieu: pour le reprendre et nous élever encore, nous ne craignons pas de le lui arracher des mains, comme on dit, nous qui, en apparence du moins, l'avions rendu maître de notre volonté. Ainsi en usons-nous dans toutes les autres choses.

Plaisante manière, en vérité, de chercher l'amour de Dieu! On le veut dans toute sa perfection et sur-le-champ, et l'on conserve cependant ses affections; on ne fait aucun effort pour exécuter les bons désirs, ni pour achever de les soulever de terre, et avec cela on ose prétendre à beaucoup de consolations spirituelles! Cela ne saurait être, et de telles réserves sont incompatibles avec le parfait amour.

Ainsi, c'est parce que nous ne faisons pas à Dieu le don total et absolu de nous-mêmes, qu'il ne nous donne pas tout d'un coup le trésor d'un parfait amour. Plaise au Seigneur de nous le départir goutte à goutte, dût-il nous en coûter tous les travaux du monde! C'est une très grande miséricorde de sa part de donner à quelqu'un la grâce et l'énergique résolution de tendre de toutes ses forces à ce bien. Qu'il persévère, et Dieu, qui ne se refuse à personne, fortifiera peu à peu son courage, de manière à lui faire enfin remporter la victoire. Je me sers à dessein de ce mot courage; car, dès le principe, le démon, connaissant le dommage qui doit lui en revenir, et sachant que cette âme en sauvera un grand nombre d'autres, s'efforce de lui fermer, par mille obstacles, l'entrée du chemin de l'oraison. Mais si celui qui commence fait, avec l'aide de Dieu, de persévérants efforts pour s'élever au sommet de la perfection, jamais, à mon avis, il ne va seul au ciel. Il y mène après lui une troupe nombreuse; comme à un vaillant capitaine, Dieu lui donne des soldats qui marchent sous sa conduite. Ainsi, pour ne pas reculer devant tant de périls et de difficultés, il lui faut un très grand courage et un secours signalé du Seigneur.

Les quatre degrés de la prière

Puisque je parle des premiers efforts de ces âmes résolues de poursuivre la conquête d'un tel bien et de sortir victorieuses de leur entreprise, je veux les avertir (me réservant de développer plus tard ce que j'avais commencé à dire sur ce qu'on appelle, je crois, la théologie mystique) que le plus rude labeur se rencontre dans ces commencements. Tout en leur donnant la force, Notre-Seigneur leur laisse soutenir le poids du travail. Dans les autres degrés d'oraison, c'est la jouissance qui domine. Partout cependant, au début, au milieu, au terme de la carrière, tous ont leurs croix, quoique différentes. C'est dans ce chemin, tracé par Jésus-Christ, que doivent marcher ceux qui le suivent, s'ils ne veulent s'égarer. O souffrances bienheureuses, payées, dès cette vie même, d'un salaire qui les dépasse de si loin!

Je me verrai forcée d'employer certaines comparaisons que je voudrais éviter, et parce que je suis femme, et afin d'écrire simplement ce qui m'a été commandé. Mais, pour des personnes ignorantes comme moi, il y a une difficulté extrême à s'exprimer dans ce langage spirituel; il faudra nécessairement m’ingénier et trouver quelque moyen. Le plus souvent, selon toute apparence, ma comparaison manquera de justesse. Ce sera pour vous, mon père, un sujet de récréation de voir un esprit aussi borné que le mien.

Voici celle qui me satisfait pour mon dessein. Je l'ai lue quelque part, ou entendue; mais je ne saurais dire dans quel livre, ou de quelle bouche, ni à quel propos, tant ma mémoire est mauvaise. Celui qui veut s'adonner à l'oraison doit se figurer qu'il entreprend de faire, dans un sol ingrat et couvert de ronces, un jardin dont la beauté charme les yeux du Seigneur. C'est le divin Maître lui-même qui arrache les mauvaises herbes et doit planter les bonnes. Or, nous supposons cela fait, quand une âme est résolue de se livrer à l'oraison, et que déjà elle s'y exerce. C'est maintenant à nous, comme bons jardiniers, de travailler, avec le secours de Dieu, à faire croître ces plantes. Nous devons les arroser avec le plus grand soin; alors, loin de se flétrir, elles porteront des fleurs dont le doux parfum attirera le divin Maître. Souvent pour son plaisir il visitera ce jardin, et il y prendra ses délices au milieu des vertus qui en sont les fleurs.

Voyons maintenant comment on peut arroser, afin de savoir ce que nous avons à faire, ce qu'il doit nous en coûter de labeurs et de temps, et si le gain excédera la peine.

Il y a, ce me semble, quatre manières d'arroser un jardin: la première, en tirant de l'eau d'un puits à force de bras, et c'est là un rude travail; la seconde, en la tirant à l'aide d'une noria[31], et l'on obtient ainsi, avec moins de fatigue, une plus grande quantité d'eau, comme j'en ai moi-même quelquefois fait l'épreuve; la troisième, en faisant venir l'eau d'une rivière ou d'un ruisseau; cette manière l'emporte de beaucoup sur les précédentes: le sol est plus profondément humecté, il n'est pas nécessaire d'arroser si souvent, et le jardinier a beaucoup moins de fatigue; la quatrième enfin, et sans comparaison la meilleure de toutes, est une pluie abondante, Dieu lui-même se chargeant alors d'arroser sans la moindre fatigue de notre part.

Je vais appliquer à mon sujet ces quatre manières de donner à un jardin l'eau si nécessaire à son entretien, qu'il ne saurait en être privé sans périr. Je parviendrai ainsi, ce me semble, à donner une certaine idée des quatre degrés d'oraison auxquels parfois, dans sa bonté, le Seigneur a bien voulu élever mon âme. Daigne ce Dieu de bonté m'accorder la grâce de m'exprimer de manière à être utile à l'un de ceux qui m'ont imposé l'obligation d'écrire, et qui, en quatre mois, a été conduit par le Seigneur bien au delà du terme où je n'étais arrivé qu'après dix-sept ans! Ses dispositions étaient meilleures: aussi, sans aucun travail de sa part, voit-il le jardin de son âme arrosé par ces quatre eaux; et s'il ne reçoit encore que quelques gouttes de la quatrième, il ne saurait, tant il est fidèle, tarder à se plonger, avec l'aide du Seigneur, dans cette eau céleste. Il va trouver sans doute bien plaisante ma manière de m'expliquer: eh bien! qu'il en rie, je lui déclare que j'y consens de grand cœur.

Premier degré

Pour les commençants, l'oraison, nous pouvons le dire, c'est tirer péniblement de l'eau du puits; il leur en coûte, en effet, de recueillir leurs sens habitués à se répandre au dehors, de mourir peu à peu à ce désir naturel de voir et d'entendre, et de s'en abstenir de fait aux heures d'oraison. Ils doivent alors rester dans la solitude, éloignés de tout ce qui peut les distraire, et réfléchir à leur vie passée. Tous, à la vérité, les premiers comme les derniers, méditeront souvent avec fruit les années de leur vie, mais en insistant plus ou moins comme je le dirai dans la suite. Une peine des commençants, c’est de ne pouvoir reconnaître s'ils ont un vrai repentir de leurs péchés; ce repentir, ils l'ont pourtant, et la preuve en est dans leur résolution si sincère de servir Dieu. La vie de Jésus-Christ doit être le sujet habituel de leurs méditations, et un pareil exercice n'est pas sans fatigue pour l'esprit.

Voilà jusqu'où nous pouvons arriver par nos efforts, aidés, cela s'entend, de la grâce divine, sans laquelle, on le sait, nous ne pouvons avoir une bonne pensée. C'est là commencer à tirer de l'eau du puits, et Dieu veuille qu'il y en ait! Si elle manque, ce ne sera pas du moins notre faute; nous nous présentons pour la tirer, et nous faisons ce qui dépend de nous pour arroser les fleurs du jardin. Confions-nous à la bonté infinie de Dieu. Si, pour des raisons connues de lui, et peut-être pour notre plus grand bien, il fait tarir la source du puits, il ne laissera pas, pourvu qu'il voie en nous de laborieux jardiniers, de nourrir les fleurs sans eau, et de donner l'accroissement aux vertus. Par cette eau, j'entends ici nos larmes, et, à leur défaut, la tendresse et les sentiments intérieurs de dévotion.

Embrasser la Croix

Mais que fera celui qui pendant bien des jours ne trouve qu'aridité, dégoût, ennui, profonde répugnance à venir puiser? Il est tenté de tout abandonner. Une pensée l'arrête: il fait plaisir et rend service au maître du jardin. Une crainte le retient: manquer de constance serait perdre à la fois ses services passés et ce qu'il espère gagner à l'avenir, par le travail si pénible de faire souvent descendre le seau dans le puits sans en retirer une goutte d'eau. Ce n'est pas tout: certains jours, il ne pourra même lever les bras, je veux dire, avoir une bonne pensée; car, dans mon langage, puiser l'eau dans le puits, c'est agir avec l'entendement. Eh bien! dans cette extrémité, que fera le pauvre jardinier? Il se réjouira, il se consolera, il regardera comme une faveur des plus insignes de travailler dans le jardin d'un si grand monarque. Sûr de lui plaire par son travail, il n'ambitionnera pas d'autre contentement. Il ne se lassera pas de remercier son maître de la confiance qu'il lui témoigne; car il voit que ce maître, sans rien donner à son jardinier, compte cependant sur lui et sur son zèle à cultiver le jardin qu'il lui a confié.

Le devoir du disciple est d'aider le divin Maître à porter cette croix dont il fut chargé toute sa vie. Sans chercher ici-bas son royaume, et sans jamais abandonner l'oraison, il acceptera, même jusqu'au dernier soupir, cette désolante aridité, et il ne laissera point Jésus-Christ tomber sous le fardeau de la, croix, Un temps viendra où cet adorable Sauveur le récompensera de tout; il n'a pas à craindre de perdre le fruit de son travail. Il sert un bon Maître, dont les regards sont constamment attachés sur lui. Qu'il ne se trouble pas des mauvaises pensées, mais qu'il se souvienne que le démon les présentait aussi à saint Jérôme dans le désert.

Les peines endurées dans l'oraison mentale ont leur prix. Je les ai éprouvées moi-même durant plusieurs années, et je regardais comme une faveur de Dieu de pouvoir retirer une goutte de ce puits sacré. Ces souffrances sont très grandes, je le sais; et il faut, à mon avis, plus de courage pour les soutenir que pour supporter bien des traverses du monde. Mais, comme je l'ai vu clairement, Dieu, dès cette vie même, les récompense par un magnifique salaire. Oui, une seule de ces heures où le Seigneur m'a fait goûter sa douceur, m'a surabondamment payée de toutes les angoisses que j'ai si longtemps souffertes pour persévérer dans l'oraison.

Notre-Seigneur se plaît à envoyer ces tourments, avec beaucoup d'autres tentations, aux uns au commencement, aux autres vers la fin. Son dessein, je pense, est d'éprouver ses amants: avant de mettre en eux de si grands trésors, il veut savoir s'ils pourront boire le calice et l'aider à porter la croix. C'est pour notre bien, j'en suis convaincue, qu'il agit de la sorte; il nous montre ainsi combien, par nous-mêmes, nous sommes peu de chose. Nous réservant des grâces du plus haut prix, il se plaît à nous faire voir auparavant, par expérience, toute notre misère; de peur qu'il ne nous arrive ce qui arriva à Lucifer.

O mon tendre Maître, est-il un seul de vos actes où vous n'ayez en vue le plus grand bien d'une âme déjà toute à vous, d'une âme qui s'abandonne à vous pour suivre vos traces jusqu'au Calvaire, fermement résolue de vous aider à porter la croix, sans jamais vous laisser seul sous ce fardeau?

Dès qu'on voit en soi une pareille détermination, l'on n'a rien à craindre. Non, non, vous n'avez pas lieu de vous affliger, âmes spirituelles, âmes élevées, vous qui, dédaignant les plaisirs du monde, n'aspirez qu'à vous entretenir seules avec Dieu. Quand vous en êtes là, le plus difficile est fait. Rendez-en des actions de grâces à Notre-Seigneur, et confiez-vous en sa bonté; jamais il n'a manqué à ses amis. Gardez-vous de donner la moindre entrée dans votre esprit à cette pensée: Pourquoi accorde-t-il à celui-ci, en peu de jours, cette dévotion qu'il me refuse, après tant d'années de service? Croyons-le fermement, tout est pour notre plus grand bien. Que le divin Maître nous conduise par où il lui plaira; nous ne sommes plus à nous, mais à lui. Il nous fait une assez grande grâce en daignant nous conserver la volonté de bêcher son jardin; nous sommes près du Maître de ce jardin, et lui-même est certainement près de nous. S'il lui plaît de faire croître les plantes et les fleurs, tantôt avec l'eau tirée du puits, et tantôt sans elle, que m'importe à moi? Faites, Seigneur, tout ce qu'il vous plaira; préservez-moi seulement de toute offense, et de voir périr mes vertus, si toutefois votre bonté m'en a déjà donné quelqu'une. Vous avez souffert, Seigneur; je veux souffrir. Accomplissez en moi, de toutes manières, votre volonté sainte; mais, j'ose vous en prier, ne donnez pas le trésor si précieux de votre amour à des âmes qui ne vous servent que pour savourer des délices.

Qu'on remarque bien ceci; je le dis, parce que je le sais par expérience: quand une âme entre avec courage dans le chemin de l'oraison mentale, et qu'elle gagne sur elle-même de n'avoir ni beaucoup de joie dans les consolations, ni beaucoup de peine dans les sécheresses, cette âme a déjà parcouru une grande partie de la carrière. Qu'elle ne craigne point, malgré tous ses faux pas, de retourner en arrière; l'édifice spirituel qu'elle élève repose sur un ferme fondement. Qu'on le sache bien, le véritable amour de Dieu ne consiste pas à répandre des larmes, ni dans ces douceurs et cette tendresse que nous désirons d'ordinaire, parce qu'elles nous consolent, mais à servir le Seigneur dans la justice, avec force d'âme et humilité. Autrement, ce serait, à mon avis, tendre toujours la main pour recevoir, et ne jamais rien donner.

Que Notre-Seigneur conduise par la voie des délices intérieures de petites femmes faibles et peu magnanimes comme moi, à la bonne heure, j'y vois une convenance; c'est ainsi qu'il me donne en ce moment la force de supporter certaines croix qu'il lui a plu de m'envoyer. Mais que des serviteurs de Dieu, des hommes graves, doctes et d'un esprit élevé, éprouvent tant de peine quand Dieu ne leur donne pas de dévotion sensible, en vérité, cela me fait mal au cœur. Je ne leur dis pas de la refuser si Dieu la leur donne; ils doivent, au contraire, l'estimer beaucoup, parce qu'il la juge alors utile pour eux. Mais s'ils s'en voient privés, qu'ils ne s'en tourmentent pas. Dès que Notre-Seigneur la leur refuse, ils doivent se persuader qu'elle ne leur est pas nécessaire, et rester maîtres d'eux-mêmes. Ils peuvent m'en croire, je l'ai éprouvé, je l'ai vu: le trouble est une faute, une imperfection; il enlève, avec la liberté d'esprit, le courage d'entreprendre de grandes choses pour Dieu.

Quoique cette liberté d'esprit et cette résolution soient d'une haute importance pour les commençants cependant, je dis moins ceci pour eux que pour un grand nombre d'autres, qui, après avoir commencé à s'exercer dans l'oraison, y font peu de progrès. Cela vient, si je ne me trompe, de ce que dès le principe ils n'ont pas généreusement embrassé la croix. Leur entendement cesse-t-il d'agir, ils s'imaginent qu'ils ne font rien, ils s'en affligent, ils ne peuvent le souffrir; et c'est peut-être alors que la volonté, à leur insu, se nourrit d'un aliment substantiel, et prend une nouvelle vigueur. Nous devons penser que Dieu ne fait pas grande attention à ces misères, qui nous paraissent coupables, et qui pourtant ne le sont pas. Il connaît mieux que nous notre infirmité et la bassesse de notre nature. Il voit dans ces âmes le désir de penser toujours à lui et de l'aimer toujours; cette disposition est celle qui plait au Seigneur. Quant à cet abattement auquel elles s'abandonnent, il ne sert qu'à entretenir le trouble; et si elles devaient sentir pendant une heure l'impuissance de méditer, elles la sentiront pendant quatre.

Très souvent cela ne vient que de l'indisposition du corps. C'est une vérité que m'ont apprise tant l'expérience et l'observation, que des personnes spirituelles avec qui j'en ai conféré. Oui, telle est notre triste condition ici-bas. Tant que la pauvre âme est prisonnière de ce corps mortel, elle participe à ses infirmités. Victime des changements du temps et de la révolution des humeurs, elle se voit souvent, sans qu'il y ait de sa faute, dans l'impuissance de faire ce qu'elle veut; elle n'est propre, ce semble, qu'à souffrir de toutes manières. Plus on veut alors la forcer, plus le mal s'aggrave et se prolonge; c'est pourquoi il est besoin de discernement pour connaître quand l'impuissance de méditer procède de cette cause, car on ne doit pas achever d'accabler la pauvre âme. Il faut que ces personnes comprennent qu'elles sont malades. Il leur sera avantageux de changer l'heure de l'oraison souvent même plusieurs jours de suite. Qu'elles passent comme elles pourront le temps de cet exil. Il est cruel, en effet, pour une âme qui aime Dieu, de se voir dans une si misérable vie, sans pouvoir faire ce qu'elle veut, à cause d'un hôte aussi incommode que ce corps.

J'ai dit qu'il fallait du discernement, parce que le démon est quelquefois l'auteur du mal qu'on endure. Ainsi, l'on ne doit ni toujours quitter l'oraison à cause des grandes distractions et des troubles dont on est assailli, ni toujours tourmenter l'âme en exigeant d'elle ce qu'elle ne peut. Il est des œuvres extérieures de charité et d'utiles lectures auxquelles elle peut s’occuper; si elle n'est pas même capable de cela, alors qu'elle serve le corps pour l'amour de Dieu, afin que le corps puisse la servir à son tour. Qu'on se récrée par de saintes conversations, ou bien qu'on aille respirer l'air de la campagne, selon le conseil que donnera le confesseur. En tout, l'expérience est d'un grand secours; elle nous fait connaître ce qui nous convient le plus. En quelque état que l'on soit, on peut servir Dieu. Son joug est doux, et il est souverainement important de ne pas mener l'âme par force, comme on dit, mais de la conduire avec douceur, pour son plus grand avancement.

Je reviens donc à l'avis que j'ai donné; il est si utile, que je ne saurais trop le répéter. Une fois dans la carrière de l'oraison, que nul ne se tourmente ni ne s'attriste des sécheresses, des inquiétudes, de l'égarement des pensées. S'il veut gagner la liberté d'esprit et ne pas vivre dans une tribulation continuelle, qu'il commence par ne pas avoir peur de la croix. Dès lors, Notre-Seigneur l'aidera à la porter, la joie régnera dans son âme, et tout tournera à son profit spirituel. Il est évident, parce que j’ai dit, que quand le puits est à sec, il n'est pas en notre pouvoir de faire jaillir la source. Mais il est de notre devoir de veiller pour puiser de l'eau, dès qu'il y en aura, attendu que Dieu veut, alors, par ce moyen, multiplier nos vertus.

CHAPITRE 12

Vivre en compagnie du Christ

Mon but dans le précédent chapitre, malgré de nombreuses digressions, selon moinécessaires, a été de faire voir jusqu'où nous pouvons aller par nous-mêmes dans l'oraison mentale; j'ai voulu montrer aussi que dans ce premier état, la dévotion dépend en partie de notre travail. Nous ne saurions, en effet, méditer et approfondir ce que Notre-Seigneur a souffert pour nous, sans nous sentir émus de compassion; mais la peine que cette vue excite et les larmes qu'elle fait répandre ont quelque chose de suave. Venons-nous à considérer la gloire future, l'amour de Notre-Seigneur pour nous et sa résurrection, de telles pensées épanouissent l'âme. La joie qu'elle éprouve, sans être ni entièrement spirituelle, ni entièrement sensible, est une joie vertueuse, comme la peine que lui cause la passion de Notre-Seigneur est une peine méritoire. Tout ce qui fait naître en nous une dévotion à laquelle l'entendement a concouru en partie, porte ce caractère. Mais alors même, cette dévotion est un don de Dieu, et nous ne saurions, par nos Seuls efforts, ni l'acquérir, ni la mériter.

Une âme que Dieu n'a pas élevée à un degré plus éminent d'oraison, fera très bien de ne pas chercher à s'y élever d'elle-même; et ceci est bien à remarquer, parce qu'elle ne peut que perdre à une pareille tentative. Son occupation, dans cet état, sera de produire divers actes qui agrandissent son courage dans le service de Dieu et réveillent son amour. Elle peut en produire d'autres qui feront croître ses vertus; c'est le conseil d'un livre excellent intitulé: L'artde servir Dieu, et parfaitement approprié à ceux qui s'exercent dans ce premier degré d'oraison, où l'entendement travaille. Elle peut se représenter Jésus-Christ comme s'il était devant elle, s'enflammer peu à peu d'un tendre amour pour sa sainte humanité, lui tenir toujours compagnie, lui parler, l'implorer dans ses besoins, se plaindre à lui dans ses peines, enfin se réjouir avec lui quand elle est dans l'allégresse, en sorte que ses joies ne lui fassent pas oublier le divin Maître. Sans chercher alors des prières étudiées, qu'elle se contente de lui adresser des paroles simples, dictées par ses désirs et son besoin. C'est là une excellente méthode pour avancer en fort peu de temps.

A mon avis, c'est avoir déjà fait de grands progrès que de travailler à se maintenir dans la compagnie du divin Maître, d'en bien mettre à profit les précieux avantages, et d'aimer d'un amour sincère Celui qui nous a comblés de tant de Liens. En agissant ainsi, nous ne devons point, comme je l'ai dit, nous mettre en peine de n'avoir pas de dévotion sensible; mais nous devons nous montrer reconnaissants envers Dieu, qui, malgré la faiblesse de nos œuvres, entretient en nous le désir de lui plaire. Cette pratique d'avoir toujours Jésus-Christ présent à la pensée, est utile dans tous les états d'oraison. C'est un moyen sûr de profiter dans le premier, d'arriver en peu de temps au second, et de se prémunir contre les illusions du démon dans les derniers.

Rester humble

Voilà donc ce qui est en notre pouvoir. Quiconque voudra passer outre, et élever son esprit jusqu'à ces goûts spirituels qui ne lui sont point donnés, se verra frustré, à mon avis, de l'un et de l'autre. En effet, ces goûts étant surnaturels, dès que l'entendement ne peut plus se recueillir, l'âme reste dans un désert et en proie à une grande sécheresse. Cet édifice spirituel reposant tout entier sur le fondement de l'humilité, plus nous nous approchons de Dieu, plus nous devons être humbles: sans cela, nous le verrons tomber en ruine. Or, n'y a-t-il pas une espèce d'orgueil à vouloir, de notre propre mouvement, monter plus haut? Et n'est-ce pas déjà trop de grâce de la part du Seigneur, qu'il daigne, malgré toute notre misère, nous approcher de lui?

En parlant ainsi, je n'entends pas interdire les hautes considérations auxquelles l'entendement peut s'élever sur Dieu et sa sagesse infinie, sur le ciel et les merveilles qu'il renferme. Pour moi, je ne donnai jamais un tel essor à mon esprit; mon incapacité me le défendait. Voyant d'ailleurs à la lumière divine combien j'étais dénuée de vertu, je trouvais que ce n'était pas une petite témérité de ma part d'oser porter ma pensée sur les choses de la terre; à combien plus forte raison devais-je m'estimer indigne de l'élever jusqu'à celles du ciel. Mais ces considérations pourront être utiles à d'autres, et aux gens doctes en particulier; car la science est, ce me semble, un grand trésor pour cet exercice, quand elle est jointe à l'humilité. J'en ai vu la preuve, il y a peu de jours, dans quelques-uns de ces hommes éminents en doctrine. En fort peu de temps ils avaient fait d'admirables progrès, et c'est ce qui m'inspire le plus vif désir de voir un grand nombre de savants devenir des hommes d'oraison.

Quand je dis que les âmes ne doivent point aspirer à monter plus haut, mais attendre que Dieu les y élève, je ne fais qu'employer un langage spirituel, compris de tous ceux qui ont quelque expérience en cette matière; à ceux qui le trouveraient obscur, je déclare que je ne saurais m'expliquer plus clairement.

Dans la théologie mystique dont j'ai commencé à parler, l'entendement cesse d'agir; Dieu lui-même suspend son action, comme je l'expliquerai avec plus d'étendue dans la suite, si je sais le faire et s'il plaît à la divine Majesté de m'aider de sa lumière. C'est pourquoi je dis que nous ne devons avoir ni la présomption, ni la pensée de suspendre nous-mêmes son action; nous devons, au contraire, continuer de l'occuper à discourir. Au reste, toute tentative de ce genre n'aboutira qu'à nous laisser froids, et comme des êtres privés de raison: la méditation mentale échappe, et l'on ne s'élève pas à la contemplation. Quand le Seigneur suspend et arrête l'activité naturelle de l'entendement, il lui donne de quoi admirer et de quoi s'occuper; sans raisonnement ni discours, il l'illumine de plus de lumière dans l'espace d'unCredo,que nous ne pourrions en acquérir avec tous nos soins en plusieurs années. Mais, de nous-mêmes, prétendre occuper les puissances de l'âme et arrêter leur activité naturelle, c'est folie. Je le répète, cela décèle, sans qu'on s'en doute, un léger défaut d'humilité: on ne commet pas de faute, je le veux; mais du moins on portera la peine d'une si folle tentative. Outre que c'est travail perdu, l'âme en éprouve je ne sais quel dégoût. Elle ressemble à celui qui, s'étant élancé pour sauter, sent tout à coup derrière lui une force qui l'arrête et rend son élan inutile. Si l'on y fait attention, on reconnaîtra encore, au peu de profit qu'on en retire, ce léger manque d'humilité dont je viens de parler. Car cette excellente vertu a cela de propre, que nulle des actions où elle entre ne laisse jamais de dégoût dans l'âme.

Je crois m'être fait entendre; peut-être ne sera-ce que de moi. Daigne le Seigneur ouvrir par l'expérience les yeux de ceux qui me liront; avec le moindre degré de cette connaissance expérimentale, ils comprendront sur-le-champ ce que je dis.

Durant plusieurs années, je lus beaucoup de livres spirituels sans en avoir l'intelligence; je passai aussi fort longtemps sans trouver une seule parole pour faire connaître aux autres les lumière et les grâces dont Dieu me favorisait, ce qui ne m'a pas coûté peu de peine. Mais quand il plaît à sa divine Majesté, elle donne en un instant l'intelligence de tout, d'une manière qui me saisit. C'est une vérité que je puis garantir: en vain plusieurs personnes spirituelles, avec lesquelles j'ai conféré, ont voulu me donner une idée claire des faveurs que Dieu m'accordait, afin de m'aider à les exprimer; tous leurs efforts ont complètement échoué devant mon peu de pénétration; ou pour mieux dire, Notre-Seigneur, qui fut toujours mon maître, ne voulait pas qu'un autre que lui eût en cela des droits à ma reconnaissance. Qu'il soit béni de tout! Un tel aveu me confond, mais enfin c'est la vérité. La lumière m'est venue quand je ne la cherchais ni ne la demandais. Curieuse pour ce qui était vain, je ne l'étais point pour des choses où il y aurait eu un vrai mérite à l'être. Ce Dieu de bonté m'a donné en un instant une pleine intelligence de ces faveurs, et là grâce de savoir les exprimer. Mes confesseurs en étaient dans l'étonnement, et moi plus qu'eux, parce que mon incapacité m'était plus connue. Cette grâce, qui est toute récente, fait que je ne me mets point en peine d'apprendre ce que Notre-Seigneur ne m'enseigne pas, à moins qu'il ne s'agisse d'une chose qui intéresse ma conscience.

Je reviens de nouveau à cet avis si important: on ne doit pas élever son esprit, mais attendre que le Seigneur l'élève lui-même; et quand c'est lui qui l'élève, on le reconnaît à l'instant. Une telle prétention serait plus dangereuse pour des femmes, parce que l'esprit de ténèbres pourrait les faire tomber dans quelque illusion. J'en suis néanmoins convaincue: Notre-Seigneur ne permettra point à cet ennemi de nuire à une âme qui s'efforce de s'approcher de son Dieu avec humilité. Elle retirera plutôt du profit des ruses par lesquelles le démon voulait la perdre.

Je me suis beaucoup étendue sur ce premier degré d'oraison, parce que c'est le plus général, et que les avis que j'ai donnés sont à mes yeux d'une extrême importance. D'autres, sans doute, en auront écrit beaucoup mieux, et c'est ce qui me fait rougir d'avoir osé en parler; mais, je l'avoue, je n'en ai pas encore assez de honte. Le Seigneur soit béni de tout, lui qui permet et commande à une créature aussi méprisable que moi, de parler de choses si relevées et si divines!

CHAPITRE 13

Avoir de grands désirs

Ayant vu certaines tentations dans les commençants, en ayant éprouvé moi-même quelques-unes, il m'a semblé utile de les faire connaître, et de donner en même temps quelques avis sur des points nécessaires, selon moi, dans la vie spirituelle.

Dès le début, que l'on tâche de marcher avec joie et liberté d'esprit. Certaines personnes se figurent que leur dévotion va s'en aller, si elles cessent tant soit peu de veiller sur elles-mêmes. Sans doute il est bon de se défier de soi, et de ne s'exposer en aucune manière aux occasions où l'on a coutume d'offenser Dieu. Une pareille conduite est nécessaire jusqu'à ce qu'on soit bien affermi dans la vertu; et rarement, je l'avoue, on l'est assez pour se dispenser de vigilance dans les occasions qui flattent le côté faible de l'âme. Durant toute la vie, ne fût-ce que par humilité, il nous est salutaire de reconnaître la misère profonde de notre nature. Mais enfin il est, comme je l'ai dit, plusieurs récréations que l'on peut prendre, pour revenir ensuite à l'oraison avec plus de vigueur. En tout, la discrétion est nécessaire.

Il faut aussi ouvrir notre âme à une grande confiance. Il nous est fort utile de ne pas resserrer nos désirs dans d'étroites limites; nous devons croire, au contraire, qu'en nous appuyant sur Dieu, nous pourrons, par de constants efforts, arriver avec le temps à la perfection où sont parvenus plusieurs saints. Si jamais leur âme n'eût conçu ces grands désirs, si peu à peu ils n'en étaient venus à l'exécution, ils ne seraient pas montés à un état si élevé. Dieu demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu'elles soient humbles et ne se confient nullement en elles-mêmes. Je n’ai jamais vu aucune de ces âmes demeurer en chemin, comme aussi jamais je n'ai vu aucune des âmes lâches, qui s'abritent sous le rempart de l'humilité, faire en plusieurs années les progrès que les autres font en si peu de temps. Je suis saisie d'étonnement quand je considère la marche rapide de ces âmes, dont le courage va au-devant des grandes choses. Sans avoir, dès le commencement, des forces considérables, elles s'élancent d'un coup d'aile à une grande hauteur, bien que, semblables au petit oiseau qui n'a pas toutes ses plumes, elles se fatiguent ensuite, et soient contraintes de s'arrêter.

Je pensais souvent autrefois à ce que dit saint Paul:On peut tout en Dieu;car, par moi-même, je le sentais, je ne pouvais rien. Cette pensée me servit beaucoup, ainsi que ces paroles de saint Augustin:Donnez-moi, Seigneur, ce que vous commandez, et commandez-moi ce que vous voudrez. J'aimais aussi à considérer fréquemment que saint Pierre n'avait rien perdu pour s'être jeté dans la mer, malgré la peur dont il fut ensuite saisi. Ces premières résolutions sont d'une haute importance. Toutefois, les commençants doivent aller avec retenue, avec discrétion, et d'après les avis du maître spirituel; mais ils doivent avoir soin de n'en pas choisir un qui les fasse marcher à pas de tortue, et qui se contente de leur apprendre à faire seulement la chasse aux petits lézards. Que l'humilité soit toujours devant nos yeux, afin de nous faire comprendre que les forces ne viendront pas de notre fonds.

La fausse humilité

Mais il faut avoir une idée juste de cette humilité. Car le démon, je n'en doute pas, nuit beaucoup aux personnes d'oraison et les empêche d'avancer très loin, en leur donnant une notion fausse de cette vertu. Il leur fait croire qu'il y a de l'orgueil à former de grands désirs, à vouloir imiter les saints, à souhaiter d'être martyrs. Bientôt, il leur dit ou leur fait entendre que les actions des saints doivent être admirées, mais non imitées par des pécheurs comme nous. Je ne conteste pas cela, je dis seulement qu'il est besoin de discerner ce que nous pouvons imiter et ce que nous ne pouvons qu'admirer. Ainsi, il ne conviendrait pas à une personne faible et malade de s'imposer des jeûnes fréquents, des pénitences austères, de se retirer dans un désert où elle ne pourrait dormir ni trouver des aliments, sans parler d'autres privations de ce genre. Mais nous devons penser que, par de généreux efforts et avec le secours de Dieu, nous pouvons arriver à un grand mépris du monde, au mépris, de l'honneur, et au détachement des biens temporels.

Il nous semble, tant nos cœurs sont étroits, que la terre va nous manquer, si nous oublions un instant ce corps pour nous occuper des intérêts de l'âme. Ce n'est pas tout: nous regardons comme très favorable à une vie de recueillement d'avoir le nécessaire en abondance, attendu que le souci du temporel est une source de trouble dans l'oraison. Je gémis de voir en nous si peu de confiance en Dieu et tant d'amour-propre, que de semblables soins nous jettent dans l'inquiétude. Il n'est que trop vrai que, vu notre peu de progrès dans la vie intérieure, de pures bagatelles nous causent autant de peine que des choses importantes pourraient en causer à d'autres. Et après cela, nous nous flattons dans notre pensée d'être spirituels! A mon avis, marcher de la sorte, c'est vouloir accorder le corps et l'âme, de manière à ne point perdre ici-bas les douceurs du repos, et à jouir de Dieu dans la patrie; et de fait, on aura ce bonheur, si l'on vit dans la justice et la pratique de la, vertu; mais c'est là cheminer d'un pas bien lent et bien irrésolu1, et jamais ainsi on ne parviendra à la liberté d'esprit. Selon moi, une pareille manière de procéder va fort bien aux personnes mariées; leur vocation n'en demande pas davantage. Mais pour un autre état de vie, je ne puis admettre une telle méthode d'avancement spirituel. Jamais on ne me fera croire qu'elle soit bonne; je la connais par expérience; et j'aurais toujours marché dans cette misérable voie, si le Seigneur, dans sa bonté, ne m'en eût fait connaître une autre bien plus courte.

Quant aux désirs d'une vie parfaite, j'en ai toujours eu de grands; mais, comme je l'ai dit, je voulais tout ensemble mener une vie d'oraison et vivre selon mon bon plaisir. Si quelqu'un m'eût fait prendre un essor plus hardi, j'en serais venue, je crois, des désirs aux oeuvres. Mais, hélas! à cause de nos péchés, ils sont si rares, si faciles à compter, les maîtres spirituels qui ne soient pas d'une discrétion excessive! Cela suffit, selon moi, pour empêcher ceux qui commencent de s'élever en peu de temps à une grande perfection. Jamais, en effet, le Seigneur ne nous manque, jamais il ne refuse son secours; c'est toujours de notre côté qu'est la faute et le manque de fidélité.

Nous pouvons encore, à l'exemple des saints, aimer la solitude, le silence, et pratiquer plusieurs autres vertus, qui ne tueront pas ce corps, notre mortel ennemi. Que veut-il, en effet, par tant de ménagements qu'il exige, si ce n'est la ruine de l'âme? De son côté, le démon ne contribue pas peu à le frapper d'impuissance pour le bien. Voit-il en nous quelque crainte, c'en est assez: soudain il nous persuade que tout va nous tuer, ou du moins nous ruiner la santé. Il nous inspire même une secrète terreur des larmes versées dans l'oraison, comme pouvant nous rendre aveugles. Je le sais, parce que j'en ài fait l'épreuve. Eh bien! je le demande: le plus précieux avantage d'une vue, d'une santé parfaite, ne serait-ce pas de les perdre l'une et l'autre pour une aussi belle cause?

Infirme comme je le suis, je me vis toujours enchaînée, incapable du moindre bien, jusqu'au moment où je pris la détermination de ne tenir aucun compte ni du corps ni de la santé. A la vérité, ce que je fais aujourd'hui se réduit encore à bien peu de chose. Mais Dieu m'éclaira sur cet artifice du démon. M'objectait-il la perte de ma santé, je disais . Il importe peu que je meure. Me parlait-il de la perte de mon repos, je lui répondais: Je n'ai plus besoin de repos, mais de croix; et ainsi du reste. Je vis clairement que, malgré des infirmités réelles, je cédais, en bien des circonstances, à la tentation de cet esprit de ténèbres ou à ma propre lâcheté. Par le fait, depuis que je me traite avec moins de soins et de délicatesse, je me porte beaucoup mieux.

On voit par là combien il est nécessaire aux commençants de dominer toutes ces vaines terreurs de l'imagination. Je les prie de s’en rapporter là-dessus à mon expérience. Puisse mon exemple les instruire! le récit de mes fautes serait de quelque utilité.

Ne pas s'occuper de la perfection des autres

Voici une autre tentation fort ordinaire chez eux. Venant à peine de goûter la douceur et les avantages de la vie spirituelle, ils voudraient sur-le-champ voir tout le monde l'embrasser. Le désir, est bon, mais le, mode de le réaliser pourrait n'être pas exempt d’inconvénient, si l'on n'use d'une sage réserve et de beaucoup d’adresse, afin de ne point paraître faire la leçon aux autres, Pour leur être utile, il faut des vertus très solides; autrement, on leur devient un sujet de tentation. Une expérience personnelle m'a enseigné cette vérité dans le temps où, comme je l'ai dit plus haut, je tâchais de porter quelques personnes à l'oraison. D'un côté, elles m'entendaient dire des choses admirables des avantages qu'on y rencontre, et de l'autre, elles me voyaient fort dénuée de vertus; c'était pour elles, comme elles me l'ont avoué depuis, une tentation et un mystère, et certes à bon droit, vu qu'elles ne pouvaient comprendre comment l'un pouvait s'accorder avec l'autre. En outre, l'opinion favorable qu'elles avaient de moi les empêchait de considérer comme mauvais ce qui l'était en effet, parce qu'elles me le voyaient faire quelquefois.

C'est un artifice du démon: il se sert en apparence de nos vertus pour autoriser, autant qu'il le peut, le mal qu'il cherche à nous faire commettre. Ce mal, pour petit qu'il soit, est très nuisible dans une communauté. Quel devait donc être celui que j’y causais par ma conduite! Aussi, dans le cours de plusieurs années, trois personnes seulement ont profité de mes entretiens, tandis que plus tard, quand le divin Maître eut affermi ma vertu, j'ai eu le bonheur, dans l'espace de deux à trois ans, de faire du bien à un grand nombre d'âmes, comme je le dirai dans la suite. De plus, il y a dans ce zèle pour les autres un autre grave inconvénient, c'est que l'âme perd au lieu de gagner. Car, dans les commencements, elle ne doit prendre soin que d'elle-même, et il lui sera souverainement utile de vivre comme si, sur la terre, elle était seule avec Dieu seul.

Une nouvelle tentation pour les commençants, c'est le déplaisir causé par la vue des péchés et des fautes d'autrui; comme toutes les autres, elle se présente à eux sous les apparences du zèle; il importe de la remarquer et de marcher avec précaution. Le démon leur fait croire que s'ils s'affligent, c'est uniquement parce qu'ils désirent ne point voir Dieu offensé, et qu'ils ne sauraient souffrir les outrages faits à sa gloire. Ils voudraient sur-le-champ y porter remède, et leur inquiétude les empêche de faire oraison. Le plus grand mal est de penser que c'est vertu, perfection, zèle ardent pour Dieu. Je ne parle pas ici de la peine que donnent des péchés publics passant en coutume dans une congrégation, ou les ravages causés de nos jours dans l'Eglise par ces hérésies qui entraînent tant d'âmes à leur perte. Cette peine est très légitime; venant d'une source très pure, elle n'inquiète pas. Ainsi, le parti le plus sûr pour une âme d'oraison sera d'oublier toutes les créatures, de ne s'occuper que d'elle-même et du soin de plaire à Dieu. Cette conduite est pleine de sagesse. Que de fois, en effet, on se trompe en se confiant trop à une bonne intention! J'essaierais en vain de dire toutes les fautes de ce genre dont j'ai été témoin. Efforçons-nous donc d'avoir toujours les yeux ouverts sur les qualités et les vertus des autres, et, pour ne pas voir leurs défauts, considérons la grandeur de nos péchés. Une telle Pratique, sans être portée à la perfection dès le début nous conduit cependant à l'acquisition d'une belle vertu, celle qui nous incline à croire tous les autres meilleurs que nous. On n'en verra d'abord que le germe en notre âme; mais si, avec le secours de la grâce, nécessaire en tout et sans laquelle nos soins sont inutiles, nous faisons de sincères efforts, si nous supplions Dieu de nous donner cette vertu, ce Dieu de bonté, qui ne se refuse à personne, ne manquera pas d'exaucer nos désirs.

La méditation

Ceux qui discourent beaucoup, et qui trouvent dans chaque sujet abondance de pensées et de considérations, devront avoir égard à l'avis que je vais leur donner. Quant à ceux qui, comme moi, loin de se servir  de l'entendement, trouvent plutôt en lui un obstacle qu'un secours, ils n'ont qu'une chose à faire: prendre patience, jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur d'occuper leur esprit et de leur donner sa lumière. M'adressant donc à ceux qui discourent, je leur recommande de ne pas consumer tout le temps de l'oraison à approfondir le sujet qu'ils méditent. Cet exercice étant une source de mérites et de délices, il leur semble qu'il ne doit point y avoir pour eux de jour de dimanche, ni suspension de travail un seul instant. Que dis-je? ils considèrent comme perdu le temps qui n'est pas ainsi employé. Et moi, je regarde cette perte comme un gain très précieux. Que doivent-ils donc faire? Se mettre, comme je l'ai dit, en présence de Notre-Seigneur, s'entretenir avec lui sans fatiguer l'entendement, et savourer le bonheur d'être en sa compagnie. Là, point de pénibles raisonnements, mais une simple exposition de nos besoins et des motifs qu'aurait le divin Maître de ne pas nous souffrir à ses pieds. Il faut, suivant les temps, varier cette occupation, afin de ne pas se dégoûter par la continuité de la même nourriture. Les aliments dont je viens de parler sont très savoureux et très profitables. Dès qu'on a commencé à les goûter, ils communiquent à l'âme une substance vivifiante, et l'enrichissement de nombreux trésors.

Je veux rendre ma pensée d'une manière plus claire; car tout ce qui regarde l'oraison présente de la difficulté, et l'on a beaucoup de peine à le comprendre sans le secours d'un maître. Mon désir serait d'abréger, et, vu l'excellent esprit de celui qui m’a commandé d'écrire, l'exposé le plus sommaire suffirait; mais mon peu de pénétration ne me permet pas de faire comprendre en quelques mots une matière qu'il est si important de bien exposer. Ayant tant souffert, j'ai compassion de ceux qui commencent avec le seul secours des livres. On ne saurait croire combien les lumières qu'on y puise sont différentes de celles de l'expérience.

Je reviens à ce que je disais. Nous prenons pour sujet de méditation un mystère de la passion, par exemple, Notre-Seigneur à la colonne. L'entendement considère les grandes douleurs du divin Maître au milieu d'un tel abandon; il en recherche les causes; enfin il creuse ce mystère sous divers points de vue, travail facile à un esprit actif ou exercé par la science. Voilà une voie très excellente et très sûre, et c'est la manière d'oraison par laquelle tous doivent commencer, continuer et finir, jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur d'élever à des états surnaturels. Cette manière est pour tous, comme je viens de le dire. Cependant, il y a un grand nombre d'âmes qui tirent plus d'utilité de quelques autres méditations que de celle de la passion du Sauveur; comme il existe plusieurs demeures dans le ciel, on y arrive aussi par plusieurs chemins. Certaines personnes font des progrès en se considérant dans l'enfer; d'autres, que cette seule pensée contriste, s'animent à servir Dieu en se considérant dans le ciel. Il est des âmes pour qui la méditation de la mort est excellente. Enfin, il en est quelques-unes d'une si grande tendresse de cœur, qu'il leur serait très pénible de méditer constamment la passion: elles trouvent leurs délices et leur avancement à contempler tantôt la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, tantôt cet amour dont il nous aime et qui resplendit dans tous ses ouvrages. C'est là une admirable manière de procéder, pourvu qu'on revienne souvent à la source de tous les biens, je veux dire à la vie et à la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Les commençants ont besoin de discernement pour reconnaître ce qui les fait avancer davantage. C'est pourquoi un maître expérimenté leur est nécessaire. S'il n'est pas tel, il peut commettre de graves erreurs: il les conduira sans les comprendre, et il les empêchera de se comprendre eux-mêmes; car, persuadés du mérite de l'obéissance, ils n'oseront en rien s'écarter de ses ordres. J'ai rencontré de ces âmes, jetées dans l'angoisse et dans l'affliction par l'inexpérience de leurs guides. Elles me faisaient compassion. J'en ai vu une, entre autres, qui ne savait plus que devenir. Étrangers à la science spirituelle, de tels directeurs fatiguent l'âme et le corps, et empêchent les progrès. J'ai connu une de ces âmes, que son confesseur tenait enchaînée depuis huit ans dans la connaissance d'elle-même, sans jamais lui permettre d'en sortir; Notre-Seigneur néanmoins l'avait déjà élevée à l'oraison de quiétude; il en résultait pour elle de bien cruelles souffrances.

Sans doute, on ne doit jamais abandonner cette considération de la connaissance de soi, sans doute il n’est point d'âme fut-elle de la taille d'un géant dans la vie spirituelle, qui ne doive souvent revenir à l'enfance et à la mamelle. Qu'on n'oublie jamais cet avis; je le répéterai peut-être plus d'une fois encore, tant il est important; car il n'existe aucun état d'oraison si élevé, où il ne soit souvent nécessaire de revenir au commencement. Oui, cette considération de ses péchés, et la connaissance de soi-même, sont le pain avec lequel doivent se manger tous les autres aliments, quelque délicats qu'ils soient; sans ce pain, on ne pourrait vivre. Mais enfin, on doit le prendre avec mesure. Quand une âme déjà souple sous la main de Dieu voit son indigence et son néant; quand, pénétrée de honte en présence d'un si grand Roi, elle sent de quel faible retour elle paie de si grands bienfaits, quel besoin a-t-elle de consumer là son temps? ne doit-elle pas plutôt s'élever à d'autres considérations auxquelles le Seigneur la convie, et qu'il n'est pas raisonnable de négliger? Notre-Seigneur sait bien mieux que nous les aliments qui nous conviennent.

Il importe donc extrêmement que le maître soit judicieux, j'entends d'un esprit solide et qu'il ait de l'expérience. Si à cela il joint la doctrine, c'est parfait. Mais si l'on ne peut en rencontrer un qui possède le à la fois ces trois qualités, il est plus utile qu'il réunisse les deux premières, parce qu'on peut, s'il en est besoin, consulter des personnes savantes. A la vérité, des savants ne pratiquant point l'oraison me semblent peu propres à faire avancer ceux qui commencent; je ne dis pas néanmoins qu'il ne faut pas avoir de rapports avec eux. J'aimerais mieux, je l'avoue, qu'une âme renonçât à l'oraison, que de la voir dès le début s'engager dans une fausse route. C'est un grand trésor que la science; elle instruit, elle éclaire ceux qui savent peu, comme nous. En nous appuyant sur les vérités de la sainte Écriture, nous nous acquittons de nos devoirs avec sécurité. Dieu nous délivre des dévotions mal entendues!

Je veux donner plus de jour à ma pensée; car j’embrasse peut-être trop de choses à la fois: ce fut toujours mon défaut, comme je l’ai dit, de ne savoir m’expliquer qu'avec beaucoup de paroles. Voilà une religieuse qui commence à s'adonner à l'oraison. Un homme simple la dirige; il lui vient en fantaisie qu'elle doit lui obéir plutôt qu'à son supérieur: il n'hésite pas à le lui persuader, et cela, sans malice, mais croyant faire merveille. En effet, s'il n'est pas religieux, il croira qu'il doit en être ainsi. A-t-il à conduire une femme mariée, il lui dira de passer en oraison, au déplaisir même de son mari, les heures qu'elle doit aux soins de sa famille. Ainsi, il ne sait régler ni le temps ni les occupations d'après la vérité; privé de lumière, il ne peut, malgré tous ses désirs, en donner aux autres.

Quoique la science ne semble pas nécessaire pour la direction des âmes, mon opinion a été et sera toujours que tout chrétien doit, quand il le peut, rechercher un guide instruit; et le meilleur sera le plus éclairé. Un tel secours est encore plus nécessaire aux personnes d'oraison, et c'est dans les états les plus élevés qu'elles peuvent le moins s'en passer. On dira peut-être: Des savants étrangers à l'oraison ne sauraient convenir aux âmes qui la pratiquent. C'est une erreur. J'ai été en rapport avec un grand nombre d’entre eux; les besoins de mon âme ayant été plus grands dans ces dernières années, j'ai recherché leurs lumières avec plus d'empressement; enfin, j'ai toujours aimé les hommes éminents en doctrine. Quelques-uns, j'en conviens, n'auront pas une connaissance expérimentale des voies spirituelles; mais ils ne les ont point en aversion, ils ne les ignorent pas, et, à l'aide de l'Écriture sainte dont ils font une étude constante, ils découvrent toujours les véritables marques du bon esprit. Je suis convaincue qu'une personne d'oraison qui consulte des gens savants, ne sera pas trompée par les artifices du démon, si elle ne veut se tromper elle-même. Cet esprit de ténèbres redoute singulièrement, selon moi, la science humble et vertueuse; il sait qu'il sera découvert par elle, et qu'ainsi ses stratagèmes tourneront à sa perte.

J'ai parlé de la sorte, parce que, selon certains esprits, des savants étrangers aux voies intérieures ne sont pas faits pour conduire les personnes d'oraison. J'ai déjà dit que le maître doit être spirituel; mais si la science lui manque, c'est un grave inconvénient. Nous puiserons de grands secours dans les lumières des savants en qui la vertu se trouve unie à la doctrine. Sans marcher eux-mêmes dans ces voies spirituelles, ils nous seront utiles; Dieu leur fera comprendre ce qu'ils doivent nous enseigner, il les rendra même spirituels dans la vue de notre avancement. C'est ce qu'une expérience personnelle me permet d'affirmer; cela m'est arrivé avec plus de deux.

Parlant en général, je dis qu'une âme, avant de s'abandonner entièrement à laconduite d'un seul maître, doit avoir soin de le choisir tel que je l'ai dépeint. Ne pas agir ainsi serait une grande faute. Une personne engagée dans la vie religieuse doit encore mettre plus de zèle dans ce choix, car elle peut dépendre d'un supérieur qui manquera de ces trois qualités; et, certes, c'est assez d'une pareille croix, sans aller en outre volontairement soumettre son jugement à un homme qui en manque. Quant à moi, je n'ai jamais pu m'y résoudre, et je ne vois aucune raison de le faire. Si c'est une personne séculière, elle est libre de choisir celui auquel elle doit être soumise. Qu'elle en bénisse Dieu, et ne se prive point d'une si sainte liberté. Qu'elle demeure plutôt sans directeur, jusqu'à ce qu'elle en ait trouvé un qui soit tel que j'ai dit. Le Seigneur le lui donnera, pourvu qu'au désir de le rencontrer elle joigne l'humilité.

Je bénis Dieu de toute mon âme, et les femmes et ceux qui sont sans lettres devraient sans cesse, comme moi, lui rendre d'infinies actions de grâces de ce qu'il se trouve des hommes qui, à force de labeurs, ont conquis la vérité que nous ignorons. Je considère souvent avec étonnement la peine que coûte la science aux savants, et en particulier aux religieux, tandis qu'il nous suffit de les interroger pour avoir part à leur trésor. Et il se trouverait des personnes qui refuseraient d'en profiter! Plaise à Dieu de ne point le permettre! Que de fois me suis-je sentie couverte de confusion, en considérant ces savants soumis aux sacrifices de la vie religieuse, et ces sacrifices sont grands! Joignez-y les austérités, la nourriture grossière, l'obéissance à leurs supérieurs, le sommeil pénible: partout l'abnégation, partout la croix! Ce serait, selon moi, un grand mal de se priver par sa faute d'un bien qui leur a tant coûté. Et nous, exemptes des sacrifices qu'ils acceptent, recevant de leurs mains la nourriture toute préparée, vivant à notre gré, tandis qu'ils portent le poids de tant de travaux, nous nous préférons peut-être intérieurement à eux parce que nous donnons un peu plus de temps à l'oraison.

Seigneur, qui m'avez faite si incapable et si inutile, je vous bénis! Mais je vous bénis bien plus encore de ce que vous excitez tant d'âmes à nous réveiller de notre sommeil. Nous devrions faire monter vers vous une prière incessante pour ceux qui nous donnent la lumière. Et que serions-nous sans eux, au milieu des grandes tempêtes qui de nos jours agitent l'Église? Si quelques-uns n'ont pas répondu à la sainteté de leur mission, la fidélité des autres n'en brillera que davantage. Daigne le Seigneur les tenir de sa main, et protéger ces appuis de notre faiblesse! Amen.

Me voici bien loin du sujet que j'avais commencé à traiter; mais ces avis auront leur utilité: ils empêcheront les commençants de s'égarer dans la voie sublime où ils entrent. Je reviens à ce que je disais du mystère de Jésus-Christ à la colonne. Il sera bon, sans doute, de discourir pendant quelque temps, de considérer quel est Celui qui souffre, la grandeur et les causes de son supplice, enfin l'amour avec lequel il l'endure. Mais on ne doit pas toujours se fatiguer à approfondir ces divers points; il sera excellent de se tenir en paix, sans discourir, auprès du divin Maître. L'âme s'occupera selon son pouvoir à considérer qu'il la regarde; elle lui tiendra compagnie et lui adressera ses demandes; elle s'humiliera, elle prendra avec lui ses délices, se souvenant qu'elle est indigne de jouir ainsi de sa présence. Si elle peut en venir là, même dès le commencement de l'oraison, elle en retirera un grand profit. Une telle méthode est la source de grands biens, elle l'a du moins été pour mon âme. Je ne sais, mon père, si je m'explique bien, vous en serez juge. Plaise au Seigneur qu'au moins je réussisse à le contenter toujours! Amen.

CHAPITRE 14

J'ai dit combien il est pénible d'arroser le jardin en tirant de l'eau du puits àforce de bras; parlons maintenant de la seconde manière d'arroser, établie par le maître du jardin. Elle consiste à puiser l'eau à l'aide d'une noria, et à la distribuer par des conduits. Le jardinier en obtient ainsi une quantité plus grande, se fatigue moins, et jouit de quelques intervalles de repos. Mon dessein, en ce moment, est d'appliquer cette seconde manière à l'oraison appelée de quiétude.

Ici l'âme commence à se recueillir et touche déjà au surnaturel; jamais, en effet, avec toute l'activité de ses efforts, elle ne pourrait acquérir un bien si élevé. A la vérité, elle s'est fatiguée quelques instants en travaillant avec l'esprit, ou, si l'on veut, en tournant la roue pour remplir les canaux. Mais ici l'eau est plus à fleur de terre; ainsi, on la puise avec beaucoup moins de fatigue qu'en la tirant du fond d'un puits. Je dis que l'eau est plus à fleur de terre, parce que la grâce se fait plus clairement connaître à l'âme. Ses puissances se recueillent au dedans d'elle-même, afin de savourer plus délicieusement le plaisir dont elles jouissent. Ce n'est pourtant là ni une suspension, ni un sommeil spirituel. Seule la volonté agit; sans savoir comment elle se rend captive, elle donne simplement à Dieu son consentement afin qu'il l'emprisonne, sûre de tomber dans les fers de Celui qu'elle aime. O Jésus, ô mon Maître, comme nous sentons ici la puissance de votre amour! Il tient le nôtre tellement lié, qu'il ne lui laisse plus la liberté d'aimer en cet état autre chose que vous.

L'entendement et la mémoire viennent au secours de la volonté, afin qu'elle se rende de plus en plus capable de jouir d'un si grand bien. Quelquefois néanmoins leur concours ne sert qu'à la troubler dans cette intime union avec Dieu. Mais alors la volonté, sans se mettre en peine de leur importunité, doit se maintenir dans les délices et le calme profond dont elle jouit. Vouloir fixer ces deux puissances serait s'égarer avec elles. Elles sont alors comme des colombes qui, n'étant pas contentes de la nourriture que le maître leur donne sans aucun travail de leur part, vont en chercher ailleurs, mais qui, après une vaine recherche, se hâtent de revenir au colombier. Ces deux puissances, de même, vont et viennent dans l'espérance que la volonté leur fera part des délices qu'elle goûte. Si le Seigneur leur jette un peu de cette céleste pâture, elles s'arrêtent; sinon, elles vont de nouveau en chercher ailleurs. Elles se flattent de servir ainsi la volonté, en lui faisant, de concert avec l'imagination, la peinture de son bonheur, mais souvent elles lui nuisent. La volonté devra donc se comporter à leur égard de la manière que je dirai.

Dans tout le cours de cette oraison, la consolation est très vive, et le travail très léger; elle peut durer longtemps, sans causer de fatigue. L'entendement agit par intervalles et d'une manière très paisible; il puise néanmoins beaucoup plus d'eau qu'il n'en tirait du puits dans l'oraison mentale. Les larmes que Dieu donne ici coulent délicieusement, d'elles-mêmes et sans aucun effort.

Cette eau céleste est une source de biens et de faveurs inestimables aussi est-elle incomparablement plus efficace que l'oraison précédente pour faire croître les vertus. Déjà l'âme s'élève au-dessus de sa misère, et déjà Dieu lui donne quelque connaissance du bonheur de la gloire. Cette faveur, selon moi, la fait grandir davantage, et approcher de plus près de la source de toutes nos vertus, c'est-à-dire de Dieu même. Non seulement Notre Seigneur commence à se communiquer à cette âme, mais il veut qu'elle sente ce mode de communication. A peine arrivée là, elle perd soudain, et, il faut en convenir, sans grand mérite, le désir des choses de cet exil. Elle voit clairement qu'un seul instant de cette joie surnaturelle ne peut venir d'ici-bas, et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs, ne sauraient lui donner, l'espace même d'un clin d'oeil, ce contentement seul vrai, et seul capable, comme elle en a conscience, d'étancher sa soif de bonheur. En vain chercherait-elle à saisir ce contentement parfait dans les plaisirs de ce monde; jamais ils ne sont sans mélange. Mais dans cette joie spirituelle, nul mélange, tant qu'elle dure: la peine vient ensuite, il est vrai, mais c'est de la voir finir. En outre, l'âme sent son impuissance de la recouvrer, et elle en ignore les moyens. Elle aurait beau, en effet, se consumer de pénitences, d'oraisons, de travaux; si le Seigneur ne veut pas la lui rendre, ses efforts seront inutiles. Ce grand Dieu veut que l'âme comprenne qu'il est près d'elle; qu'ainsi elle peut lui parler, sans envoyer des messagers et sans élever la voix, parce qu'à cause de sa proximité, il l'entend au moindre mouvement des lèvres.

Ce langage peut paraître étrange; ne savons-nous pas, en effet, que Dieu nous entend toujours, puisqu'il est toujours avec nous? En cela, nul doute. Mais ce Souverain, ce Maître adorable veut ici nous donner une connaissance expérimentale de cette vérité, et nous révéler en même temps les effets de sa présence. Il fait éclater son dessein d'opérer d'une manière particulière dans notre âme, en versant en elle une grande satisfaction intérieure et extérieure, infiniment différente de tous les vains plaisirs d'ici-bas; et il comble ainsi, ce semble, le vide que nous avions fait en nous par nos péchés. L'âme goûte cette joie céleste au plus intime d'elle-même, mais sans savoir d'où ni comment elle lui est venue. Dans cet état, elle ignore souvent ce qu'elle doit faire, ou désirer, ou demander. Il lui semble avoir trouvé tout ce qu'elle pouvait désirer, mais elle ignore ce qu'elle a trouvé; et moi-même je ne sais, je l'avoue, comment en donner l'intelligence.

Pour bien des choses, la science me serait nécessaire; je m'en servirais ici, par exemple, pour expliquer, en faveur d'un grand nombre de personnes qui l'ignorent, la nature du secours général ou particulier; je dirais comment le Seigneur veut que l'âme dans cette oraison, voie en quelque sorte de ses propres yeux ce secours particulier. Enfin, j'aurais besoin des lumières de la science pour une foule d'autres points, dans lesquels je me tromperai peut-être. Mais une chose me tranquillise et me rassure pleinement, c'est que mon écrit sera remis à des hommes capables de discerner l'erreur. Ils le jugeront quant à la doctrine et quant à l'esprit, et s'ils y trouvent quelque chose de mauvais, ils ne manqueront pas de le retrancher.

Je désirerais donc donner l'intelligence de ces faveurs, parce que ce sont les premières et que, au moment où Dieu commence à les accorder à une âme, celle-ci ne les comprend pas et ne sait comment se conduire. Si Dieu la mène par la voie de la crainte comme il fit à mon égard, elle aura cruellement à souffrir, à moins de trouver un maître qui comprenne son état. C'est un grand bonheur pour cette âme de voir la peinture de ce qu'elle éprouve; elle reconnaît clairement la voie où Dieu la met. Je dis plus: pour faire des progrès dans ces divers états d'oraison, il est d'un avantage immense de savoir la conduite à tenir en chacun d'eux. Pour moi, faute de cette connaissance, j'ai beaucoup souffert et perdu bien du temps; aussi, je porte une grande compassion aux âmes qui, arrivées là, se trouvent seules. J'avais lu sur cette matière bien des livres spirituels, et ils l'expliquent peu; en vain d'ailleurs donneraient-ils des explications très étendues; si l'âme n'a point une grande expérience, elle aura beaucoup de peine à comprendre son état.

Je souhaiterais ardemment que Dieu me fît la grâce d'exposer les effets de ces premières faveurs surnaturelles. Par là on reconnaîtrait, autant du moins qu'on le peut ici-bas, quand elles viennent de l'esprit de Dieu. Au reste, alors même que c'est lui qui agit, il est toujours bon de marcher avec crainte et avec une sage circonspection. L'esprit de ténèbres pourrait, en effet, se transfigurer quelquefois en ange de lumière. Si l'âme n'est pas très exercée, elle ne s'apercevra pas de l'artifice; il faut, pour le démêler, avoir atteint le plus haut sommet de l'oraison.

Mon peu de loisir ne seconde guère un travail de ce genre: ainsi, c'est à Notre Seigneur lui-même à prendre la plume à ma place. Le monastère où j'habite est de fondation toute récente, comme on le verra par mon récit. Outre les exercices de communauté que je suis, j'ai beaucoup d'autres occupations. Aussi, manquant de ce calme tranquille qui me serait si nécessaire, je n'écris qu'à la dérobée et à diverses reprises. Je désirerais pourtant ce paisible loisir, parce qu'alors, dès que le Seigneur donne lumière, on s'exprime avec facilité, et l'on rend mieux ses pensées. C'est comme si l'on avait devant soi un modèle; on n'a qu'à le suivre. Mais cette inspiration d'en haut vient-elle à manquer, il n'est pas plus possible, même après de longues années d'oraison, d'écrire en ce style mystique qu'en arabe. C'est pourquoi je regarde comme un très grand avantage, lorsque j'écris, de me trouver actuellement dans l'oraison dont je traite, car je vois clairement alors que ni l'expression ni la pensée ne viennent de moi; et quand c'est écrit, je ne puis plus comprendre comment j'ai pu le faire, ce qui m'arrive souvent.

Revenons maintenant à notre jardin, ou à notre verger; voyons comment les arbres commencent à se remplir de sève, pour fleurir et donner ensuite des fruits; comment les oeillets et les autres fleurs se préparent de même à répandre leurs parfums. J'aime cette comparaison. A l'époque où, comme je l'espère de la bonté de Dieu, je commençai à le servir et à mener cette vie nouvelle qu'il me reste à décrire, je goûtais déjà un extrême plaisir à me représenter mon âme comme un jardin, et à suivre de l'œil le divin Maître qui s'y promenait. Je le suppliais d'augmenter le parfum de ces petites fleurs, de ces vertus en germe qui avaient, ce semble, envie déclore; ma prière n'avait en vue que sa gloire. Je le conjurais ensuite de les cultiver pour lui uniquement et non pour moi, et de couper celles qu'il voudrait; j'étais bien sûre de les voir renaître avec plus de force et d'éclat. Je me sers à dessein de ce mot couper, parce qu'il arrive des temps où l'âme ne reconnaît plus en quelque sorte ce jardin. Tout y semble flétri par la sécheresse; l'eau destinée à lui rendre la fertilité et la fraîcheur paraît tarie sans retour; on dirait que cette âme ne posséda jamais de vertus. Le pauvre jardinier a beaucoup à souffrir: Dieu veut qu'il regarde comme un travail perdu tout ce qu'il a fait pour entretenir et arroser le jardin. C'est alors le temps de sarcler et d'arracher jusqu'à la racine les mauvaises herbes qui sont restées, quelque petites qu'elles soient. C'est aussi le moment de reconnaître l'inutilité de tous nos efforts dès que Dieu nous retire l'eau de sa grâce, et de faire peu de cas de notre néant, c'est trop peu dire, d'une misère bien au-dessous du néant. L'âme devient ainsi profondément humble, et le jardin voit de nouveau croître ses fleurs.

O mon Maître et mon Bien, je ne puis, sans verser des larmes et éprouver une grande joie intérieure, dire quel est notre bonheur. Vous portez votre amour, Seigneur, jusqu'à vouloir être avec nous, comme vous êtes au saint sacrement de l'autel. Je puis le croire, et je suis en droit de faire cette comparaison, puisque c'est la vérité. Oui, nous pouvons, si nos fautes n'y mettent obstacle, goûter auprès de vous la plus pure félicité; et vous-même, vous trouvez dans nos âmes un délicieux séjour, vous nous l'affirmez en disant: « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes. » O mon Maître, quel mystérieux pouvoir dans cette parole! Jamais, pas même au temps de mes plus grandes infidélités, je n'ai pu l'entendre qu'elle n'ait répandu dans mon cœur une vive consolation. Seigneur, peut-il se rencontrer une âme qui, comblée par vous de si étonnantes faveurs, honorée de vos caresses, et sachant que vous prenez vos délices en elle, vous offense de nouveau, après des grâces si élevées et les gages d'un amour dont elle ne peut douter, puisqu'elle le voit à l’œuvre? Oui, il s'en rencontre une à qui cela est arrivé, non pas une fois, mais plusieurs, et cette âme est la mienne. Faites, Seigneur, que j'aie seule à me reprocher une si odieuse infidélité et un tel excès d'ingratitude. Déjà, du moins, votre infinie bonté en a retiré quelque bien; et plus ma misère a été grande, plus elle fait resplendir la magnificence de vos miséricordes. A combien juste titre je puis les chanter à jamais! Je vous en supplie, ô mon Dieu, qu'il en soit ainsi, que ce cantique soit éternellement sur mes lèvres! Avec quelle grandeur vous avez daigné les faire éclater à mon égard! Ceux qui en sont témoins en restent saisis d'étonnement, et souvent j'en tombe moi-même ravie; je puis mieux alors faire monter vers vous mes cantiques de louanges. Mais seule et sans vous, Seigneur, je ne serais capable de rien, si ce n'est d'arracher ces fleurs que vous avez fait naître dans ce jardin, et de changer en un vil fumier, comme autrefois, cette misérable terre qui est mon âme. Ne le permettez pas, Seigneur, et daignez, je vous en conjure, sauver de sa perte une âme dont vous avez payé la rançon par tant de souffrances, que vous avez encore, depuis, tant de fois rachetée et tant de fois enlevée des dents de l'effroyable dragon.

Pardonnez-moi, mon père, cet écart apparent, et n'en soyez pas surpris; au fond, il va à mon sujet. Ce que j'écris saisit si profondément mon âme, et les bienfaits de Dieu se présentent à moi d'une manière si vive, qu'il m'en coûte souvent beaucoup de ne pas publier encore davantage ses louanges. Vous ne m'en saurez pas mauvais gré, je l'espère. Nous pouvons tous deux, ce me semble, chanter le même cantique; à la vérité, ce sera d'une manière différente, mes dettes étant plus grandes que les vôtres, et Notre Seigneur m'ayant pardonné beaucoup plus, comme vous le savez.

CHAPITRE 15

Revenons maintenant à notre sujet. Cette quiétude et ce recueillement sont très sensibles à l'âme, par le bonheur et la paix qu'ils répandent en elle avec un grand contentement et repos des puissances, et de très suaves délices. L'âme, ne connaissant rien au delà d'une telle jouissance, croit n'avoir plus rien à désirer, et elle dirait volontiers avec saint Pierre: Seigneur, établissons ici notre demeure. Elle n'ose ni remuer ni changer de place; il lui semble que ce bonheur va lui échapper; quelquefois même, elle voudrait ne pas respirer. Elle ne considère pas qu'étant dans une impuissance absolue de se procurer un tel bien par ses efforts, elle peut encore moins le retenir au delà du temps fixé par la volonté du Seigneur.

Je l'ai déjà dit, dans ce premier recueillement surnaturel et de quiétude, les puissances ne se perdent pas. L'âme se repose délicieusement en Dieu, la volonté lui demeure unie. En vain l'entendement et la mémoire s'égarent, leurs écarts ne troublent point cette tranquille et paisible union. La volonté conserve même assez d'empire sur ces deux puissances pour les faire rentrer peu à peu dans le recueillement. Sans être entièrement abîmée en Dieu, elle est si occupée de lui, sans savoir comment, que tous les efforts de l'entendement et de la mémoire ne sauraient lui ravir sa joie ni ses délices. Que dis-je? sans le moindre effort, elle travaille merveilleusement à entretenir cette petite étincelle de l'amour de Dieu, et à l'empêcher de s'éteindre.

Daigne le Seigneur me faire la grâce d'expliquer ceci avec clarté! Il y a un très grand nombre d'âmes qui arrivent à cet état; mais celles qui passent plus avant sont rares, et je ne sais à qui en est la faute. Très certainement elle n'est pas du côté de Dieu. Pour lui, après avoir accordé une si haute faveur, il ne cesse plus, selon moi, d'en prodiguer de nouvelles, à moins que notre infidélité n'en arrête le cours. Il est donc souverainement important, pour l'âme élevée à cette oraison, de connaître et sa grande dignité, et l'inestimable prix d'une telle grâce, et son obligation de n'être plus de cette terre, puisque Dieu, ce semble, dans sa bonté, lui destine désormais le ciel pour demeure, pourvu qu'elle ne s'en rende pas indigne. Quel malheur ne serait-ce point pour cette âme, si elle retournait en arrière! Elle irait jusqu'au fond de cet abîme, sur la pente duquel je me trouvais moi-même, quand la miséricorde du Seigneur daigna me ramener.

A mon avis, d'ordinaire on ne tombe de si haut que pour des fautes graves, et l'aveuglement causé par un grand mal peut seul faire renoncer à un bien si précieux. Ainsi, je conjure, pour l'amour du Seigneur, les âmes élevées à cet état de se connaître; avec une humble et sainte présomption, qu'elles se tiennent en haute estime, pour n'être pas tentées de revenir aux viandes d’Égypte.

Mais si, à cause de leur faiblesse, de leur malice, et de leur nature fragile et misérable, elles viennent à tomber comme je le fis, qu'elles aient du moins sans cesse devant les yeux la grandeur du bien perdu; qu'elles s'alarment, qu'elles craignent toujours d'aller de mal en pis si elles ne retournent à l'oraison. Cette crainte est légitime. Selon moi, la véritable chute pour ces âmes serait d'avoir en horreur la voie qui les avait mises en possession d'un si grand bien. En parlant ainsi, je ne prétends pourtant pas leur dire d'être impeccables et de vivre exemptes de fautes. Sans doute, après de telles faveurs, elles devraient veiller avec le plus grand soin pour éviter d'offenser Dieu; mais enfin, je fais la part de notre misère. Je leur recommande seulement de ne point abandonner l'oraison, parce qu'elles y trouveront lumière, repentir de leurs fautes, et force pour se relever. S'en éloigner serait courir un grand danger; elles peuvent en être convaincues. Je ne sais si j'entends bien ce que je dis; car, comme je l'ai fait observer, je juge des autres par moi-même.

Cette oraison de quiétude est une étincelle, par laquelle Dieu commence à embraser l'âme de son véritable amour, et il veut, par les délices dont il l'inonde, qu'elle acquière la connaissance de ce divin amour. Ce calme pur, ce recueillement, cette étincelle, produisent de grands effets quand c'est l'esprit de Dieu qui agit sur l'âme, et quand la douceur qui la pénètre ne vient ni du démon ni de notre industrie. Au reste, si l'on a de l'expérience, il est impossible de n'être pas bientôt convaincu qu'un tel trésor est un pur don de Dieu, et ne s'acquiert pas, En vain, poussés par l'attrait naturel pour les choses agréables, nous essayons par tous les moyens de nous procurer ces délices, l'âme ne tarde pas à être toute froide. Elle a beau travailler à faire brûler ce feu dont elle voudrait sentir la douce chaleur, c'est comme si elle y jetait de l'eau pour l'éteindre. Mais quand c'est Dieu qui allume l'étincelle, alors, toute petite qu'elle est, elle cause dans l'âme un vaste retentissement. Dès qu'elle n'est pas étouffée par l'infidélité à la grâce, elle commence à embraser l'âme d'un très ardent amour de Dieu. C'est un véritable incendie jetant au loin des flammes, comme je le dirai plus tard, et dont Notre Seigneur consume les âmes parfaites. Cette étincelle est de la part de Dieu un gage de prédilection, et un signe qu'il choisit cette âme pour de grandes choses, si elle sait répondre à de si hauts desseins. C'est un don magnifique, et son excellence surpasse tout ce que je pourrais en dire. Aussi, grande est ma douleur quand parmi tant d'âmes qui, à ma connaissance, arrivent jusque-là et devraient passer outre, j'en vois un si petit nombre qui le fassent, que j'ai honte de le dire. Je n'affirme pas d'une manière absolue que le nombre des âmes qui franchissent ce degré soit petit; ces âmes doivent être nombreuses, et elles nous attirent sans doute la protection de Dieu; mais je dis ce que j'ai vu.

Je ne saurais trop exhorter ces âmes, qui semblent choisies de Dieu pour le bien spirituel d'un grand nombre d'autres, à ne pas enfouir un si précieux talent, surtout de nos jours, où les amis du Seigneur doivent être forts pour soutenir les faibles. Ceux qui découvrent en eux un pareil don de Dieu, peuvent à juste titre se considérer comme ses amis, si toutefois ils gardent, vis-à-vis de lui, les lois que le monde lui-même impose à toute véritable amitié. S'ils ne le font pas, qu'ils craignent, comme je l'ai dit, de se nuire à eux-mêmes, et Dieu veuille qu'ils ne nuisent qu'à eux seuls!

L'âme, dans cette oraison de quiétude, doit se conduire avec douceur et sans bruit. J'appelle bruit, chercher avec l'entendement des pensées et des considérations pour rendre grâces de ce bienfait, et entasser les uns sur les autres ses péchés et ses fautes en preuve de son indignité. Tout cela se meut alors au fond de l'âme, l'esprit vous le peint, la mémoire vous en tourmente. Quant à moi du moins, il est des moments où ces deux puissances me fatiguent beaucoup; et, quoique j'aie une faible mémoire, je ne puis la dompter. La volonté doit alors persévérer sagement dans son repos, et comprendre qu'on ne négocie pas avec Dieu au moyen d'efforts violents: ce serait jeter imprudemment sur cette étincelle de gros morceaux de bois propres à l'éteindre. Convaincue de cette vérité, qu'elle dise humblement: Seigneur, que puis-je faire ici? quel rapport entre une esclave et son maître, entre la terre et le ciel? on d'autres paroles d'amour, qui se présentent d'elles-mêmes. Qu'elle soit bien pénétrée surtout de la vérité de ce qu'elle dit, et ne s'inquiète en aucune façon de l'entendement, qui n'est qu'un importun. Souvent, tandis qu'il s'égare, la volonté se verra dans cette union avec Dieu, et en jouira dans une paix profonde. Comme elle tenterait en vain de le fixer en partageant avec lui son bonheur, au lieu d'aller à sa poursuite, elle fera mieux de l'abandonner à ses écarts, continuant à jouir de ces délices intérieures, et se tenant recueillie comme une prudente abeille. Car si, au lieu d'entrer dans la ruche, les abeilles s'en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il?

L'âme perdrait beaucoup en négligeant cet avis, surtout si l'entendement est subtil. Parvient-il tant soit peu à bien arranger son discours et à découvrir de belles raisons, il s'imagine faire quelque chose. Et pourtant, la raison n'a ici qu'à bien comprendre qu'une telle faveur émane uniquement de la bonté de Dieu. De plus, nous voyant si près de Notre Seigneur, nous devons lui demander des grâces le prier pour l’Eglise, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les âmes du purgatoire, et cela sans bruit de paroles, mais avec un vif désir d'être exaucés. Une telle prière comprend beaucoup, et obtient bien plus que toutes les considérations de l'entendement. La volonté se servira avec succès de certaines pensées, qui naissent de la vue même de son avancement spirituel, pour raviver l'amour dont elle brûle. Elle exprimera à Dieu, par quelques actes d'amour, son impuissance à répondre à la grandeur de ses bienfaits, mais en se gardant du bruit de l'entendement, toujours ami des belles considérations. Quelques petits brins de paille, et c'est encore décorer d'un trop beau nom ce qui vient de nous, jetés avec humilité dans ce feu divin, contribuent beaucoup plus à l'enflammer qu'une grande quantité de bois: j'appelle ainsi ces raisonnements qui semblent si doctes, et qui, dans l'espace d'unCredo,étoufferont la petite étincelle.

Cet avis est excellent pour les savants qui me commandent d'écrire ceci. Tous,par la volonté de Dieu, sont parvenus a ce degré d'oraison. Mais peut-être leur arrive-t-il quelquefois de passer ces heures précieuses où ils sont avec Dieu, à faire des applications de l'Écriture. Sans doute, la science leur sera, avant et après, fort utile; mais pendant l'oraison elle leur est, à mon avis, peu nécessaire; elle ne sert qu'à refroidir la volonté. L'entendement se voit si près de la lumière, qu'il se trouve investi de ses clartés; et moi-même, malgré ma misère, je ne puis plus alors me reconnaître. Voici ce qui m'est arrivé dans cette oraison de quiétude. Quoique d'ordinaire je n'entende presque rien dans les prières latines et surtout dans les psaumes, souvent néanmoins je comprenais le verset latin comme s'il eût été en castillan; j'allais même plus loin, j'en découvrais avec bonheur le sens caché. J'ai dit que ces gens doctes doivent se tenir en garde dans l'oraison contre les applications de l'Écriture; j'excepte néanmoins les circonstances où ils devraient prêcher ou enseigner; il est bien clair qu'ils peuvent alors se servir des lumières puisées dans l'oraison, pour venir au secours de pauvres ignorants comme moi. Cette charité, ce soin constant de l'avancement spirituel des âmes, uniquement en vue de Dieu, sont quelque chose de grand.

Ainsi donc, dans ces moments de quiétude, les savants doivent laisser l'âme se reposer doucement en Dieu, son unique repos, et mettre la science de côté. Viendra un temps où elle servira et révélera tout son prix; ils trouveront en elle un si puissant secours pour glorifier Dieu, que pour rien au monde ils ne voudraient ne pas l'avoir acquise. Mais devant la Sagesse infinie, qu'ils veuillent m'en croire, un peu d'étude de l'humilité, un seul acte de cette vertu, valent mieux que toute la science du monde. Ce n'est pas alors le temps d'argumenter, mais de voir franchement ce que nous sommes, et de nous présenter avec simplicité devant Dieu. Tandis qu'il s'abaisse jusqu'à souffrir l'âme auprès de lui, malgré sa misère, il veut que cette âme se tienne à ses pieds, comme une petite ignorante; et en vérité, en sa présence, elle n'est pas autre chose. L'entendement s'agitera aussi pour rendre grâces en termes élégants et choisis; niais, en restant dans la paix, et en n'osant, comme le publicain, lever seulement les yeux, la volonté rend au Seigneur de plus dignes actions de grâces que l'entendement avec l'artifice de la rhétorique. Enfin, on ne doit pas entièrement abandonner ici l'oraison mentale, ni même, de temps en temps, certaines prières vocales, si l'âme a le désir ou le pouvoir d'en faire; car lorsque la quiétude est grande, elle éprouve une peine extrême à parler. il est facile, ce me semble, de distinguer quand c'est l'esprit de Dieu qui agit, et quand cette douceur est un fruit de notre industrie, c'est-à-dire quand, à la suite d'un sentiment de dévotion que Dieu nous donne, nous voulons, comme je l'ai fait remarquer, passer de nous-mêmes à cette quiétude de la volonté. Dans ce dernier cas, elle ne produit aucun bon effet, disparaît très vite, et laisse dans la sécheresse. Le démon est-il l'auteur de ce repos, une âme exercée le reconnaîtra; car il laisse de l'inquiétude, peu d'humilité, et peu de disposition aux effets que produit l'esprit de Dieu; enfin il ne communique à l'entendement ni lumière, ni ferme adhésion à la vérité.

Le démon ne peut faire ici que peu de mal, et il n'en fera même aucun, si l'âme, comme je l'ai dit, rapporte à Dieu le plaisir et la suavité qu'elle goûte, et si Dieu seul est l'objet de ses pensées et de ses désirs. Dieu permettra même que le démon perde beaucoup en procurant à l'âme ce plaisir. Car, dans la ferme croyance qu'il vient de Dieu, elle se sentira portée à revenir souvent à l'oraison, pour en jouir encore. Et si elle est vraiment humble, sans curiosité, sans attache aux consolations, même spirituelles, mais amie de la croix, elle ne tiendra pas grand compte des douceurs que le démon lui donne; mais il n'en sera pas ainsi pour les délices qui lui viennent de Dieu: elle ne pourra s'empêcher de les estimer beaucoup. L'âme doit avoir à cœur de sortir bien humble de l'oraison et des consolations qu'elle y trouve. Si dans les joies et les délices que lui procure le démon, menteur par essence, elle tient cette conduite, l'esprit du mal, comprenant qu'il y perd, ne renouvellera pas souvent ses artifices.

C'est pour cette raison et pour un grand nombre d'autres, que j'ai tant recommandé, en traitant du premier degré d'oraison et de la première eau qui arrose le jardin spirituel, de commencer par se détacher de toute espèce de contentement, et d'entrer dans la carrière avec une seule résolution, celle d'aider Jésus-Christ à porter sa croix. Il faut imiter ces bons chevaliers qui, sans solde, veulent servir leur roi, sûrs à l'avance de leur salaire. Pour cela, tenons nos regards élevés vers ce véritable et éternel royaume que nous voulons conquérir.

Il est souverainement utile d'avoir ces pensées toujours présentes, surtout dans les commencements. Plus tard, la rapide durée, le néant de toutes les créatures, le peu qu'est le repos dans cet exil, apparaissent avec une si vive clarté, qu'on a plutôt besoin d'en écarter le souvenir pour pouvoir supporter la vie. Ces considérations n'ont même rien que de très bas, aux yeux des âmes avancées dans les voies spirituelles. Elles regarderaient comme une honte et un déshonneur de ne quitter les biens de ce monde que parce qu'ils sont périssables; et quand ils devraient durer toujours, elles se réjouiraient de les quitter pour Dieu. Les joies de ce renoncement sont même d'autant plus grandes, que les âmes sont plus parfaites et les biens sacrifiés plus durables. L'amour de Dieu a déjà atteint un haut degré dans ces âmes, et c'est lui qui leur inspire ces sentiments. Mais pour ceux qui commencent, la considération des vérités fondamentales est de la plus haute importance; je leur conseille de ne pas les dédaigner, parce qu'elles sort pour eux la source de grands biens. Elles sont même nécessaires aux âmes les plus élevées dans l'oraison, en certains temps où Dieu veut les éprouver, et semble les abandonner.

Je l'ai déjà dit et je voudrais qu'on en garde le souvenir: l'âme ne croit pas en cette vie à la manière du corps, bien que sa croissance soit réelle, comme nous l'affirmons avec vérité. En effet, un petit enfant qui grandit et qui arrive à la taille de l'homme fait, ne la perd plus pour reprendre celle du premier âge. Il n'en est pas de même pour l'âme; c'est du moins ce que Notre Seigneur a fait éprouver à la mienne, car je ne le sais pas autrement. Son but est sans doute de nous humilier pour notre plus grand bien, et de nous forcer à nous tenir continuellement sur nos gardes, tant que nous vivons dans cet exil. En effet, durant ce pèlerinage, celui qui est le plus élevé est celui qui doit le plus craindre et le moins se confier en lui-même. Il vient des jours où ceux mêmes qui ont fait à Dieu un don absolu de leur volonté, et qui, plutôt que de commettre une imperfection, se laisseraient torturer et subiraient mille morts, ont besoin de se servir des premières armes de l'oraison. Ils se voient attaqués de tentations et de persécutions si violentes, qu'il leur faut, pour éviter l'offense de Dieu et se garder du péché, considérer que tout finit, qu'il y a un ciel et un enfer, s'attacher enfin à des vérités de ce genre.

Je reviens maintenant aux artifices du démon et aux douceurs qu'il procure, et je dis que le moyen sûr de les éviter, c'est d'avoir, dès le début de la vie spirituelle, une énergique résolution d'allée toujours par le chemin de la croix, sans désirer les consolations intérieures Le divin Maître lui-même nous a montré ce chemin comme celui de la perfection, quand il a dit: « Prends ta croix, et marche à ma suite. » Il est notre modèle, et en suivant ses conseils, dans l'unique but de lui plaire, nous n'avons rien à craindre. Au reste, l'âme connaîtra, par le profit qu'elle tire de ces délices, que le démon n'en est pas l'auteur; elle peut tomber encore, il est vrai., mais elle trouvera la preuve de l'action de Dieu en elle, dans sa promptitude à se relever, et dans les marques suivantes.

Quand c'est l'esprit de Dieu qui agit, il n'est pas nécessaire de chercher péniblement des considérations pour nous humilier et nous confondre. Le Seigneur lui même enseigne et grave au fond du coeur une humilité vraie, et bien différente de celle que nous pouvons acquérir par nos faibles réflexions. Elle porte dans l'âme une lumière incomparablement plus vive, et la pénètre d'une confusion qui la réduit au néant. Dieu lui montre, avec une souveraine évidence, que de son fonds elle ne possède aucun bien. et plus les grâces dont il la favorise sont grandes, plus cette vue est claire pour elle. Il allume dans l'âme un ardent désir de faire des progrès dans l'oraison et l'affermit dans le dessein de ne jamais l'abandonner, quelles que soient les peines qui s'y rencontrent; ces peines, elle les accepte à l'avance. De plus, il lui inspire une ferme confiance de son salut, mêlée pourtant d'humilité et de crainte. Il bannit bientôt la crainte servile, et met en sa place une crainte filiale, dans un bien plus haut degré de perfection. Cette âme voit. naître en elle un amour de Dieu très dégagé de tout intérêt propre, et elle soupire après les heures de la solitude pour mieux savourer les délices de cet amour. Enfin, pour ne pas me fatiguer à en dire davantage, une telle faveur est pour elle le principe de tous les biens. C'est la saison où les fleurs vont paraître dans leur éclat; il ne leur manque, pour ainsi dire, qu'un souffle pour s'épanouir. Et cela, l'âme le voit d'une vue très claire; il lui est impossible, dans ces heureux moments, de douter de la présence de Dieu en elle. Si cependant elle retombe dans ses fautes et ses imperfections, alors elle s'alarme de tout, et cette crainte lui est salutaire. Ce pendant, la ferme confiance que ces grâces viennent de Notre Seigneur produit plus d'effet que toutes les craintes imaginables, sur certaines âmes naturellement aimantes et sensibles aux bienfaits. Le souvenir des faveurs reçues est plus puissant pour ramener à Dieu des âmes ainsi faites, que la plus vive peinture de tous les châtiments de l'enfer. C'est du moins ce qu'éprouvait la mienne, quoiqu'elle fût si faible dans la vertu.

Devant traiter avec plus d'étendue des marques du bon esprit, je n'en dis pas davantage ici. Si j'ai le bonheur d'en faire une exposition lumineuse, certes elle ne m'aura pas peu coûté. J'espère avec l'aide de Dieu, en écrire d'une manière assez juste. Sans parler de ma propre expérience, qui m'a beaucoup appris, je mettrai à profit les enseignements d'hommes vraiment éminents en sainteté comme en science, que j'ai consultés. On peut, avec une légitime assurance, s'en rapporter à leurs décisions; et de cette manière, les âmes élevées à cet état par la bonté du Seigneur, éviteront les angoisses que j'y ai rencontrées.

* * * * *

[31]Machine hydraulique fort commune en Espagne et dans le midi de la France.

SAINTE
THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

IV

 

CHAPITRE 16

Parlons maintenant de la troisième manière d'arroser ce jardin, en détournant l'eau courante d'une rivière ou celle d'une source. Comme il n'y a qu'à la conduire, il en coûte beaucoup moins de peine. Notre Seigneur aide ici le jardinier d'une manière admirable, il prend en quelque sorte son office et fait presque tout.

Cet état est un sommeil des puissances, où, sans être entièrement perdues en Dieu, elles n'entendent pourtant pas comment elles opèrent. L'âme goûte incomparablement plus de bonheur, de suavité, de plaisir que par le passé. Enivrée de l'eau de la grâce que Dieu lui verse à longs traits, elle ne peut, elle ne sait plus ni avancer, ni reculer; elle n'aspire qu'à jouir de cet excès de gloire. On dirait une personne qui, soupirant après la mort, tient déjà en main le cierge bénit, et n'a plus qu'un souffle à exhaler pour se voir au comble de ses désirs. C'est pour l'âme une agonie pleine d'inexprimables délices, où elle se sent presque entièrement mourir à toutes les choses du monde, et se repose dans la jouissance de son Dieu. Je ne trouve point d'autres termes pour peindre ni pour expliquer ce qu'elle éprouve. En cet état, elle ne sait que faire: elle ignore si elle parle, si elle se tait, si elle rit, si elle pleure; c'est un glorieux délire, une céleste folie où l'on apprend la vraie sagesse; enfin, c'est pour elle une manière de jouir souverainement délicieuse.

Depuis cinq ou six ans, je crois, Dieu m'a souvent donné en abondance cette oraison. Mais, je dois le dire, je ne pouvais ni la comprendre, ni l'expliquer aux autres. Aussi avais-je résolu, quand j'en viendrais à cet endroit de ma relation, de n'en point parler, ou de n'en dire que très peu de chose. Il n'y avait pas là, je le comprenais fort bien, union parfaite de toutes les puissances avec Dieu, mais l'âme lui était évidemment plus unie que dans l'oraison précédente; cependant, je ne pouvais discerner ni saisir en quoi consistait cette différence. Je crois, mon père, être redevable de la lumière que Dieu m'a donnée, à l'humilité qui vous a porté à vouloir vous aider d'une simplicité aussi grande que la mienne. Le Seigneur m'a fait entrer aujourd'hui même dans cette oraison, au moment où je venais de communier. Il m'y a comme enchaînée, et il a daigné lui-même me suggérer ces comparaisons; il m'a enseigné la manière de parler de cet état, et ce que l'âme doit faire quand elle y est élevée. J'en ai été saisie d'étonnement, car j'ai tout compris en un instant.

Je m'étais souvent vue en proie à ce délire et enivrée de cet amour, sans jamais comprendre comment cela se faisait. Je reconnaissais visiblement l'action de Dieu, mais je ne pouvais saisir de quelle manière il opérait en moi. En effet, les puissances de l'âme sont presque entièrement unies à Dieu, mais elles ne sont pas tellement perdues en lui qu'elles n'agissent encore. Enfin, je viens d'en avoir l'intelligence, et j'en suis au comble du bonheur. Béni soit le Seigneur qui a bien voulu me ménager un tel plaisir!

Les puissances de l'âme s'occupent entièrement de Dieu, sans être capables d'autre chose. Aucune d'elles n'ose remuer, et l'on ne peut les mettre en mouvement. Pour les distraire de cette occupation, il faudrait un grand effort, et encore on n'y parviendrait pas complètement. On s'épanche alors en louanges à Dieu, mais sans ordre, à moins que le Seigneur lui-même n'en mette; car pour cela l'entendement est au moins inutile. L'âme, hors d'elle-même, agitée des plus doux transports, souhaiterait faire éclater sa voix en cantiques de bénédiction. Déjà les fleurs entrouvrent leur calice, et répandent leurs premiers parfums. Ici, l'âme voudrait être vue de toutes les créatures et leur manifester sa gloire, afin de pouvoir, de concert avec elles, offrir à Dieu un plus beau sacrifice de louanges. Elle brûle du désir de partager avec elles un bonheur sous le poids duquel elle succombe Elle est comme la femme de l'Évangile, qui appelle ses voisines et les convie à partager sa joie. Tels devaient être les transports du royal prophète, de David, quand il entonnait sur sa harpe des hymnes en l'honneur de Dieu. J'ai pour ce saint roi une grande dévotion, et je souhaiterais ardemment le voir ainsi honoré de tous, en particulier de ceux qui, comme moi, ont offensé le Seigneur.

O ciel! que n'éprouve pas une âme lorsqu'elle en est là! Elle voudrait être toute convertie en langues pour louer le Seigneur. Elle dit mille saintes folies, qui charment Celui qui la met en cet état. Je connais une personne qui, pour peindre sa peine, improvisait alors, sans être poète, des vers pleins de sentiment; ce n'était pas un travail de son esprit, mais une plainte qu'elle adressait à son Dieu, pour mieux jouir de la gloire où la plongeait une peine si délicieuseElle eût voulu que tout son être, corps et âme, éclatât, pour montrer au dehors l'excès de bonheur que lui causait cette peine. Il lui eût été doux alors d'affronter les plus cruels tourments pour son Dieu. Une âme, dans cet état, voit clairement que les martyrs ne faisaient presque rien de leur part en endurant les supplices, parce que cette force leur venait d'une autre source. Mais aussi quelle souffrance pour elle, lorsqu'elle se voit condamnée à vivre encore en ce monde, sous la loi de ses sollicitudes et de ses devoirs! On en jugera si l'on songe que tous les termes de comparaison employés par moi sont bien au-dessous de ces joies, dont Dieu daigne parfois l'enivrer en cet exil.

Soyez à jamais béni, Seigneur, et que toutes les créatures chantent éternellement vos louanges! O mon Roi! exaucez en ce moment ma prière. Puisque, par votre bonté et votre miséricorde, je suis encore, en écrivant ceci, possédée de cette sainte et céleste folie; puisque vous m'accordez, grand Dieu, une faveur dont je suis si indigne, faites, je vous en supplie, que tous ceux avec qui j'aurai des rapports deviennent fous de votre amour, ou ne permettez point que je parle désormais à qui que ce soit. Préservez-moi, Seigneur, de tenir par le plus petit lien à ce monde, ou retirez-moi soudain de ce misérable séjour. Non, mon Dieu, votre servante il ne peut supporter plus longtemps le supplice de se voir sans vous. Si elle doit vivre encore, elle ne veut pas de repos en cette vie, et vous, Seigneur, gardez-vous de lui en donner. Cette âme voudrait déjà être libre: le manger la tue, le dormir la tourmente; elle voit que le temps de la vie se passe à prendre mille soulagements, et que rien cependant ne peut désormais la satisfaire hors de vous. Elle vit, ce semble, contre nature, puisqu'elle voudrait vivre, non en elle, mais en vous. O mon vrai maître et ma gloire, que la croix réservée par vous aux âmes qui arrivent à cet état est légère et pesante! légère, par sa douceur; pesante, parce qu'il est des temps où la plus invincible patience ne saurait la soutenir. Et toutefois, l'âme ne voudrait point en être déchargée, si ce n'est pour se. voir avec vous. Quand elle se souvient qu'elle n'a rien fait pour vous, et qu'en vivant elle peut vous rendre quelque service, elle voudrait porter une charge beaucoup plus pesante encore, et ne mourir qu'au dernier jour du monde. Avec quelle joie elle sacrifie son repos au bonheur de vous rendre le plus petit service! Elle ne sait que désirer, mais elle connaît bien que vous êtes l'unique objet de ses désirs.

O mon fils, vous à qui j'adresse cette relation et qui m'avez commandé de l'écrire, gardez pour vous seul les passages où vous trouverez que je sors des bornes.

Comment me serait-il possible de rester dans ma raison, quand le Seigneur me met hors de moi? S'il faut dire ma pensée, ce n'est plus moi qui parle depuis que j'ai communié ce matin; tout ce que je vois me semble un songe, et je ne voudrais voir que des malades du mal qui me possède. Je vous en supplie, mon père, soyons tous insensés pour l'amour de Celui qui pour nous a voulu passer pour tel. Vous dites que vous m'êtes dévoué; eh bien! je veux que vous m'en donniez la preuve, en vous disposant à recevoir de Dieu cette faveur. Hélas! j'en vois bien peu qui n'aient un excès de sagesse pour ce qui les touche. Peut-être suis-je moi-même en cela plus répréhensible que tous les autres. Je vous en conjure, ne le souffrez pas, mon père; car vous êtes mon père, puisque vous êtes mon confesseur, et que je vous ai confié mon âme. Hâtez-vous de me détromper, et ne craignez pas de me dire la vérité, avec cette pleine franchise si peu connue de nos jours.

Voici l'accord que je voudrais voir exister entre nous cinq, qui actuellement nous aimons en Notre Seigneur. Tandis que de nos jours d'autres se réunissent en secret pour former contre Jésus-Christ des complots et des hérésies, je souhaiterais que nous eussions, nous aussi, de temps en temps nos réunions secrètes. Le but en serait de nous éclairer mutuellement, de nous dire ce que nous pourrions faire pour nous corriger, et pour servir Dieu d'une manière plus parfaite. Nul ne se connaît aussi bien qu'il est connu de ceux qui l'observent de l'œil de la charité, et avec la sollicitude du zèle pour son avancement. Ces réunions, comme je le disais, seraient secrètes; car, hélas! on n'use plus de cette sainte liberté de langage. Les prédicateurs eux-mêmes visent dans leurs discours à ne point déplaire. Leur intention est bonne, ainsi que leur conduite, je veux bien le croire; mais enfin, de cette manière, ils convertissent peu de monde. Pourquoi ne sont-ils pas en plus grand nombre, ceux que les sermons arrachent aux vices publics? Savez-vous ce qu'il m'en semble? C'est qu'il y a dans les prédicateurs trop de prudence mondaine. Elle ne disparaît pas chez eux, comme chez les apôtres, dans cette grande flamme de l'amour de Dieu; voilà pourquoi leur parole embrase si peu les âmes. Je ne dis pas que leur feu doive égaler celui des apôtres, mais je voudrais le voir plus grand qu'il n'est. Voulez-vous savoir ce qui communiquait ce feu divin à la parole des apôtres? C'est qu'ils avaient la vie présente en horreur, et foulaient aux pieds l'honneur du monde. Quand il fallait dire une vérité et la soutenir pour la gloire de Dieu, il leur était indifférent de tout perdre ou de tout gagner. Quiconque a tout hasardé pour Dieu domine également et les succès et les revers. Je ne dis pas que je suis telle, mais je voudrais bien l'être. Oh! de quelle magnifique liberté ne jouit pas celui qui regarde comme un esclavage d'avoir à vivre et à converser avec les humains d'après les lois du monde! Dans l'espoir d'obtenir de Dieu une liberté si belle, est-il un esclave qui ne doive être prêt à tout risquer pour se racheter, et pour revoler vers sa patrie? Or, voilà le vrai chemin qui y conduit; point de halte donc d'ici au dernier soupir, puisque la mort seule doit nous mettre en possession d'un pareil trésor. Daigne le Seigneur nous soutenir de sa grâce, et nous faire arriver à ce terme!

Veuillez, mon père, si vous le jugez à propos, déchirer ces pages, ou les regarder comme une lettre que je vous écris, et pardonnez-moi, je vous prie, ma grande hardiesse.

CHAPITRE 17

J'ai suffisamment parlé de ce troisième mode d'oraison, et de ce que l'âme doit faire, ou, pour mieux dire, de ce que le Seigneur opère en elle. Car, prenant pour lui l'office de jardinier, il veut qu'elle s'abandonne uniquement à son bonheur. Il ne lui demande qu'un simple consentement aux grâces dont il la comble, et un abandon absolu au bon plaisir de la véritable sagesse. Il est certain qu'elle a besoin pour cela de courage; car parfois elle éprouve une joie si excessive, qu'elle n'a plus, ce semble, qu'un faible lien à briser pour sortir de ce corps. Oh! quel bonheur de mourir ainsi!

Il faut alors, ainsi qu'il vous a été dit, mon père, s'abandonner sans réserve entre les bras de Dieu. Veut-il emporter l'âme au ciel, qu'elle y aille; en enfer, elle y va sans peine, étant avec son souverain bien. Faut-il mourir à l'instant même, faut-il vivre mille ans, la volonté de Dieu est son désir. Le Seigneur peut disposer d'elle comme d'un bien qui est à lui. Cette âme ne s'appartient plus; elle a fait à Dieu un don total et absolu d'elle-même; qu'elle se décharge sur lui de toute sollicitude.

L'âme peut accomplir tout cela, et beaucoup plus encore, dans une oraison si élevée; car ces actes en sont les effets ordinaires, et elle voit qu'elle les produit sans aucune fatigue de l'entendement. Seulement cette puissance me paraît comme stupéfaite de voir le Seigneur remplir si bien l'office de jardinier, et ne lui laisser d'autre travail que celui de respirer avec délices les premiers parfums des fleurs. Une seule visite, si courte qu'elle soit, suffit à un tel jardinier pour répandre sans mesure cette eau dont il est le créateur. En un instant, il enrichit l'âme de trésors qu'elle n'aurait peut-être pu amasser par tous les efforts de l'esprit, en vingt années de labeur. Ce céleste Jardinier fait croître et mûrir les fruits; il vent que l'âme en cueille pour elle, mais il lui interdit d'en distribuer, jusqu'à ce qu'elle ait puisé dans cette nourriture une grande vigueur. Sinon, elle serait exposée à tout dissiper en prodigalités, sans rien réserver pour son propre avantage; et, nourrissant à ses dépens des étrangers sans rien recevoir d'eux en retour, elle se verrait peut-être en danger de mourir de faim. Ceci sera parfaitement entendu des hommes éclairés qui liront cet écrit, et ils en feront l'application beaucoup mieux que je ne pourrais le faire en me fatiguant vainement.

Cette oraison communique aux vertus une force supérieure à celle qu'elles tiraient de l'oraison de quiétude, qui a précédé celle-ci. L'âme se voit toute changée; et, sans savoir comment, elle fait de grandes choses, grâce au parfum que répandent les fleurs. Le Seigneur vient de leur commander de s'ouvrir, afin que l'âme puisse croire à ses vertus. Mais en même temps, elle voit fort bien qu'elle était incapable de les acquérir en plusieurs années, et que, dans une si courte visite, le divin Jardinier lui en a fait don. L'âme retire de cette oraison une humilité beaucoup plus grande et plus profonde que celle qu'elle avait auparavant; elle voit d'une manière plus évidente qu'elle n'a rien fait, si peu que ce soit: elle s'est contentée de donner le consentement de la volonté, en acceptant les grâces dont le Seigneur l'a favorisée.

Cette manière d'oraison est, à mon avis, une union manifeste de l'âme tout entière avec Dieu: seulement, Dieu permet aux puissances de l'âme de connaître ce qu'il opère de grand en elles et d'en jouir.

Voici, mon père, une nouvelle espèce d'union assez fréquente, et que Dieu m'a accordée. Comme elle m'a jetée dans le plus profond étonnement, je veux en parler en cet endroit. Vous saurez du moins, quand il plaira au Seigneur de vous en favoriser, qu'une telle union est possible; vous en connaîtrez à l'avance les caractères. L'âme comprend que la volonté seule est liée à son Dieu, et elle goûte dans une paix profonde les délices de cette étroite union, tandis que l'entendement et la mémoire gardent assez de liberté pour s'occuper d'affaires, et s'appliquer à des oeuvres de charité.

Au premier abord, cet état semblerait le même que celui de l'oraison de quiétude; il y a cependant de la différence. Dans l'oraison de quiétude, l'âme n'ose faire le moindre mouvement, de peur de troubler la sainte oisiveté de Marie dont elle jouit; mais dans l'union dont je parle, elle peut en même temps remplir l'office de Marthe. Ainsi elle mène en quelque sorte de front la vie active et la vie contemplative, et tout en restant unie à Dieu, elle peut s'occuper d'œuvres de charité, de lectures, et d'affaires relatives à son état. A la vérité, elle ne peut alors pleinement disposer de ses facultés; elle sent que la meilleure partie d'elle-même est ailleurs. Elle est comme une personne qui, s'entretenant avec une autre, et s'entendant adresser la parole par une troisième, ne prête des deux côtés qu'une attention imparfaite. L'âme sent avec joie et bonheur qu'elle est ainsi partagée, elle en a une vue très claire; et cet état la prépare admirablement à goûter une paix très profonde, dès qu'elle se trouvera seule et libre de toute affaire. Elle ressemble encore à quelqu'un dont l'appétit est satisfait, et qui, indifférent pour des mets vulgaires, mangerait cependant avec plaisir un mets délicat. L'âme, de même, satisfaite par le bonheur qu'elle possède en soi, n'a que du dédain pour tous les plaisirs du monde, qui n'ont pour elle aucun attrait; mais jouir plus encore de son Dieu, goûter davantage le bonheur de lui être unie, soupirer après l'accomplissement de ses désirs, voilà ce qu'elle veut.

Il est une autre sorte d'union qui n'est pas non plus une union entière. Elle est cependant au-dessus de celle que je viens d'expliquer, mais inférieure à celle que j'ai d'abord décrite en parlant de cette troisième eau. Ce sera pour vous, mon père, un véritable plaisir, lorsque le Seigneur vous les donnera toutes, si vous ne les avez déjà, de les trouver décrites ici, et de voir en quoi elles consistent. Recevoir de Dieu quelque faveur est une première grâce. Connaître la nature du don reçu en est une seconde. Enfin, c'en est une troisième de pouvoir l'expliquer et en donner l'intelligence. Il semblerait d'abord que la première devrait suffire; et cependant, si l'âme veut marcher sans trouble, sans crainte, avec courage dans le chemin du ciel, foulant aux pieds toutes les choses de la terre, il lui sera d'un très grand avantage de comprendre la nature des dons célestes. Celui qui a reçu ces grâces ne saurait trop remercier Dieu Pour chacune d'elles; et celui qui ne les a pas reçues doit le bénir de les avoir accordées à quelque personne vivante, pour que nous en profitions nous-mêmes.

Dans l'union dont je parle, et qui m'est très souvent accordée, Dieu s'empare de la volonté, et de l'entendement aussi, ce me semble; car cessant de discourir, il reste absorbé dans la jouissance et la contemplation de Dieu. Il découvre alors tant de merveilles, que l'une lui faisant perdre l'autre de vue, il ne peut s'attacher à aucune en particulier et est inca able d' en rien faire connaître.

Quant à la mémoire, elle reste libre, et apparemment, l'imagination se joint à elle. Comme elle se trouve seule, il n'est pas croyable quelle guerre elle fait à l'entendement et à la volonté, pour troubler leur repos. Pour moi, j'en suis excédée, et je l'ai en horreur; souvent, je supplie Dieu de me l'ôter dans ces heures de bonheur, si elle doit m'être si importune. D'autres fois je lui dis: Quand donc, mon Dieu, les puissances de mon âme, au lieu de subir ce cruel partage qui ne me laisse pas maîtresse de moi-même, s'occuperont-elles toutes de concert à célébrer vos louanges? Je découvre alors quel mal nous a fait le péché; c'est lui qui empêche notre volonté d'être toujours occupée de Dieu comme elle en aurait le désir. Aujourd'hui encore j'ai eu à soutenir ces combats intérieurs, assez fréquents chez moi; aussi le souvenir m'en est bien présent. Je sentais mon âme ne consumer du désir de se voir unie au divin objet qui la possède presque tout entière. Inutiles efforts; la mémoire et l'imagination me livraient une guerre trop acharnée. Mais, manquant du concours de l'entendement et de la volonté, si elles troublent l'âme elles ne peuvent lui faire de mal; elles restent impuissantes pour nuire, et sont dans une mobilité continuelle.

Comme l'entendement demeure totalement étranger à ce qu'elles lui représentent, elles ne s'arrêtent à rien, et passent incessamment d'un objet à l'autre, semblables à ces petits papillons de nuit importuns et inquiets, qui ne font qu'aller et venir sans jamais se fixer. Cette comparaison peint de la manière la plus fidèle ce qui se passe alors; car, si ces petits insectes n'ont aucune puissance de nuire, ils ne laissent pas d'être importuns. A cela je ne connais point de remède; si Dieu m'en avait enseigné, je m'en servirais bien volontiers, tant j'ai à souffrir sous ce rapport. Dans cet état de l'âme se révèlent bien clairement et notre misère et le souverain pouvoir de Dieu, puisque dans le temps même où la mémoire, qui reste libre, nous cause tant de dommage et de fatigue, l'entendement et la volonté, par leur union avec Dieu, nous font goûter un si profond repos.

L'unique remède que j'aie découvert, après une lutte pénible de plusieurs années, est celui que j'ai indiqué en parlant de l'oraison de quiétude: c'est de ne pas faire plus de cas de l'imagination que d'une folle, et de l'abandonner à son thème, Dieu seul pouvant l'en retirer. Après tout, elle n'est ici qu'une esclave; il faut la supporter comme Jacob supportait Lia, puisque Dieu, dans sa bonté, nous a donné Rachel. Je dis qu'elle reste esclave, parce qu'elle ne peut, malgré tous ses efforts, entraîner les autres puissances. Souvent, au contraire, celles-ci la ramènent à elles sans aucun travail. Dieu, de temps en temps, voit d'un œil de compassion son égarement, ses inquiétudes, son désir ardent d'être réunie à l'entendement et à la volonté; et il lui permet de venir se brûler à la flamme de ce flambeau divin qui déjà a consumé ces deux puissances, et leur a en quelque sorte enlevé leur être naturel, pour les faire jouir surnaturellement de biens d'un si haut prix.

Dans toutes ces manières dont la troisième eau arrose le jardin, la gloire et la paix de l'âme sont si grandes, que le corps partage visiblement le bonheur et le plaisir dont elle est comblée. Cet effet est très sensible. Et quant aux vertus, elles y puisent ce degré de vigueur dont j'ai déjà parlé.

Le Seigneur semble avoir voulu se servir de moi pour faire connaître, autant du moins qu'il est possible en cette vie, les différents états où l'âme se voit élevée dans cette oraison. Vous pourrez, mon père, conférer de cet écrit avec quelque personne spirituelle et savante qui soit arrivée jusqu'à cette union. Si elle l'approuve, croyez que c'est Dieu qui vous a parlé par mon organe, et ne manquez pas de lui en rendre les plus vives actions de grâces. Un jour, je me plais à vous le redire, vous éprouverez un grand plaisir à comprendre ce que sont en elles-mêmes des faveurs si élevées. Supposé que Dieu vous les ait déjà accordées, au moins dans le premier degré, mais sans vous en donner l'intelligence: avec un esprit tel que le vôtre et une science aussi profonde, il vous suffira de ce que je viens d'écrire pour acquérir cette lumière. Le Seigneur soit béni et loué dans les siècles des siècles! Amen.

CHAPITRE 18

Daigne le Seigneur m'inspirer des paroles, afin que je puisse dire quelque chose de la quatrième eau qui arrose le jardin. Son secours m'est ici bien plus nécessaire encore que pour la précédente. En effet, dans l'oraison que j'ai appelée la troisième eau, l'âme sent qu'elle n'est pas entièrement morte; nous pouvons nous servir de ce terme, parce qu'elle est réellement morte au monde. Mais, comme je l'ai dit, elle est assez à elle-même pour se voir dans l'exil et pour sentir sa solitude: elle peut s'aider de l'extérieur pour donner à entendre, au moins par des signes, ce qu'elle éprouve. Dans toutes les précédentes manières d'oraison, il faut que le jardinier travaille; à la vérité, son travail, dans les dernières dont j'ai parlé, est accompagné de tant de charme et de gloire qu'il voudrait le voir durer toujours: c'est moins un travail qu'un avant-goût de la gloire céleste. Mais dans ce nouvel état dont je parle, tout sentiment cesse; l'âme est absorbée par la jouissance, sans comprendre se dont elle jouit. Elle sent qu'elle jouit d'un bien qui enferme en lui seul tous les biens, et toutefois la nature de ce bien reste incompréhensible pour elle. Tous les sens sont tellement occupés par cette jouissance, que nul d'entre eux ne peut, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, s'appliquer à autre chose. Auparavant il leur était permis, comme je l'ai dit, de donner quelques signes de l'excès de leur bonheur. Ici, le plaisir qui inonde l'âme est sans comparaison plus grand, et peut bien moins se manifester; l'âme et le corps sont également impuissants à le communiquer. Tant qu'il dure, toute occupation étrangère serait un grand embarras, un tourment, et un obstacle à un si doux repos. Je dis plus: quand toutes les puissances sont ainsi unies à Dieu, l'âme ne pourrait, quand même elle le voudrait, s'occuper d'autre chose; et si elle en était capable, cette union n'existerait pas.

Quant à la nature et au mode de cette oraison qu'on appelle union, je ne saurais les faire comprendre. L'explication s'en trouve dans la théologie mystique, et moi j'ignore jusqu'aux termes de cette science. Je ne sais pas non plus ce qu'est en soi l'intelligence, ni l'esprit, ni comment ils diffèrent de l'âme; ce n'est à mes yeux qu'une seule chose. L'âme, il est vrai, sort quelquefois d'elle-même, semblable à un feu qui, en brûlant, jette des flammes; l'activité du feu redouble-t-elle avec impétuosité, alors aussi la flamme s'élance bien haut au-dessus du brasier, mais elle n'est pas d'une autre nature, et c'est toujours la flamme du foyer. Instruits comme vous l'êtes, mes pères, vous comprendrez facilement ceci; quant à moi, je ne saurais en dire davantage.

Ce que je prétends exposer ici, c'est ce que l'âme sent dans cette divine union. L'union, comme on le sait, est l'état de deux choses qui, auparavant séparées, n'en font plus qu'une. O mon Seigneur, que vous êtes bon! Soyez béni à jamais! Que toutes les créatures vous louent, ô Dieu qui nous avez tant aimés! Nous pouvons donc parler avec vérité de ces communications que vous daignez, dès cet exil, entretenir avec les âmes! Vous donner de la sorte, même à celles qui sont justes, c'est déjà une largesse, une magnanimité bien grande, digne de vous enfin qui donnez en Dieu. O libéralité infinie, que vos œuvres sont magnifiques! Elles jettent dans l'étonnement tout esprit assez libre des vanités de la terre pour recevoir la lumière de la vérité. Mais vous voir accorder des grâces si souveraines à des âmes qui vous ont tant offensé, c'est là ce qui confond mon esprit. Quand j'y pense, je ne saurais passer plus avant; d'ailleurs, où pourrais-je aller, sans revenir en arrière? Je voudrais vous remercier de la magnificence de vos dons, et je ne sais comment: quelquefois je me soulage en disant des folies. Incapable de rien faire quand mon âme jouit de ces hautes faveurs, souvent, quand elles sont passées, ou lorsque Dieu commence à me les prodiguer, je lui dis: Seigneur, prenez garde à ce que vous faites, ne perdez pas si tôt le souvenir de mes si grandes offenses. Vous avez voulu les oublier afin de m'en accorder le pardon, mais je vous supplie d'en garder la mémoire pour modérer vos largesses. Ne mettez pas, ô mon Créateur, une liqueur si précieuse dans un vase brisé, d'où vous l'avez vue tant de fois se répandre. Ne déposez pas un semblable trésor dans un cœur où le désir des consolations humaines n'est pas encore, comme il devrait l'être, entièrement éteint; bientôt il l'aurait follement dissipé. Comment confiez-vous les forces de cette cité et les clefs de la forteresse à un gouverneur si lâche? Au premier assaut des ennemis, il leur enlivrera l'entrée. Que votre amour, ô Roi éternel n'aille pas jusqu'à exposer des joyaux d'un si grand prix! Vous semblez, mon divin Maître, donner sujet d'en faire peu d'estime, en les mettant au pouvoir d'une créature si infidèle, si abjecte, si faible, si misérable, si chétive. Quand bien même, par une de ces grâces puissantes telles qu'il les faut à ma faiblesse, je serais assez heureuse pour ne pas les perdre, je suis toujours dans l'impuissance de faire part de mon trésor a qui que ce soit. Enfin, je suis femme; encore, si j'étais bonne! mais je suis l'imperfection même. Dans une terre aussi stérile, les talents ne sont pas seulement cachés, ils sont enfouis. Vous n'avez pas coutume, Seigneur, d'accorder à une âme de si magnifiques faveurs, si elle ne doit point les faire tourner au profit d'un grand nombre d'autres. Vous le savez, mon Dieu, souvent, du plus intime de mon cœur, je vous ai adressé une prière, et je vous l'adresse encore en ce moment: privez-moi, je le désire, du plus grand bien qu'il soit possible de posséder sur la terre, et, dans l'intérêt de votre gloire, donnez-le à des âmes qui en feront meilleur usage.

C'est en ces termes, ou en d'autres semblables, qu'il m'est souvent arrivé de parler à Notre Seigneur. Je m'apercevais ensuite de mon ignorance et de mon peu d'humilité. Mieux que nous le divin Maître sait ce qui nous convient; et il avait vu sans doute que j'étais trop faible pour me sauver, s'il ne m'eût fortifiée par de si grandes faveurs.

Mon dessein est encore de signaler les grâces et les effets que cette oraison laisse dans l'âme, de dire ce qu'elle peut en cela faire par elle-même, et si elle est capable de quelque chose pour s'élever à un état si sublime.

C'est ici qu'a lieu quelquefois le vol de l'esprit ou l'adhésion à l'amour céleste. A mon avis, ce vol de l'esprit est distinct de l'union dans laquelle il se produit. A la vérité, il semblera à ceux qui ne l'ont pas éprouvé, qu'il n'y a point de différence. Mais quant à moi, tout en admettant que ces deux grâces sont au fond une même chose, je dis que le Seigneur opère dans l'une et dans l'autre d'une manière différente, et que, par le vol d'esprit, il communique à l'âme un détachement beaucoup plus grand des créatures. J'ai reconnu clairement que l'élévation de l'esprit était une faveur particulière, bien qu'il semble en apparence, je le répète, qu'elle ne diffère point de l'union. Qui ne voit la différence qui existe entré un grand feu et un petit? Et cependant l'un est feu aussi bien que l'autre. Mais avant qu'un petit morceau de fer s'embrase dans un petit feu, il faut beaucoup de temps; qu'on jette dans un grand feu un fer d'une dimension même beaucoup plus grande, en très peu de temps il semble dépouiller sa nature. Il existe, je crois, une différence analogue entre ces deux grâces du Seigneur. Je suis sûre que ceux qui auront eu des ravissements comprendront bien ce que je veux dire. Mais les autres le prendront pour une rêverie, et à juste titre peut-être. En effet, qu'une personne de ma sorte s'égare en voulant traiter un tel sujet, et faire entendre ce dont, faute de termes, il semble impossible de donner la première idée, il n'y aurait rien d'étonnant.

Heureusement, mon divin Maître le sait, si j'écris, c'est par obéissance d'abord, et ensuite par un ardent désir de prendre les âmes au charme d'un bien si élevé. Aussi, j'ai la confiance que sa Majesté viendra à mon secours. Je ne dirai rien au reste dont je n'aie une grande expérience. Voici un fait certain: lorsque je voulus commencer à traiter de cette dernière eau, je vis que cela m'était plus impossible que de parler grec. Arrêtée par une pareille difficulté, je laissai là mon écrit, et je m'en allai communier. Béni soit le Seigneur qui favorise ainsi les ignorants! O vertu d'obéissance, que tu es puissante! Dieu éclaira mon entendement, tantôt par des paroles, et tantôt en me mettant dans l'esprit la manière dont je devais m'exprimer. Sa divine Majesté vent, à ce que je vois, dire elle-même, pour cette oraison comme pour la précédente, ce que je suis incapable de comprendre et d'écrire. Comme ce que je dis est très véritable, il est clair que ce qu'il y aura de bon dans ces pages émanera d'elle, et que ce qu'il y aura de mauvais viendra de moi, c'est-à-dire d'un océan de misères. Au reste, si des personnes élevées par le Seigneur à ces états d'oraison où il a daigné me faire arriver malgré ma misère (et ces personnes sont sans doute nombreuses), si, dis-je, quelques-unes d'entre elles, craignant d'être hors du vrai chemin, désiraient en conférer avec moi, le divin Maître, j'en ai la ferme confiance, accorderait à sa servante la grâce de leur faire connaître la vérité.

Maintenant que nous parlons de cette eau, qui vient du ciel avec abondance pour pénétrer et abreuver tout ce jardin, on voit déjà de quel repos jouirait le jardinier, si le Seigneur la versait ainsi toutes les fois qu'il en est besoin. Et si, grâce à un temps toujours tempéré qui remplacerait l'hiver, le jardinier voyait, à toutes les saisons, les fleurs et les fruits embellir son jardin, quel plaisir ne goûterait-il pas? Mais, tant que dure notre vie, cela est impossible. Il faut toujours veiller, et se mettre à l'œuvre quand une eau tarit, pour la remplacer par une autre.

Cette eau céleste dont je parle tombe souvent quand le jardinier y pense le moins. Dans les commencements, il est vrai, c'est presque toujours à la suite d'une longue oraison mentale. Dieu se plaît d'abord à faire monter l'âme vers lui de degré eu degré; ensuite il prend cette petite colombe, et la met dans le nid, afin qu’elle s’y repose. L’ayant vue longtemps soutenir son vol, travaillant de toutes les forces de l’entendement et de la volonté à chercher son Dieu et à lui plaire, il veut lui donner sa récompense! Un seul instant de ce repos divin suffit pour la payer de tous les travaux qu’elle peut endurer ici-bas.

Tandis qu’elle cherche ainsi son Dieu, l’âme se sent, avec un très vif et très suave plaisir, défaillir presque tout entière; elle tombe dans un espèce d’évanouissement, qui peu à peu, enlève au corps la respiration et toutes les forces. Elle ne peut, sans un très pénible effort, faire même le moindre mouvement des mains. Les yeux se ferment, sans qu'elle veuille les fermer; et si elle les tient ouverts, elle ne voit presque rien. Elle est incapable de lire, en eut-elle le désir; elle aperçoit bien des lettres, mais comme l'esprit n'agit pas, elle ne peut ni les distinguer ni les assembler Quand on lui parle, elle entend le son de la voix mais elle ne comprend pas ce qu'elle entend. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens, elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l'empêche de jouir pleinement de son bonheur. Elle tâcherait en vain de parler, parce qu'elle ne saurait ni former ni prononcer une seule parole. Toutes les forces extérieures l'abandonnent; sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire. Elle éprouve aussi au dehors un grand plaisir, qui se manifeste d'une manière très visible.

Quelque temps que dure cette oraison, jamais elle ne nuit à la santé; il en a été du moins ainsi pour moi, je ne me souviens point d'avoir reçu de Dieu une telle faveur même au plus fort de mes maladies, sans en éprouver un mieux très sensible. Et comment un si grand bien pourrait-il causer du mal? Cette grâce montrant ses effets extérieurs d’une manière si éclatante, peut-on douter qu’elle n’exerce sur le corps même une heureuse influence? Et si elle lui enlève les forces par l’excès du plaisir, ce n’est que pour lui en laisser ensuite de plus grandes.

A la vérité, si j’en juge pas mon expérience, cette oraison est dans les commencements de si courte durée, qu'elle ne se révèle pas d'une manière aussi manifeste par les marques extérieures et par la suspension des sens; mais par l'abondance des grâces dont elle enrichit, on voit évidemment que le feu du soleil qui a éclairé l'âme a dû être bien ardent, puisqu'il l'a ainsi liquéfiée. Il est à remarquer, du moins à mon avis, que cette suspension de toutes les puissances ne dure jamais longtemps; c'est beaucoup quand elle va jusqu'à une demi-heure, et je ne crois pas qu'elle m'ait jamais tant duré. Il faut l'avouer pourtant, il est difficile d'en juger puisqu'on est alors privé de sentiment. Je veux simplement constater ceci: toutes les fois que cette suspension général a lieu, il ne se passe guère de temps sans que quelqu'une des puissances revienne à elle. La volonté est celle qui se maintient le mieux dans l'union divine; mais les deux autres recommencent bientôt à l'importuner. Comme elle est dans le calme, elle les ramène et les suspend de nouveau; elles demeurent ainsi tranquilles quelques moments, et reprennent ensuite leur vie naturelle. L'oraison, avec ces alternatives, peut se prolonger et se prolonge de fait pendant quelques heures. Une fois enivrées de ce vin céleste qu'elles ont goûté, ces deux puissances font volontiers le sacrifice de leur activité naturelle, pour savourer un bonheur beaucoup plus grand; dans ce but, elles s'unissent à la volonté, et les trois puissances jouissent alors de concert. Mais cet état de suspension complète, sans que l'imagination, selon moi également ravie, se porte à quelque objet étranger, est, je le répète, de courte durée. J'ajoute que les puissances ne revenant à elles qu'imparfaitement, elles peuvent rester dans une sorte de délire l'espace de quelques heures, pendant lesquelles Dieu, de temps en temps, les ravit de nouveau en lui.

Venons maintenant aux sentiments intérieurs de l'âme dans cet état. Que Celui qui les connaît nous les dise; car notre entendement ne pouvant les comprendre, comment pourrait-il les exprimer? Sortant de cette oraison, et me préparant, après avoir communié, à écrire sur ce sujet, je cherchais dans ma pensée ce que l'âme pouvait faire pendant ce temps. Notre Seigneur me dit ces paroles: « Elle se perd tout entière, ma fille, pour entrer plus intimement en moi; ce n'est plus elle qui vit, c'est moi qui vis en elle. Comme elle ne peut comprendre ce qu'elle entend, c'est ne pas entendre, tout en entendant. »

Ceux que Dieu a élevés à cet état auront quelque intelligence de ce langage; ce qui se passe alors est si caché, qu'on ne saurait en parler plus clairement. J'ajouterai seulement ceci: l'âme se voit alors près de Dieu, et il lui en reste une certitude si ferme, qu'elle ne peut concevoir le moindre doute sur la vérité d'une telle faveur.

Ici, toutes les puissances perdent leur activité naturelle, et sont tellement suspendues, qu'elles n'ont absolument aucune connaissance de leurs opérations. Si l'on méditait auparavant sur quelque mystère, il s'efface de la mémoire comme si jamais on n'y avait pensé. Si on lisait, on perd tout souvenir de sa lecture, et on ne peut plus y fixer l'esprit. Il en est de même pour les prières vocales. Cet importun papillon de la mémoire voit donc ici ses ailes brûlées; et il n'a plus le pouvoir de voltiger çà et là. La volonté est sans doute profondément occupée à aimer, mais elle ne comprend pas comment elle aime. Quant à l'entendement, s'il entend, c'est par un mode qui lui reste inconnu; et il ne peut rien comprendre de ce qu'il entend. Pour moi, je ne crois pas qu'il entende, parce que, comme je l'ai dit, il ne s'entend pas lui-même. Au reste, c'est là un mystère où je me perds.

J'étais, au commencement, dans une telle ignorance, que je ne savais pas que Dieu fût dans tous les êtres. Cette présence que je sentais si intime me paraissait impossible; d'un autre côté, croire qu'il ne fût point là, je ne le pouvais, car il me semblait avoir compris clairement qu'il était là lui-même. Des gens qui n'étaient pas doctes me disaient qu'il s'y trouvait seulement par sa grâce. Persuadée du contraire, je ne pouvais me rendre à leur sentiment, et j'en avais de la peine. Un très savant théologien de l'ordre du glorieux saint Dominique me tira de ce doute; il me dit que Dieu était réellement présent dans tous les êtres, et il m'expliqua de quelle manière il se communique à nous, ce qui me remplit de la plus vive consolation.

Il y a ici une remarque à faire, et une vérité dont on doit se pénétrer: c'est que cette eau du ciel, cette faveur insigne de Dieu, laisse toujours dans l'âme de très grandes richesses spirituelles, ainsi que je vais le dire.

CHAPITRE 19

Cette oraison et cette union laissent l'âme remplie d'une ineffable tendresse pour Dieu. Elle voudrait mourir, non de peine, mais de la douceur même des larmes qu'elle répand. Elle se trouve baignée de ces larmes, mais elle ne les a pas senties couler, elle ne sait ni quand ni comment elle les a répandues. Elle éprouve un indicible plaisir à voir cette eau, tout en calmant l'impétuosité du feu qui la dévore, l'augmenter au lieu de l'éteindre. Ceci peut paraître de l'arabe, mais se passe néanmoins de la sorte.

Dans ce degré d'oraison, il m'est quelquefois arrivé de me trouver tellement hors de moi, que j'ignorais si la gloire dont j'avais été remplie était une réalité on un songe. Je me voyais tout inondée de larmes; elles coulaient sans douleur, mais avec une étonnante impétuosité: on eût dit que cette nuée du ciel les laissait échapper de son sein. Je reconnaissais alors que ce n'avait pas été un songe. Ceci avait lien dans les Commencements, alors que cette oraison était de Courte durée.

L'âme se sent un tel courage, que si en ce moment on mettait son corps en lambeaux pour la cause de Dieu, elle en éprouverait la plus vive consolation. C'est l'heure des promesses et des résolutions héroïques, des désirs véhéments, de l'horreur du monde, et de la claire vue de son néant. Une faveur d'un tel ordre fait entrer l'âme dans un état beaucoup plus élevé que les oraisons précédentes. Elle en demeure plus profondément humble, car elle voit à la clarté même de l'évidence, qu'elle n'a donné aucun concours à une faveur si excessive et si grandiose, et qu'elle n'a rien pu faire ni pour l'attirer ni pour la retenir. Elle reconnaît clairement sa totale indignité, qui ne peut pas plus échapper à son regard que des toiles d'araignées ne peuvent se dérober à la vue, dans un appartement où le soleil donne en plein. Elle voit toute sa misère. Elle est si éloignée de la vaine gloire, qu'il lui semble impossible de jamais en concevoir. Elle a vu de ses propres yeux la faiblesse ou plutôt l'inutilité complète de ses efforts; à peine at-elle consenti à une si haute faveur. Malgré elle, pour ainsi dire, on a fermé la porte aux sens, afin qu'elle pût jouir plus parfaitement de son Dieu. Elle reste seule avec Dieu, et, là qu'a-t-elle à faire, sinon de l'aimer? Elle ne voit plus, elle n'entend plus rien, à moins de se faire une extrême violence; et il faut l'avouer, elle n'a pas à cela grand mérite. Le tableau de sa vie passée et de la grande miséricorde de Dieu s'offre à elle dans toute sa vérité. L'entendement n'a pas besoin de se mettre en quête de lui fournir des aliments; elle trouve tout apprêtés les mets dont elle doit se nourrir. Elle voit qu'elle mérite l'enfer et qu'on la châtie avec de la gloire. A cette vue, elle se fond en louanges de Dieu, ainsi que je voudrais moi-même le faire en ce moment. Soyez béni, Seigneur, qui avez tiré d'une piscine aussi bourbeuse que mon âme, une eau assez limpide pour être servie à votre table! Soyez loué à jamais, ô vous, délices des anges, qui daignez élever de la sorte un ver de terre aussi abject que moi!

Ces avantages se font sentir pendant quelque temps à l'âme. Pleinement convaincue que les fruits du jardin ne viennent pas d'elle, elle peut désormais commencer à les distribuer sans crainte de s'appauvrir. Elle fait connaître par divers signes les trésors du ciel dont elle est enrichie; elle souhaite les partager avec d'autres, et demande à Dieu de n'être pas seule à les posséder. Déjà elle travaille au bien spirituel du prochain, sans presque s'en apercevoir et sans rien faire d'elle-même dans ce but; mais les autres le comprennent parfaitement, car les fleurs de ce jardin exhalent un parfum si doux, qu'ils désirent le respirer de près. Ils se rendent compte que cette âme est ornée de vertus, ils sont charmés de la beauté des fruits qu'elle renferme en elle-même; ils voudraient s'en nourrir comme elle. Si la terre qui porte ces fruits est profondément sillonnée par les souffrances, les persécutions, les calomnies, les maladies (ce qui bien rarement doit manquer à ceux qui s'élèvent à cet état); si elle est amollie par un parfait détachement de tout intérêt propre, l'eau du ciel la pénètre à une telle profondeur, que presque jamais on ne la voit souffrir de la sécheresse. Mais si cette âme tient encore à la terre; si, hérissée d'épines, comme je l'étais au commencement, elle n'a pas encore renoncé aux occasions, et ne témoigne pas à Dieu la reconnaissance que mérite une aussi haute faveur, la sécheresse viendra la désoler comme auparavant. Qu'alors le jardinier vienne à se négliger, et que le Seigneur par pure bonté n'envoie pas une nouvelle pluie, tenez le jardin pour perdu. Ce malheur m'étant arrivé plusieurs fois, j'en suis maintenant encore saisie d'épouvante, et jamais, sans cette expérience personnelle, je n'aurais pu le croire.

Je me plais à l'écrire pour la consolation des âmes faibles comme la mienne, afin qu'elles ne se désespèrent jamais, et qu'elles ne cessent point de se confier en la miséricorde infinie de Dieu. Quand bien même, après avoir été élevées par le Seigneur à un état si sublime, elles tomberaient, qu'elles ne se découragent pas, si elles ne veulent pas se perdre tout à fait; les larmes peuvent tout gagner, et une eau en attire une autre. Voilà une des principales raisons qui m'animent, étant telle que je suis, à obéir à l'ordre qu'on m'a donné d'écrire ma triste vie, et d'exposer au jour les faveurs dont Dieu m'a comblée, malgré mes infidélités et mes offenses. Aussi souhaiterais-je en ce moment que mes paroles eussent assez d'autorité pour que l'on fût obligé de me croire. Plaise au Seigneur de m'accorder cette grâce! je l'en supplie de toute mon âme.

Je le répète donc, que nul de ceux qui ont commencé à faire oraison ne se décourage jamais, en disant: si je retombe dans mes fautes, il serait pire pour moi de continuer ce saint exercice. Et moi, au contraire, je suis persuadée que le pire serait d'abandonner l'oraison et de ne pas se corriger. Mais quiconque y persévérera, on peut m'en croire, arrivera au port du salut. Le démon me tendit à ce sujet le piège le plus perfide: il me persuada qu'étant aussi imparfaite que je l'étais, je ne pouvais, sans manquer d'humilité, me présenter à l'oraison. Je l'abandonnai alors pendant un an et demi, au moins pendant un an, car pour les six mois de plus, je ne m'en souviens pas bien. Par là, de moi-même, je m'étais mise en enfer, sans qu'il fût besoin du démon pour m'y entraîner. O ciel! quel effrayant aveuglement! Et que l'ennemi du salut va droit à ses fins en portant ses efforts de ce côté! Son intérêt y est engagé, car il sait bien, le traître, qu'une âme qui persévère dans l'oraison est perdue pour lui, et que toutes les chutes où il l'entraîne, loin de lui nuire, servent par la bonté de Dieu à lui faire prendre ensuite un plus vigoureux élan à son service.

O mon Jésus! quel spectacle que celui d'une âme tombée de cette hauteur dans quelque péché, et miséricordieusement relevée par votre main divine! Comme elle reconnaît, d'un côté, vos grandeurs et vos miséricordes infinies, et de l'autre, la profondeur de sa misère! Elle s'anéantit à la vue de vos perfections; elle n'ose lever les yeux en votre présence, et néanmoins elle les attache sur vous pour apprendre ce qu'elle vous doit. Elle se tourne avec ferveur vers la Reine du ciel et la prie de vous apaiser. Elle invoque les saints qui tombèrent après avoir été appelés par vous, et leur demande secours. Dans chacun des dons que vous lui faites alors, elle trouve un excès de libéralité, parce qu'elle se reconnaît indigne que la terre la soutienne. Comme elle vole aux sacrements! Avec quelle foi vive elle découvre la vertu que vous y avez renfermée! Comme elle vous bénit de nous avoir laissé un tel remède, un baume si précieux, qui non seulement adoucit nos plaies, mais les fait même disparaître! Elle demeure frappée d'étonnement à l'aspect de toutes ces merveilles.

Et qui donc, Seigneur de mon âme, ne serait saisi de stupeur, en vous voyant répondre par une telle miséricorde et une si extrême bonté, à une trahison si honteuse et si abominable? Vraiment, connaissant ce que j'ai été, je ne sais comment, en écrivant ceci, je ne sens pas mon coeur se fendre. Et je croirais, par ces petites larmes que je verse devant vous, larmes que vous faites couler, mais qui par elles-mêmes ne sont que l'eau d'une source corrompue, je croirais réparer ces trahisons si nombreuses, ces fautes continuelles, et les efforts que je faisais pour ruiner l'ouvrage de votre grâce dans mon âme! O mon Dieu, donnez quelque valeur à ces larmes, et rendez limpide une eau si trouble. Faites-le, quand ce ne serait que pour prévenir dans les autres la tentation que j'ai eue de juger témérairement. Je vous disais au fond de mon âme: Pourquoi, Seigneur, n'étant religieuse que de nom, suis-je comblée par vous de ces grâces que vous refusez à des âmes si saintes, qui ont toujours travaillé à vous servir, des âmes consacrées à vous dès leur tendre jeunesse, et qui sont de véritables religieuses? Je pénètre maintenant, ô mon souverain Bien, la cause de votre conduite. J'étais faible, et vous m'avez accordé ce secours. Ces âmes étaient fortes et désintéressées; sans ces faveurs elles se montraient généreuses dans votre service, et vous voulez leur réserver la récompense tout entière au sortir de cette vie.

Vous savez, ô mon Dieu, qu'un cri montait souvent vers vous du plus intime de mon cœur, pour excuser les personnes qui parlaient contre moi, trouvant qu'elles n'avaient que trop sujet de le faire. Déjà, il est vrai, à cette époque, votre bonté prêtant son appui à ma faiblesse, je ne vous offensais plus autant, et je travaillais à éviter tout ce que je croyais devoir vous déplaire. A peine vous avais-je donné ce gage de fidélité, que vous commençâtes, Seigneur, à ouvrir vos trésors à votre servante. Vous n'attendiez de moi, ce semble, que la bonne volonté et la préparation, tant vous fîtes paraître de promptitude, non seulement à m'enrichir de vos dons, mais à vouloir qu'ils fussent connus.

Aussi commença-t-on dès lors à avoir bonne opinion de celle dont la profonde misère n'était pourtant pas connue de tous comme elle aurait dû l'être, quoiqu'elle perçât tant au dehors. Ce fut en même temps le signal des murmures et de la persécution, et, à mon avis, je le méritais bien. C'est pourquoi je n'avais de ressentiment contre aucun de ceux qui me condamnaient; je vous suppliais, au contraire, de considérer qu'ils avaient raison d'agir de la sorte. Je voulais, disait-on, passer pour sainte; j'inventais des nouveautés, moi, si éloignée encore d'accomplir toute ma règle, et d'égaler en vertu les religieuses si bonnes et si saintes qui vivaient dans le monastère. Je l'avouerai, Seigneur, jamais je n'atteindrai à leur perfection, si votre bonté ne fait tout par elle-même. Hélas! loin d'imiter leurs exemples, je n'étais bonne qu'à faire disparaître les coutumes édifiantes, et à leur en substituer de mauvaises; du moins, je faisais ce que je pouvais pour les introduire; et pour le mal, mon pouvoir était grand. C'était donc sans aucune faute de leur part que les religieuses et d'autres personnes du dehors me condamnaient. Elles me découvraient des vérités que j'ignorais: ainsi le permettait votre sagesse.

Un jour entre autres, en disant les heures, cette tentation sur la distribution de vos faveurs agitait mon âme. Étant arrivée à ce verset: «  Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont remplis d'équité » (Ps. 119, 137), je me mis à considérer combien ces paroles étaient véritables. Car en ce qui regarde la foi, jamais le démon n'a eu le pouvoir de me tenter. Jamais, Seigneur, je n'ai douté que vous ne fussiez la source de tous les biens, jamais je n'ai hésité sur aucune des vérités que je devais croire.

Au contraire, plus elles sortaient de l'ordre naturel, plus ma foi y adhérait avec force et plus je sentais croître ma dévotion. Je savais que vous êtes tout-puissant, et je ne m'étonnais d'aucune de vos merveilles; je me plais à le redire, je n'ai jamais douté. Pensant donc alors en moi-même comment il pouvait se faire que, récompensant avec justice des âmes qui vous servaient très fidèlement, comme je l'ai dit, vous ne leur donniez cependant pas les délices et les faveurs que vous m'accordiez malgré mon indignité, vous me répondîtes, Seigneur: « Contente-toi de me servir, et ne t'occupe point de cela. » Ce furent là les premières paroles que j'entendis de vous, aussi me causèrent-elles un grand effroi.

Devant traiter plus tard de la manière dont ces divines paroles se font entendre, ainsi que de quelques autres points, je n'en dirai rien ici. Ce serait sortir de mon sujet; et déjà, si je ne me trompe, j'en suis bien loin, car je ne sais presque plus où j'en suis. Il faut, mon père, que vous me pardonniez des interruptions inévitables pour moi. Certes, il n'y a rien d'étonnant qu'à la vue de cette ineffable patience de Dieu à mon égard, et de l'état où je suis maintenant par sa grâce, je perde le fil de mon discours.

Plaise au Seigneur que mes écarts soient toujours de ce genre  Ah! plutôt que de permettre qu'il y ait dans ma vie un seul instant où je lui sois rebelle, je l'en conjure, qu'à cet instant même il me réduise en cendres! Il suffit, pour montrer l'excès de sa miséricorde, qu'il m'ait, non pas une, mais plusieurs fois, pardonné une si grande ingratitude. Souvent il a renouvelé en ma faveur un pardon qu'il n'accorda à saint Pierre qu'une seule fois; aussi le démon n'avait que trop sujet de me tenter, en m'insinuant que je ne devais point prétendre à l'étroite amitié de Celui avec lequel je vivais dans une rupture si ouverte. Quel aveuglement pouvait être comparable au mien! Où avais-je l'esprit, ô mon Seigneur lorsque, hors de vous, j'espérais trouver un remède? Quelle folie de fuir la lumière, pour heurter à chaque pas dans les ténèbres! Et quelle humilité superbe le démon savait inventer pour me faire abandonner l'oraison, cette colonne, ce bâton, dont l'appui devait me préserver d'une aussi grande chute! Maintenant encore, je ne puis sans effroi me rappeler cette invention qu'il me présentait sous une couleur d'humilité: à mes yeux, c'est le plus grand péril que j'aie couru dans ma vie. Voici les pensées qu'il me mettait dans l'esprit. Eh quoi! si mauvaise après tant de grâces reçues, pouvais-je encore m'approcher de l'oraison? ne devait-il pas me suffire de faire, comme les autres, les prières de règle? et m'acquittant si mal de celles-ci, n'était-ce pas témérité de vouloir en faire davantage? oser y prétendre, c'était montrer bien peu de respect pour Dieu, et bien peu d'estime pour ses faveurs. Sans doute, il était bien de voir et de comprendre mon indignité; mais en tirer cette conséquence pratique, voilà ce qui fut un très grand mal. Soyez béni, Seigneur, qui avez daigné y apporter le remède!

C'est là, je crois, le commencement de la tentation par laquelle le démon perdit Judas. Seulement le traître n'osait pas m'attaquer d'une manière aussi ouverte; mais en s'insinuant peu à peu, il aurait fini par me faire tomber dans l'abîme où il l'avait précipité.

Pour l'amour de Dieu, que tous ceux qui s'adonnent à l'oraison fassent attention à ceci. Qu'ils le sachent, tout le temps que je l'abandonnai, ma vie fut remplie de beaucoup plus d'infidélités qu'auparavant. On peut juger par là de la bonté du remède que me donnait le démon, et du plaisant résultat de cette humilité, qui ne produisait en moi qu'un trouble effrayant. Et comment mon âme aurait-elle pu se reposer en paix, lorsqu'elle s'éloignait, l'infortunée, de Celui qui était son repos, emportant la pensée toujours présente de ses grâces et de ses faveurs, et voyant d'autre part le dégoût que méritent les plaisirs de la terre? Je m'étonne d'avoir pu supporter un pareil état. Ce qui sans doute me soutenait, c'était l'espérance de reprendre l'oraison; car en interrogeant mes souvenirs sur cette époque, dont déjà plus de vingt et un ans me séparent, je trouve que je nourrissais toujours dans mon cœur le ferme dessein d'y revenir; mais j'attendais pour cela que mon âme fût tout à fait exempte de fautes. O ciel! dans quelle voie funeste me jetait cette espérance! Le démon m'y aurait bercée jusqu'au jour du jugement, pour m'entraîner ensuite dans l'enfer. Car si, auparavant, l'oraison et la lecture, les lumières que j'y puisais sur mon infidélité, les larmes même dont souvent j'importunais Notre Seigneur, ne pouvaient me rendre victorieuse de ma faiblesse; en abandonnant l'oraison, en vivant au milieu de vains passe-temps et des occasions d'offenser le Seigneur, n'étant presque soutenue de personne, ou plutôt, j'oserai le dire, ne rencontrant de secours que pour m'aider à tomber, que pouvais-je espérer, sinon le sort dont j'ai parlé?

Je crois qu'un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, homme d'un éminent savoir (Père Vincent Baron, cf. chap. 5 et 7), a beaucoup mérité devant Dieu, pour m'avoir retirée d'un tel sommeil. Ce père, comme il me semble l'avoir dit, me fit communier tous les quinze jours. Dès lors le mal diminua, je commençai à rentrer en moi-même. J'offensais encore le Seigneur, mais enfin j'étais dans le bon chemin, et marchant à petits pas, tombant, me relevant, je ne laissais pas d'avancer: quand la marche n'est pas interrompue, quelque lente qu'elle soit, on arrive, quoique tard, au terme du voyage. S'égarer de ce chemin n'est autre chose, à mon avis, qu'abandonner l'oraison. Dieu nous en préserve par son infinie bonté!

On le voit maintenant, et pour l'amour de Dieu qu'on y fasse une attention sérieuse: une âme qui reçoit dans l'oraison de si grandes faveurs ne doit point se fier à elle-même, ni s'exposer en aucune manière aux occasions, car elle peut tomber encore. Qu'on pèse cet avis, il est de la plus haute importance. En effet, l'artifice dont se sert ici le démon, même contre une âme véritablement favorisée de Dieu, est de chercher, le traître, à tourner le plus qu'il peut contre elle les grâces qu'elle reçoit, et il agit ainsi de préférence avec des personnes qui ne sont encore ni fortes dans les vertus, ni avancées dans la mortification et le détachement. Or, les âmes dont je parle, quelque grands que soient leurs désirs et leurs résolutions, ne sont pas encore assez fortes pour pouvoir s'exposer, comme je le dirai plus loin, aux périls et aux occasions. Ce que je recommande ici est une excellente doctrine; elle n'est pas de moi, c'est Dieu qui nous l'enseigne. Aussi je souhaite que des personnes ignorantes comme moi en soient instruites. Quoiqu'une âme soit élevée à cet état, elle ne doit point présumer de ses forces jusqu'à se présenter d'elle-même au combat. C'est assez pour elle de se défendre. Elle aura même besoin d'armes pour soutenir les assauts des démons, tant elle est incapable de les attaquer et de les abattre à ses pieds, comme le font ceux qui sont parvenus aux états dont je parlerai dans la suite.

Voici comment le démon enveloppe une âme dans son réseau. Cette âme se voit près de Dieu; elle découvre la différence des biens du ciel et de ceux d'ici-bas; elle aperçoit tout l'amour que son Dieu lui témoigne, et, à la vue de cet amour, elle se livre à une telle sécurité, qu'elle croit ne pouvoir jamais perdre le bonheur qu'elle possède. Elle a une vue si claire de la récompense, qu'il lui semble impossible de renoncer à une félicité si délicieuse et si suave dès cette vie, pour une chose aussi abjecte et aussi dégradante que les plaisirs de la terre. C'est de cette sécurité que le démon se sert, pour lui faire perdre la défiance qu'elle doit avoir d'elle-même. Ainsi, comme je l'ai dit, cette âme se jette dans les dangers, et elle commence, avec un zèle pur sans doute, à distribuer sans mesure les fruits de son jardin, persuadée qu'elle n'a plus rien à craindre. Ce n'est pas néanmoins par orgueil qu'elle agit de la sorte; elle sait qu'elle ne peut rien d'elle-même, mais elle cède à une confiance en Dieu qui n'est point réglée par la discrétion. Elle ne considère pas qu'elle n'est encore qu'un jeune oiseau aux ailes débiles; elle peut bien sortir du nid, et Notre Seigneur l'en tire quelquefois, mais elle est incapable de voler. Ses vertus ne sont pas encore assez fortes, elle manque d'expérience pour connaître les dangers, et elle ignore quel dommage elle reçoit en se confiant à elle-même.

Telle fut la cause de ma ruine. On voit par là combien sur ce point, comme sur tous les autres d'ailleurs, on a besoin d'avoir un maître, et de communiquer avec des personnes spirituelles. Je crois pourtant que lorsque Notre Seigneur élève une âme à cet état, il continue de la favoriser, et ne permet pas qu'elle se perde, à moins qu'elle ne s'éloigne entièrement de lui. Mais encore une fois, si elle tombe, qu'elle se souvienne, je l'en conjure pour l'amour de Dieu, qu'elle se souvienne de ne pas donner dans le piège du tentateur; qu'elle se garde bien, par une fausse humilité, d'abandonner l'oraison, comme je l'ai fait moi-même, ainsi que je l'ai dit et que je ne saurais trop le redire. Qu'elle se confie en la bonté de Dieu; elle est plus grande que tout le mal que nous pouvons faire. Il oublie nos ingratitudes, du moment où, touchés de repentir, nous voulons rentrer en amitié avec lui. Les grâces qu'il nous a faites, loin de provoquer ses châtiments, le portent à nous accorder plus promptement le pardon; car il nous regarde comme des enfants de sa maison, et se souvient que nous avons, comme on dit, mangé le pain de sa table. Que ces âmes se rappellent les paroles de ce divin Maître, et considèrent la manière dont il en a usé envers moi. Je me suis plutôt lassée de l'offenser qu'il ne s'est lassé de me pardonner. Non, jamais sa main ne se fatigue de donner, et jamais la source de ses miséricordes ne peut être épuisée. Ne nous fatiguons donc jamais de recevoir. Qu'il soit béni à jamais!Amen. Et que toutes les créatures célèbrent ses louanges!

CHAPITRE 20

Je voudrais pouvoir expliquer, avec le secours de Dieu, la différence qui existe entre l'union et le ravissement, qu'on appelle aussi élévation, vol, enlèvement de l'esprit. Tous ces noms expriment une même chose; on lui donne aussi le nom d'extase [1]. Le ravissement l'emporte de beaucoup sur l'union; outre qu'il produit des effets beaucoup plus grands, il a plusieurs opérations qui lui sont propres. Car, quoiqu'il semble que l'union soit, comme elle l'est en effet quant à l'intérieur, le commencement, le milieu et la fin des autres grâces surnaturelles; celles-ci néanmoins étant dans un degré plus éminent, opèrent non seulement dans l'intérieur, mais aussi à l'extérieur. Daigne le Seigneur m'accorder sa lumière pour un tel sujet, comme il me l’a accordée pour ce qui précède; car très certainement, s'il ne m'eût lui-même enseigné de quelle manière je pouvais en donner quelque intelligence, jamais je ne l'aurais su.

Représentons-nous maintenant que cette dernière eau, dont nous avons parlé, tombe avec tant d'abondance, que si la terre ne se refusait à un tel bonheur, nous pourrions croire à juste titre avoir avec nous, dans cet exil, la nuée de la majesté de Dieu. Nous voit-il répondre à un si grand bienfait par la reconnaissance et par les œuvres, autant que nos forces nous le permettent, alors, de même que les nuées attirent les vapeurs de la terre, de même il attire notre âme tout entière. La nuée s'élève vers le ciel, emportant l'âme avec elle, et Dieu commence à lui dévoiler quelques-unes des merveilles du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est juste, mais je sais très bien que cela se passe de la sorte.

Dans ces ravissements, l'âme semble ne plus animer le corps. On s'aperçoit d'une manière très sensible que la chaleur naturelle va s'affaiblissant, et que le corps se refroidit peu à peu, mais avec une suavité et un plaisir inexprimables. Ici il n'y a aucun moyen de résister à l'attrait divin. Dans l'union, nous trouvant encore comme dans notre pays, nous pouvons presque toujours le faire, quoique avec peine et un violent effort; mais il n'en est pas de même dans le ravissement, on ne peut presque jamais y résister. Prévenant toute pensée et toute préparation, il fond souvent sur vous avec une impétuosité si rapide et si forte, que vous voyez, vous sentez cette nuée vous saisir, et cet aigle puissant vous emporter sur ses ailes.

Je l'ai dit  l'on voit, l'on comprend que l'on est enlevé, mais on ne sait où l'on va; de sorte que la faible nature éprouve à ce mouvement, si délicieux d'ailleurs, je ne sais quel effroi dans les commencements. L'âme doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les états précédents. Il faut, en effet, qu'elle ose tout risquer, advienne que pourra, qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire de bon gré où il lui plaît; car on est enlevé, quelque peine qu'on en ressente. J'en éprouvais une si vive, par crainte d'être trompée, que très souvent en particulier, mais surtout quand j'étais en public, j'ai essayé de toutes mes forces de résister. Parfois, j'obtenais quelque chose; mais comme c'était en quelque sorte lutter contre un fort géant, je demeurais brisée et accablée de lassitude. D'autres fois, tous mes efforts étaient vains; mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus à terre.

J'ai été rarement ravie de cette manière. Cela m'est arrivé un jour où j'étais au chœur avec toutes les religieuses, agenouillée et prête à communier. Ma peine en fut extrême, dans la pensée qu'une chose si extraordinaire ne pouvait manquer de causer bientôt une grande sensation. Comme ce fait est tout récent, et s'est passé depuis que j'exerce la charge de prieure, je défendis aux religieuses d'en parler. D'autres fois, m'apercevant que Dieu allait renouveler cette faveur (et un jour en particulier, à la fête du titulaire de notre monastère (Saint Joseph)tandis que j'assistais au sermon devant des dames de qualité), je me jetais soudain à terre; mes sœurs accouraient pour me retenir; malgré cela, le ravissement ne pouvait échapper aux regards. Je suppliai instamment Notre Seigneur de vouloir bien ne plus me favoriser de ces grâces qui se trahissent par des signes extérieurs; j'étais déjà fatiguée de la circonspection à laquelle elles me condamnaient, et il me semblait qu'il pouvait m'accorder les mêmes grâces sans que l'on en sût rienIl paraît avoir daigné dans sa bonté entendre ma prière, car depuis, rien de tel ne m'est arrivé; à la vérité, il y a très peu de temps que je lui ai demandé cette faveur.

Lorsque je voulais résister, je croyais sentir sous mes pieds des forces étonnantes qui m'enlevaient; je ne saurais à quoi les comparer. Nulle autre des opérations de l'esprit dont j'ai parlé n'approche d'une telle impétuosité. J'en demeurais brisée. C'est un combat terrible et qui sert de peu. Quand Dieu veut agir, il n'y a pas de pouvoir contre son pouvoir.

Quelquefois, il daigne se contenter de nous faire voir qu'il veut nous accorder cette faveur, et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir. Alors, si nous y résistons par humilité, elle produit les mêmes effets que si elle eût obtenu un plein consentement.

Ces effets sont grands. Le premier est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand il le veut, nous ne pouvons pas plus retenir notre corps que notre âme nous n'en sommes pas les maîtres. Malgré nous, nous voyons Qu'il y a un être supérieur, que de telles faveurs sont un don de sa main, et que de nous-mêmes nous n'y pouvons rien, absolument rien; ce qui imprime dans l'âme une humilité profonde. Au commencement, je l'avoue, j'étais saisie d'une excessive frayeur en voyant ainsi mon corps enlevé de terre. Car, quoique l'âme l'entraîne après elle avec un indicible plaisir quand il ne résiste point, le sentiment ne se perd pas; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j'étais élevée de terre. A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, les cheveux se dressent sur la tête, et l'on se sent pénétré d'une vive crainte d'offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est mêlée d'un très ardent amour; et cet amour redouble, en voyant jusqu'à quel point Dieu porte le sien à l'égard d'un ver de terre qui n'est que pourriture. Car non content d'élever l'âme jusqu'à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d'offenses.

Un autre effet du ravissement est un détachement étrange, que je ne saurais expliquer. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il diffère en quelque manière des autres détachements, qu'il est même de beaucoup supérieur à celui qu'opèrent les grâces qui n'affectent que l'âme. Dans ce dernier cas, le détachement, quelque parfait qu'il soit, n'est qu'un détachement d'esprit; mais ici, Dieu semble vouloir que le corps lui-même en arrive de fait à ce détachement absolu. On devient ainsi plus étranger que jamais aux choses de la terre, et on trouve la vie incomparablement plus pénible.

Vient ensuite une peine qu'il n'est en notre pouvoir ni d'appeler, ni d'enlever de l'âme quand elle s'en est emparée. Je voudrais bien faire connaître cette peine si douloureuse, Mais je crois que je n'y arriverai pas; j'en dirai néanmoins quelque chose, si je le puis. Auparavant je dois faire observer ceci: cet état est postérieur de beaucoup à toutes les visions et révélations dont je ferai le récit, postérieur aussi à cette époque où Notre Seigneur me donnait d'ordinaire dans l'oraison des faveurs et des délices si grandes. Il est vrai, il daigne encore de temps en temps me les prodiguer; mais l'état le plus ordinaire de mon âme, c'est d'éprouver cette peine dont je vais traiter. Elle est tantôt plus intense et tantôt moins; je parlerai ici de sa plus grande intensité.

Je rapporterai plus loin les transports impétueux que je ressentais lorsqu'il plut à Dieu de m'envoyer des ravissements (cf. chap. 29); mais je tiens à dire ici qu'entre la souffrance que me causaient ces transports, et la peine dont je traite maintenant, il n'y a pas, à mon avis, moins de différence qu'entre une chose très corporelle et une très spirituelle. Je ne crois pas faire là une exagération. En effet, si l'âme souffre dans ces transports c'est en compagnie du corps, qui partage sa souffrance; d'ailleurs, elle est bien loin de se voir dans cette extrémité d'abandon où la réduit la peine dont je parle. Ainsi que je l'ai dit, nous ne sommes pour rien dans cette peine: souvent, à l'improviste, un désir naît en l'âme, on ne sait comment, et ce désir, en un instant, la pénètre tout entière, lui causant une telle douleur qu'elle s'élève bien au-dessus d'elle-même et de tout le créé. Dieu la met dans un si profond désert, qu'elle ne pourrait, en faisant les plus grands efforts, trouver sur la terre une seule créature qui lui tînt compagnie; d'ailleurs, quand elle le pourrait elle ne le voudrait pas, elle n'aspire qu'à mourir dans cette solitude. C'est en vain qu'on lui parlerait et qu'elle se ferait la dernière violence pour répondre; rien ne peut enlever son esprit à cette solitude. Quoique Dieu me semble alors très éloigné de l'âme, souvent néanmoins il lui découvre ses grandeurs d'une manière si extraordinaire, qu'elle dépasse toutes nos conceptions. Aussi les termes manquent pour l'exprimer, et il faut, selon moi, l'avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Cette communication n'a pas pour but de consoler l'âme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s'afflige de se voir absente d'un bien qui renferme en soi tous les biens. Par cette vue, l'âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétrante, elle se sent dans un tel désert, qu'elle peut à la lettre dire avec David: “Je veille et je me plains comme un passereau solitaire sur le toit”. (Psaume 102, 8)

Le royal prophète dut sans doute prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure, avec cette différence qu'à un saint, le Seigneur devait la faire ressentir d'une manière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée, et j'éprouve, me semble-t-il, ce qu'il exprime. Ce m'est une consolation de voir que d'autres personnes, et surtout de telles personnes, ont senti comme moi une si extrême solitude. Dans cet état, l'âme ne paraît plus être en elle-même; mais, comme le passereau sur le toit, elle habite dans la partie la plus élevée d'elle-même, dominant de cette hauteur toutes les créatures; je dirai plus encore: c'est au-dessus de la partie la plus élevée d'elle-même qu'elle a sa demeure.

D'autres fois, l'âme semble dans un tel excès d'indigence et de besoin, qu'elle se dit et se demande à elle-même: Où est ton Dieu? Je ferai remarquer ici que je ne savais pas bien en auparavant quel était le sens de ces versets en castillan; aussi, après en avoir reçu l'intelligence, j'éprouvais une grande consolation de voir que Notre Seigneur, sans aucun effort de ma part, les avait présentés à ma mémoire.

En d'autres occasions, je me souvenais de ce que disait saint Paul, « qu'il était crucifié au monde » (cf. Ga 6, 14). Je ne dis pas que cet état soit le mien, j'ai une claire vue du contraire; mais, selon moi, il se passe alors dans l'âme quelque chose de semblable. Il ne lui vient de consolation, ni du ciel où elle n'habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d'où elle ne veut pas en recevoir; elle est comme crucifiée entre le ciel et la terre, en proie à la souffrance, sans recevoir de soulagement ni d'un côté ni de l'autre. Du côté du ciel, il est vrai, lui vient cette admirable connaissance de Dieu dont j'ai parlé, et qui dépasse de bien loin tout ce que l'on peut souhaiter; mais cette vue accroît encore son tourment en augmentant davantage ses désirs, en sorte que l'intensité de la peine lui fait quelquefois perdre le sentiment; à la vérité, ce dernier effet dure peu. Ce sont comme les angoisses de la mort; mais il y a dans cette souffrance un si grand bonheur, que je ne sais à quoi le comparer. C'est un martyre de douleur et de délices. En vain offrirait-on à cette âme toutes les satisfactions de la terre, même celles qui jusque-là avaient pour elle le plus d'attraits, elle n'en veut pas et elle les repousse avec dédain. Elle connaît bien qu'elle ne veut que son Dieu, mais elle n'aime rien de particulier en lui; elle aime en lui tout ce qui est lui, et elle ne sait point ce qu'elle aime. Je dis qu'elle ne le sait pas, parce que l'imagination ne lui représente rien; d'ailleurs, durant une grande partie du temps qu'elle passe de la sorte, ses puissances, à mon avis, demeurent sans action. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles la sont par le plaisir dans l'union et dans le ravissement.

O Jésus! qui pourrait faire de ceci une fidèle peinture. J'en aurais, mon père, le plus ardent désir, quand ce ne serait que pour savoir de vous la nature de cet état dans lequel mon âme se trouve toujours maintenant. Le plus souvent, l'instant où elle se voit libre d'occupations est celui où elle est saisie par ces angoisses de mort; elle les redoute pourtant quand elle les voit fondre sur elle, parce qu'elle ne doit pas en mourir. Mais une fois qu'elle est dans ce martyre, elle voudrait y passer tout ce qui lui reste de vie: il faut le dire néanmoins, il est d'une rigueur si excessive, que la nature a bien de la peine à le supporter.

J'ai été quelquefois réduite à une telle extrémité, que j'avais presque entièrement perdu le pouls. C'est ce qu'affirment celles de mes soeurs qui m'entouraient alors, et qui ont maintenant plus de connaissance de mon état. De plus, j'ai les bras très ouverts, et les mains si raides que parfois je ne puis les joindre. Il m'en reste jusqu'au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. Il me vient quelquefois en pensée que si cela continue de la sorte, Dieu me fera la grâce de trouver dans ce tourment la fin de ma vie, car il est assez violent pour donner la mort; mais, hélas! je n'en suis pas digne. Tout mon désir alors est de mourir. Je ne me souviens ni du purgatoire, ni de ces grands péchés par lesquels j'ai mérité l'enfer; tout s'efface de ma mémoire et s'absorbe dans ce brûlant désir de voir Dieu. Ce désert et cette solitude ont plus de charme pour mon âme que toutes les compagnies du monde. Si quelque chose pouvait la consoler, ce serait de s'entretenir avec des âmes qui eussent éprouvé le même tourment; mais personne, à ce qu'il lui semble, ne la croirait, ce qui est pour elle un autre tourment.

Cette peine arrive quelquefois à un tel excès, que l'âme ne voudrait plus comme auparavant se trouver dans la solitude; elle ne voudrait pas non plus de compagnie, mais seulement. rencontrer une âme dans le sein de laquelle elle pût exhaler ses plaintes. Elle est comme le supplicié qui, ayant déjà la corde au cou et se sentant étouffer, cherche à reprendre haleine. Ce désir de compagnie ne part, selon moi, que de la faiblesse de notre nature, qu'un tel martyre met en danger de mort. Je puis affirmer avec certitude qu'il en est ainsi. M'étant vue plus d'une fois dans la vie réduite à cette extrémité, soit par ces grandes maladies, soit par ces crises dont j'ai fait mention, je crois pouvoir dire que ce dernier danger de mort ne le cède à aucun des autres. Ainsi, dans cette agonie, c'est l'horreur naturelle qu'ont l'âme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours, afin de respirer. S'ils cherchent à parler de leur souffrance, à s'en plaindre, à faire diversion, c'est pour conserver la vie; tandis que, par un désir contraire, l'esprit ou la partie supérieure de l'âme voudrait bien ne point sortir de cette peine.

Je ne sais si ce que j'ai dit est juste, et si je me suis bien expliquée. Mais il me semble que cela se passe de la sorte. Jugez par là, mon père, du repos que je dois avoir en cette vie, puisque celui que je goûtais dans l'oraison et dans la solitude où Dieu me consolait se trouve maintenant presque toujours changé en ce tourment que je viens de dépeindre. Mais l'âme le trouve si agréable, elle en voit tellement le prix, qu'elle le préfère à toutes les joies spirituelles dont Dieu la favorisait auparavant. Ce chemin lui parait plus sûr, parce que c'est celui de la croix. Le bonheur qu'elle y goûte est, selon moi, d'un grand prix, parce que le corps n'y a point de part; il en a seulement à la peine, et l'âme savoure seule les délices de ce martyre. Je ne comprends pas comment cela peut se faire, je sais seulement qu'il en est ainsi; et je n'échangerais pas, je l'avoue, cette faveur visiblement surnaturelle, que je tiens de la pure bonté de Dieu et nullement de mes efforts, contre toutes celles dont il me reste à traiter. Je parle non de l'ensemble de ces faveurs, mais de chacune en particulier.

Il ne faut pas oublier que les transports de cette peine me sont venus après toutes les grâces rapportées avant celle-ci, et après toutes celles dont ce livre contiendra le récit; j'ajoute que c'est l'état où je me trouve maintenant.

Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois me cause des craintes jusqu'à ce que Notre Seigneur me rassure, celle dont je parle me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes. Mais le divin Maître me dit de ne pas craindre, et de plus estimer cette grâce que toutes celles qu'il m'avait faites: l'âme se purifiait dans cette peine, elle y était travaillée et purifiée comme l'or dans le creuset, afin que la main divine pût mieux étendre sur elle l'émail de ses dons; enfin, elle endurait là les peines qu'elle aurait endurées dans le purgatoire.

J'avais bien compris que c'était là une insigne faveur, mais ces paroles me laissèrent dans une sécurité beaucoup plus grande; mon confesseur me dit aussi que c'était véritablement l'œuvre de Dieu. A la vérité, quelque crainte que m'eût inspirée cette peine à cause du peu de vertu que je voyais en moi, jamais je n'avais pu croire qu'elle ne vînt point de Dieu; mon appréhension procédait uniquement de ce que je me trouvais indigne d'une grâce aussi excessive. Béni soit le Seigneur, dont la bonté est si grande! Amen.

Je m'aperçois que je suis sortie de mon sujet, car j'avais commencé à traiter des ravissements; mais cette peine dont je viens de parler est plus qu'un ravissement, et voilà pourquoi elle produit les effets que j'ai décrits.

Je reviens donc aux ravissements et à leurs effets ordinaires. Souvent mon corps en devenait si léger, qu'il n'avait plus de pesanteur; quelquefois c'était à un tel point, que je ne sentais presque plus mes pieds toucher la terre. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'attitude où il a été surpris: ainsi, il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l'état où le ravissement l'a trouvé. Quoique d'ordinaire on ne perde pas le sentiment, il m'est cependant arrivé d'en être entièrement privée; ceci a été rare, et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble: et bien qu'on ne puisse agir à l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre; c'est comme un son confus qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d'entendre cesse lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n'entend, on ne sent rien. Comme je l'ai dit précédemment dans l'oraison d'union, cette transformation totale de l'âme en Dieu est de fort courte durée; mais tant qu'elle dure, aucune puissance n'a le sentiment d'elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Cela dépasse sans doute la portée de notre entendement sur cette terre, et nous devons être incapables de recevoir une si haute lumière; du moins, Dieu ne veut pas nous la donner. C'est ce que j'ai vu par ma propre expérience.

Ici peut-être vous me demanderez, mon père, comment le ravissement se prolonge quelquefois plusieurs heures. D'après ce que j'ai souvent éprouvé, le ravissement, comme je l'ai dit de l'oraison précédente, n'est pas continu; l'âme en jouit seulement par intervalles. A diverses reprises elle s'abîme, ou plutôt Dieu l'abîme en lui; et après qu'il l'a tenue en cet état un peu de temps, la volonté seule demeure unie à lui. Dans les deux autres puissances, il se manifeste un mouvement semblable à celui de l'ombre de l'aiguille des cadrans solaires, laquelle ne s'arrête jamais. Mais quand le soleil de justice le veut, il sait bien les faire arrêter; et c'est là ce qui, à mon sens, est de très courte durée. Cependant, comme le transport ou élévation de l'esprit a été puissant, la volonté, malgré les nouveaux mouvements des deux autres facultés, reste abîmée en Dieu. En même temps, agissant en souveraine, elle produit sur le corps l'opération que j'ai marquée, afin que si les deux autres puissances s'efforcent par leur agitation de troubler sa paix, elle soit libre du moins des attaques de ses sens, les moindres de ses ennemis. Elle les suspend donc, parce que telle est la volonté du Seigneur. Les yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoiqu'on ne voulût pas les fermer; et si quelquefois ils s'ouvrent, ils ne distinguent ni ne remarquent rien, ainsi que je l'ai déjà dit. En cet état, le corps a perdu en grande partie le pouvoir d'agir, d'où il résulte que lorsque la mémoire et l'entendement s’unissent de nouveau à la volonté, ces deux puissances rencontrent moins de difficulté.

Que celui à qui Dieu fait une si grande faveur n'ait donc pas de peine de se trouver, pendant plusieurs heures, le corps comme lié, et parfois, la mémoire et l'entendement distraits. Le plus souvent, à la vérité, la distraction de ces deux puissances ne consiste qu'à se répandre en louanges de Dieu, dont elles sont comme enivrées, ou à tâcher de comprendre ce qui s'est passé en elles. Encore ne peuvent-elles le faire à leur gré, vu que leur état ressemble à celui d'un homme qui, après un long sommeil rempli de rêves, n'est encore qu'à demi éveillé.

Si je m'explique sur ce sujet avec tant d'étendue, c'est que je sais qu'il y a maintenant, et même en cet endroit (à Avila), des âmes à qui Notre Seigneur accorde de telles grâces, Si ceux qui les dirigent n'ont point passé par là, surtout si la science leur manque, il leur semblera peut-être que dans le ravissement ces personnes doivent être comme mortes. Ce que de telles âmes ont à souffrir de la part des confesseurs qui ne les comprennent pas, est vraiment digne de compassion, comme je le dirai dans la suite. Peut-être ne sais-je moi-même ce que je dis. C'est a vous, mon père, de juger si je rencontre juste en quelque chose, puisque le Seigneur vous a donné une connaissance expérimentale de ces grâces; mais comme elle est encore assez récente chez vous, il pourrait se faire que vous n'eussiez pas observé ces faits avec autant d'attention que moi.

C'est en vain qu'après le ravissement je fais des efforts pour remuer les membres; le corps demeure longtemps sans forces, l'âme les lui a toutes enlevées. Souvent, infirme auparavant et travaillé de grandes douleurs, il sort de là plein de santé et admirablement disposé pour l'action. Dieu se plaît ainsi à faire éclater la grandeur du don qu'il fait; il veut que le corps lui-même, qui déjà obéit aux désirs de l'âme, participe à son bonheur. Quand l'âme revient à elle, si le ravissement a été grand, il peut arriver qu'elle se trouve encore pendant un ou deux jours, et même trois, comme interdite et hors d'elle-même, tant ses puissances restent profondément absorbées.

C'est alors qu'on éprouve le tourment de rentrer dans la vie. L'âme sent qu'elle a des ailes pour voler, et que le léger duvet a disparu. Le moment est venu pour elle de déployer hautement l'étendard de Jésus-Christ. Devenue gouverneur de la citadelle, l'âme monte ou plutôt est transportée à la plus haute tour, pour y arborer la bannière de Dieu. De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux qui sont dans la plaine; loin de redouter les dangers, elle les désire, parce que Dieu lui donne comme la certitude de la victoire. Celui qui est placé en un lieu élevé porte au loin son regard: ainsi l'âme découvre très clairement le néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d'estime qu'on doit en faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté propre; elle voudrait même ne plus avoir de libre arbitre, afin d'être délivrée des combats qu'il lui suscite. Elle supplie le Seigneur de. lui accorder cette grâce: elle lui remet les clefs de sa volonté. La voilà donc, cette âme, de jardinier devenue gouverneur de citadelle. Elle ne veut faire en tout que la volonté de son maître. Elle ne veut être maîtresse ni d'elle-même ni de quoi que ce soit, non pas même du moindre petit fruit du jardin confié à ses soins. S'il produit quelque chose de bon, que le maître le distribue comme il le jugera à propos. Quant à elle, son unique vœu désormais est de ne rien posséder en propre, et de voir le Seigneur disposer de tout, selon les intérêts de sa gloire et de son bon plaisir.

La vérité est que tout cela se passe de la sorte. Ce sont là les effets que produisent dans l'âme ces ravissements, quand ils sont véritables. S'ils ne les produisaient pas, et si l'âme n'en tirait pas ces précieux avantages, non seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais que ce ne fussent plutôt de ces transports de rage dont parle saint Vincent Ferrier [2].

Quant à moi, je sais très bien, et j'ai vu par expérience, qu'un ravissement d'une heure, d'une durée même plus courte, suffit, quand il vient de Dieu, pour donner à l'âme l'empire sur toutes les créatures, et une liberté telle, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Elle voit bien qu'un si grand trésor ne vient point d'elle; elle ne sait même pas comment il lui a été donné; mais elle voit, avec évidence, les immenses avantages que lui apporte chacun de ces ravissements.

Pour le croire, il faut l'avoir éprouvé. Aussi, l'on ne donne point de créance à une pauvre âme qu'on a connue très imparfaite et qu'on voit soudain prétendre à des choses héroïques. Très promptement en effet, l'âme ne peut plus se contenter de servir le Seigneur d'une manière vulgaire, elle aspire à le faire de toute l'étendue de ses forces. On s'imagine qu'il y a là tentation et folie. Mais si l'on savait que tout cela ne vient point de cette âme, mais du Seigneur à qui elle a remis les clefs de sa volonté, on cesserait de s'étonner. Pour moi, j'en suis convaincue, lorsqu'une personne est élevée à cet état, ce souverain Roi prend un soin particulier de tout ce qu'elle doit faire. Oh! que l'on saisit bien alors le sens du verset dans lequel David demande les ailes de la colombe! (cf. Psaume 55, 7) Que l'on comprend clairement combien il avait raison de faire à Dieu cette prière, et à combien juste titre nous devrions tous la lui adresser! On le voit avec évidence, l'esprit prend alors son vol pour s'élever au-dessus de tout le créé et avant tout au-dessus de lui-même; mais c'est un vol suave, un vol délicieux, un vol sans bruit.

Quel empire est comparable à celui d'une âme qui, de ce faîte sublime où Dieu l'élève, voit au-dessous d'elle toutes les choses du monde, sans être captivée par aucune? Qu'elle est confuse de ses attaches d'autrefois! Comme elle s'étonne de son aveuglement! Quelle compassion elle porte à ceux qu'elle voit dans les mêmes ténèbres, surtout si ce sont des personnes d'oraison, et envers qui Dieu se montre déjà prodigue de ses faveurs! Elle voudrait élever sa voix pour leur faire connaître combien ils s'égarent; quelquefois même elle ne peut s'en défendre, et alors mille persécutions pleuvent sur sa tête. On l'accuse de peu d'humilité; elle prétend, dit-on, instruire ceux de qui elle devrait apprendre. Si c'est une femme, on lui fait encore plus vite son procès. Et on a raison de la condamner, parce qu'on ignore le transport qui la presse. Souvent, incapable d'y résister, elle ne peut s'empêcher de détromper ceux qu'elle aime. Elle voudrait les voir libres de la prison de cette vie, où elle a été enchaînée elle-même; car, elle le voit clairement, c'est bien d'une prison qu'elle a été tirée.

Elle gémit d'avoir été jadis sensible au point d'honneur, et de l'illusion qui lui faisait regarder comme honneur ce que le monde appelle de ce nom. Elle n’y voit plus qu’un immense mensonge, dont nous sommes tous victimes. Elle comprend que l'honneur digne de ce nom n’est point mensonger, mais très véritable, qu'il estime ce qui mérite de l'être qu'il considère comme un néant ce qui est un néant, car tout ce qui prend fin et n'est pas agréable à Dieu est néant, et moins encore que le néant. Elle se rit d'elle-même en songeant qu'il y a eu un temps dans sa vie où elle a fait quelque cas de l'argent, et où elle en a eu quelque désir. A la vérité, je n'ai jamais eu à me confesser d'un tel désir; c'était une assez grande faute pour moi d'avoir accordé quelque estime aux richesses. Si l'on pouvait avec elles acheter le bonheur dont je jouis, je les priserais extrêmement; mais je vois au contraire que pour obtenir ce bonheur, il faut renoncer à tout.

Qu'achète-t-on avec cet argent dont on a soif? Est-ce un bien de quelque prix? est-ce un bien durable et pourquoi le veut-on? Quel lugubre repos on se procure, et qu'il coûte cher! Souvent, avec cet argent, on descend en enfer et l'on achète un feu qui ne s'éteint pas, Un supplice sans fin. Oh! si les hommes pouvaient tous le regarder comme un peu de boue inutile, quelle harmonie régnerait dans le monde! Quel affranchissement des soucis qui nous troublent! Avec quelle amitié tous se traiteraient mutuellement, si l'intérêt de l'honneur et de l'argent disparaissait de la terre! Pour moi, je tiens que ce serait le remède à tout.

L'âme voit de quel aveuglement sont frappés les esclaves des plaisirs, et comment, par ces plaisirs, ils n'acquièrent, dès cette vie même, que des peines et des troubles amers. Quelle inquiétude quel peu de contentement! comme ils travaillent en vain!

En elle-même, l'âme découvre, à la lumière du Soleil divin, non seulement les toiles d'araignée ou les grandes fautes, mais encore les grains de poussière, si petits qu'ils soient. Elle a beau faire tous ses efforts pour tendre à la perfection, dès que ce Soleil l'investit de ses rayons, elle se trouve extrêmement trouble: semblable à l'eau dans un verre, qui, loin du soleil, semble pure et limpide, mais qui, exposée à ses rayons, paraît toute remplie d'atomes. Cette comparaison est parfaitement juste. Quand Dieu n'a pas encore accordé d'extase à l'âme, elle croit éviter avec soin toute offense, et faire pour son service tout ce qui dépend d'elle. Mais lorsque, dans l'extase, le Soleil de justice donne sur elle et lui fait ouvrir les yeux, elle découvre tant d'atomes d'imperfections qu'elle voudrait les refermer aussitôt. Comme le jeune aiglon, elle n'est pas encore assez forte pour regarder fixement ce Soleil, mais pour peu qu'elle tienne les yeux ouverts, elle se voit comme une eau très trouble. Elle se rappelle ces paroles: « Seigneur, qui sera juste devant vous? » (Cf. Psaume 143, 2) Quand elle considère ce divin Soleil, elle est éblouie de sa clarté; et quand elle se considère elle-même, la boue de ses misères lui met un bandeau sur les yeux, et cette petite colombe se trouve aveugle. Oui, très souvent, elle demeure complètement aveugle, absorbée, effrayée, évanouie, devant les merveilles si grandes qu'elle contemple. C'est là qu'elle trouve ce trésor de la vraie humilité, qui fait qu'elle n'a plus de peine à dire ou à entendre dire du bien d'elle-même. Que le maître du jardin en distribue les fruits à son gré: c'est à lui, et non à elle, de le faire. Ainsi, ne gardant rien entre les mains, elle fait hommage au Seigneur de tout le bien qu'elle possède, et si elle parle de soi, c'est uniquement pour la gloire de son Dieu. Elle sait que dans ce jardin rien ne lui appartient en propre; et voulût-elle l'ignorer, cela n'est pas en son pouvoir, car elle le voit d'un œil que Dieu, malgré elle, ferme aux choses du monde et tient ouvert à la vérité.

* * * * *

[1] Voici le jugement que portait saint Jean de la Croix, après avoir lu l'écrit de sainte Thérèse sur cette haute matière: « Ce serait ici le lieu de parler des différents caractères qui distinguent les ravissements, les extases, les élévations et les vols d'esprit dont les âmes spirituelles sont souvent favorisées. Mais je laisse ce travail à quelque autre qui s'en acquittera mieux que moi. D'ailleurs notre bienheureuse mère Thérèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières; et j'espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés, et donnés au public sous peu de temps. » (Cantique spirituel, strophe XIII.)

[2] Sainte Thérèse se sert ici d'un mot qui n'est pas espagnol. Modifiant tant soit peu l'expression arrobamiento, qui signifie ravissement, elle dit rabamiento, mot de sa façon, auquel répondrait dans notre langue celui d'enragement. Par ce terme qu'elle invente, elle rend mieux l'énergie de celui qu'emploie saint Vincent Ferrier, dans sonTraité de la vie spirituelle, pour flétrir et stigmatiser les faux ravissements. Voici le passage auquel la sainte fait visiblement allusion:« Tenez pour certain que la plus grande partie des ravissements, ou plutôt des rages des messagers de Antéchrist, vient de cette manière. »

SAINTE
THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

V

 

CHAPITRE 21

En terminant ce qui regarde ce sujet, je dirai que Dieu, pour ravir cette âme, n'a pas besoin de son consentement. Elle le lui a déjà donné; il sait qu'elle s'est remise avec sa volonté entre ses mains, et il ne peut être trompé par elle, parce qu'il connaît tout. Il n'en pas de même ici-bas, où tout est plein d'artifice et de duplicité. Une personne vous prodigue tant de marques d'affection, que vous croyez avoir gagné son cœur; mais bientôt vous vous apercevez que tout cela n'était que mensonge. Non, la vie n'est pas supportable au milieu de tant d'intrigues, surtout si l'intérêt vient à s'y mêler.

Heureuse donc l'âme que Dieu élève à l'intelligence de la vérité! Quel admirable état pour des rois que celui-là! Combien il vaudrait mieux pour eux travailler à l'acquérir que chercher à posséder de grands domaines. Quel ordre on verrait dans leurs États! Que de maux seraient évités! combien auraient déjà été épargnés au monde! Quand on a vu ainsi la vérité, on ne craint plus de perdre ni la vie ni l'honneur pour l'amour de Dieu. Quelle précieuse disposition dans ceux qui sont plus étroitement tenus que leurs sujets à défendre l'honneur de Dieu, puisqu'ils sont souverains et qu'ils marchent à la tête des peuples! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer les hérétiques d'un rayon de lumière, ils seraient prêts à sacrifier mille royaumes. Et ils auraient raison. Car en échange de ce sacrifice, ils s'assureraient la possession d'un royaume qui n'a point de fin.

Il suffit d'une seule goutte de cette eau du ciel tombant dans une âme, pour lui inspirer un profond dégoût de tout ce qui est terrestre. Qu'éprouvera-t-elle donc quand, l'heure venue, elle s'y plongera tout entière? O mon Dieu! pourquoi faut-il qu'il ne m'ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités? Comme tant d'autres qui savent les annoncer tout autrement que moi, je n'aurais point obtenu créance; mais mon âme, du moins, se serait satisfaite. Oui, le sacrifice de ma vie me paraîtrait bien peu de chose, au prix d'une seule de ces vérités communiquée aux hommes. J'ignore toutefois ce que je ferais, car puis-je me fier à moi-même? Cependant, telle que je suis, je sens, pour dire des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue. Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez: volontiers, pourvu que je pusse vivre sans vous offenser, je me dessaisirais des faveurs que vous m'avez accordées, pour les céder aux rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu'ils autorisent, et ces grâces seraient en eux la source des plus grands biens. O mon Dieu, éclairez-les sur l'étendue de leurs obligations. Elles sont grandes ces obligations, puisque vous les distinguez si fort des autres hommes ici-bas, que vous daignez même, comme je l'ai entendu dire, faire paraître des signes dans le ciel lorsque vous les rappelez à vous. A cette seule pensée, mon âme est pénétrée d'un sentiment de dévotion. Vous voulez par là, ô mon Roi, leur apprendre à vous imiter pendant leur vie, puisque ces signes dans le ciel impriment à leur mort une certaine ressemblance avec la vôtre.

Mon langage est très hardi; si vous le trouvez blâmable, veuillez, mon père, déchirer cette page. Sachez-le cependant, si je pouvais leur parler en face, et si j'avais l'espoir d'en être écoutée, je leur dirais ces vérités avec plus d'énergie encore. Je prie beaucoup pour eux, et j'ai un ardent désir que Dieu exauce mes prières. Il ne s'agit après tout que de risquer sa vie, et bien souvent je désire en être délivrée; ce serait donc perdre bien peu pour gagner beaucoup. Au reste, il n'y a plus moyen de vivre ici-bas, puisque l'on est contraint d'y voir de ses yeux l'illusion qui nous entraîne, et l'aveuglement dont nous sommes frappés.

Parvenue à cette hauteur, l'âme ne forme pas seulement des désirs pour Dieu, mais elle reçoit de lui la force de les réaliser. Elle s'élance au-devant de toutes les occasions de le servir. Encore ne croit-elle rien faire, tant est vive, comme je le disais, la lumière qui lui montre qu'excepté servir Dieu, tout le reste n'est qu'un néant. La douleur alors, surtout quand on est aussi inutile que je le suis, est de ne pas voir se présenter ces occasions. Mais vous, ô mon souverain Bien, veuillez permettre qu'un jour vienne où je pourrai vous payer au moins un denier [3] sur mes dettes immenses! Daignez, Seigneur, faire en sorte que votre servante vous rende enfin quelque petit service. On a vu d'autres femmes vous prouver leur amour par des actions héroïques; et moi, je ne sais que parler. C'est pourquoi vous ne voulez point, ô mon Dieu, m'employer à des œuvres. Ainsi, tout mon service se réduit à des paroles et à des désirs. Encore, ma langue n'est-elle pas libre; hélas! j'en abuserais peut-être. Fortifiez vous-même mon âme, commencez à la disposer, ô vous, Bien de tous les biens, ô mon Jésus! Faites naître au plus tôt pour moi des occasions de travailler pour votre gloire. Tant recevoir et ne rien donner en retour, c'est un tourment qui ne se peut souffrir. Coûte que coûte, Seigneur, ne me laissez pas plus longtemps paraître devant vous les mains si vides, puisque vous devez mesurer la récompense sur les œuvres. Voici ma vie, voici mon honneur et ma volonté; je vous ai tout donné, je suis à vous, disposez de moi selon votre bon plaisir. Je sens, ô mon Seigneur, toute mon impuissance. Gardez-moi près de vous, à cette hauteur où les vérités se découvrent à l'âme, et je pourrai tout; mais si vous vous éloignez tant soit peu, je me retrouverai bientôt, comme autrefois, sur le chemin de l'enfer.

Ah! que doit sentir une âme, quand, de cette région où elle est parvenue, elle est forcée de revenir au commerce des hommes, et d'assister comme spectatrice à cette pitoyable comédie de la vie présente! Quel supplice pour elle de consumer le temps à réparer les forces du corps par la nourriture et par le sommeil! Tout lui pèse, elle ne sait comment fuir, elle est enchaînée, elle se voit prisonnière. Oh! comme elle sent sa captivité dans ce corps, et la misère de la vie! Qu'elle comprend bien la raison qui portait saint Paul à supplier Dieu de l'en affranchir! Avec l'Apôtre elle élève de grands cris vers Dieu, et lui demande la liberté. J'ai parlé déjà de ces aspirations; mais ici, ce sont des désirs si impétueux, que très souvent l'âme paraît vouloir s'élancer hors du corps, pour saisir cette liberté qu'on lui refuse. Elle se regarde comme vendue sur une terre étrangère, et ce qui lui est le plus amer, c'est de trouver bien peu d'âmes qui gémissent avec elle et demandent la fin de leur exil, tandis que le plus grand nombre n'aspirent qu'à jouir de la vie.

Ah! si nous n'étions attachés à rien, si nous ne mettions point notre bonheur dans les choses de la terre, comme le regret de l'absence de Dieu se ferait sentir à nos âmes, et comme la crainte de la mort serait tempérée par le désir de jouir de la vie véritable! Je m'arrête de temps en temps à cette considération: si, malgré mon peu d'amour, malgré mon incertitude du bonheur à venir que n'ont pas mérité mes œuvres, il me suffit de cette lumière que le Seigneur m'a donnée, pour éprouver souvent un si mortel ennui de me voir dans ce lieu de bannissement, que devaient donc éprouver les saints! Que devaient sentir un saint Paul, une sainte Madeleine, et tant d'autres, en qui ce feu de l'amour divin jetait de si vives flammes! Leur vie devait être un martyre continuel. Une chose, ce me semble, calme un peu ma peine, et me donne quelque repos, c'est de traiter avec des personnes en qui je trouve les mêmes désirs: j'entends des désirs confirmés par des œuvres. Il y a, en effet, des personnes qui croient posséder ce détachement et le publient, et de fait, vu leur état et les nombreuses années consacrées au travail de la perfection, il devrait en être ainsi; et cependant elles se font illusion. Mais l'âme qui l'a obtenu connaît de bien loin celles qui ne l'ont qu'en paroles, et celles qui l'ont en réalité. Elle voit le faible avancement des unes, et les admirables progrès des autres; on le discerne très facilement, dès qu'on a de l'expérience.

J'ai fait connaître les effets des ravissements qui viennent de l'esprit de Dieu. Ces effets sont tantôt plus grands et tantôt moindres. Dans les commencements, par exemple, ils sont moins sensibles, parce qu'ils ne sont pas encore confirmés par les œuvres. La perfection a ses progrès, et avant que l'âme ait fait disparaître les dernières traces des toiles d'araignées dont je parlais plus haut, il faut un certain temps. Mais à mesure qu'elle grandit en amour et en humilité, les fleurs de ses vertus répandent pour elle et pour les autres des parfums plus pénétrants. Il est vrai néanmoins que par un seul de ces ravissements, Dieu peut opérer dans l'âme de telle sorte, qu'il lui reste peu de travail pour acquérir la perfection. Nul ne saurait concevoir, s'il ne l'a éprouvé, de quels dons Dieu enrichit alors une âme. Jamais, ce me semble, tous nos efforts ne sauraient nous faire parvenir jusque-là. Sans doute, avec l'aide du Seigneur, et en suivant la route tracée par ceux qui ont écrit de l'oraison, en appliquant les principes et les moyens indiqués, on pourra arriver à la perfection et à un notable détachement; mais ce ne sera qu'en plusieurs années, et avec beaucoup de travail. Au lieu qu'ici, c'est le Seigneur qui agit en peu de temps et sans aucun effort de notre part. Il détache sans retour l'âme de cette terre, et il lui en donne l'empire, fût-elle aussi indigente de mérites que je l'étais: je ne puis rien dire de plus fort, car je n'en avais véritablement presque aucun. Si l'on demande pourquoi il agit ainsi, je dirai: parce qu'il le veut, et qu'il agit comme il lui plaît. Quand il ne trouve pas l'âme disposée, il la dispose à recevoir le bien dont il l'enrichit. Ainsi, il n'accorde pas toujours ses trésors comme récompense des soins avec lesquels on a cultivé le jardin; il est très certain pourtant qu'il récompense avec libéralité ceux qui, s'adonnant à cette culture, travaillent à se détacher de tout. Mais quelquefois, je le répète, il lui plaît de faire éclater son souverain pouvoir sur le sol le plus ingrat, et de rendre une âme imparfaite capable des plus grands biens. Cette âme est alors comme impuissante à retomber dans les offenses qu'elle commettait auparavant.

Dans cet état, l'âme connaît si clairement la vérité et en a une vue si habituelle, qu'elle regarde tout le reste comme un jeu de petits enfants. Elle se prend parfois à rire en voyant, jusque dans la vie religieuse, des personnes graves, des personnes d'oraison, faire tant de cas de certains points d'honneur qu'elle a déjà foulés aux pieds. Il est, disent-elles, de la prudence et de la dignité de leur rang d'en user de la sorte, pour être plus utiles aux autres. Mais elle sait très bien qu'en méprisant cette dignité de leur rang pour l'amour de Dieu, elles feraient plus de bien en un seul jour, qu'elles n'en feront en dix ans, en s'efforçant de la maintenir.

Cette âme mène une vie de souffrances, elle porte toujours la croix, mais elle fait d'admirables progrès. Ceux qui ont des rapports avec elle la croient à la cime de la perfection; et néanmoins, peu de temps après, elle est encore plus haut, parce que Dieu répand toujours en elle de nouvelles grâces. Dieu est l'âme de cette âme, il s'en réserve la conduite, et il est lui-même sa lumière; il lui prête, ce semble, une assistance continuelle pour la préserver de toute offense; il ne cesse de lui prodiguer ses dons et de l'exciter à le servir.

CHAPITRE 22

Je veux parler ici, mon père, d'une chose qui me paraît importante. Ce que je vais dire, si vous l'approuvez, pourra n'être pas sans utilité pour quelques personnes.

Voici ce qu'on lit dans certains livres qui traitent de l'oraison. La contemplation étant entièrement surnaturelle et l'œuvre du Seigneur, l'âme ne peut, il est vrai, y arriver par elle-même; mais quand elle a passé plusieurs années dans la voie purgative, et se trouve déjà avancée dans l'illuminative, elle peut s'aider, en retirant sa pensée de toutes les créatures, et en l'élevant humblement vers le Créateur. Je ne sais pas bien ce que ces auteurs entendent par illuminative; c'est, je m'imagine, la voie de ceux qui font des progrès. Ils recommandent beaucoup d'éloigner de soi toute image corporelle, et de s'élever à la contemplation de la divinité; car, disent-ils, pour ceux qui sont parvenus jusque-là, l'humanité de Jésus-Christ elle-même est un empêchement et un obstacle à la parfaite contemplation. Ils allèguent ce que Notre Seigneur dit à ses apôtres, le jour de son Ascension, en leur annonçant l'arrivée du Saint-Esprit. Mais si alors ils avaient cru, aussi fermement qu'après la descente de ce divin Esprit, que Notre Seigneur était Dieu et homme, ils n'auraient pas, je pense, rencontré un obstacle dans son humanité. Aussi le divin Maître n'adressa-t-il point ces paroles à sa mère, qui avait pour lui plus d'amour que tous les disciples ensemble. La contemplation étant une œuvre purement spirituelle, tout ce qui tombe sous les sens peut, disent ces auteurs, devenir un obstacle et un empêchement; d'après eux, ce que l'on doit tâcher de faire, c'est de se considérer comme dans une enceinte, de toutes parts environné de Dieu, et entièrement abîmé en lui. Cela me semble bon quelquefois; mais s'éloigner entièrement de Jésus-Christ, compter son corps divin parmi nos misères, le mettre au rang des autres créatures, c'est ce que je ne puis souffrir.

Plaise à sa Majesté que je sache me faire entendre! Je ne voudrais pas donner un démenti à des hommes qui sont doctes, gens spirituels et sachant ce qu'ils disent; Dieu, d'ailleurs, attire les âmes par bien des voies et par des moyens bien divers. Ce que je veux dire maintenant, sans me mêler du reste, c'est comment il a conduit la mienne, et le péril où je me vis, en voulant me conformer à ce que je lisais. Je crois bien que celui qui sera arrivé à l'union, mais sans passer plus avant, je veux dire aux ravissements, aux visions et aux autres grâces que Dieu fait aux âmes, regardera ce qui est dit dans ces livres comme le meilleur, ainsi que je le faisais moi-même. Mais si j'en étais restée là, jamais, je crois, je ne serais arrivée où je suis maintenant; à mon avis, c'était une illusion. Peut-être est-ce moi qui me trompe, mais je dirai ce qui m'arriva.

Comme je n'avais pas de maître, je lisais ces livres où je pensais pouvoir puiser peu à peu quelque connaissance; mais j'ai compris depuis que si le Seigneur ne m'eût instruite, je n'eusse pu apprendre que fort peu de chose par mes lectures; car ce que j'entendais n'était rien, jusqu'à ce qu'il plût à sa Majesté de me le faire apprendre par expérience. Je ne savais pas même ce que je faisais en tenant dans l'oraison la conduite que j'y tenais. Dès que je commençai à avoir un peu d'oraison surnaturelle, j'entends de quiétude, je tâchais d'écarter de ma pensée tout objet corporel. Toutefois, élever mon âme plus haut, je ne l'osais; étant toujours si imparfaite, j'y voyais de la témérité. Il me semblait néanmoins sentir la présence de Dieu, ce qui était vrai, et je tâchais de me tenir recueillie en lui. C'est là une oraison agréable et où l'on trouve de grandes délices, pour peu que Dieu se fasse goûter à l'âme. Comme ce profit et ce plaisir se sentent, personne ne m'eût fait retourner à la sainte humanité du Sauveur, dans laquelle je croyais vraiment trouver un obstacle.

O Seigneur de mon âme et mon bien, Jésus crucifié! je ne me souviens jamais sans douleur de cette opinion que j'ai eue. Je la considère comme une grande trahison, bien qu'elle vînt de mon ignorance: j'avais été toute ma vie si dévote à Notre Seigneur! Ceci, en effet, n'arriva que vers la fin, je veux dire avant l'époque où Dieu m'accorda des ravissements et des visions. Le temps où je fus dans cette opinion dura très peu, et ainsi je revenais toujours à ma coutume de chercher ma joie dans ce bon Maître, surtout lorsque je communiais. J'eusse voulu avoir toujours devant les yeux son portrait et son image, ne pouvant les avoir aussi profondément gravés en mon âme que je l'eusse souhaité. Ai-je bien pu, Seigneur, avoir en l'esprit, même une heure seulement, cette pensée que vous me dussiez être un obstacle dans la voie d'un plus grand bien? Et d'où me sont venus à moi tous les biens, si ce n'est de vous? Je ne veux point penser qu'en ceci j'aie commis de faute, car j'en éprouve une trop vive douleur, et certainement ce n'était que de l'ignorance. Aussi, vous avez voulu y apporter remède; dans votre bonté, vous m'avez envoyé des personnes pour me tirer de cette erreur. Vous avez fait davantage, vous avez daigné vous montrer à moi très souvent, comme je le dirai dans la suite: c'était pour me faire comprendre plus clairement combien grande était cette erreur; pour que je le fisse comprendre à un grand nombre d'autres, à qui je l'ai dit; enfin, pour me le faire écrire maintenant en cet endroit. Quant à moi, je suis convaincue que si beaucoup d'âmes arrivées à l'oraison d'union n'avancent pas davantage, et ne parviennent pas à une très grande liberté d'esprit, ce qui les arrête, c'est cette fausse idée.

Il y a, ce me semble, deux raisons sur lesquelles je puis fonder mon sentiment; peut-être ce que j'en dis n'a-t-il pas grande valeur, c'est du moins le fruit de mon expérience; car jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur de m'éclairer, mon âme était en fâcheux état; elle ne recevait de consolations que par intervalles; et hors de là, elle se trouvait, dans ses peines et ses tentations, sans cette compagnie du divin Maître, dont elle a eu ensuite le bonheur de jouir. La première raison sur laquelle je me fonde, c'est qu'il y a là un léger manque d'humilité, si couvert et si caché qu'on ne s'en aperçoit pas. Quel est celui, en effet, qui, même après avoir passé sa vie dans les oraisons et les pénitences, en butte à toutes les persécutions imaginables, ne regarde comme un précieux trésor et une magnifique récompense, la grâce que lui accorde la divin Maître de rester avec saint Jean au pied de la croix? Il fallait pour cela mon orgueil et mes misères. Je ne sais en quel cerveau, si ce n'est dans le mien, il peut entrer de ne pas se contenter d'une telle faveur. Au reste, je n'ai fait que perdre de toutes manières, là où je croyais gagner.

Il peut arriver que notre sensibilité, ou la maladie, ne nous permette pas de toujours méditer la passion du Sauveur, ce qui en soi est pénible. Qui nous empêche alors de rester auprès de Jésus-Christ ressuscité, puisque nous l'avons si près de nous dans le très saint Sacrement, où il est déjà glorifié? De cette manière nous ne le verrons pas accablé de douleurs, déchiré de verges, ruisselant de sang, épuisé de fatigue sur les chemins, persécuté par ceux qu'il comblait de biens, renoncé par des apôtres incrédules. Il est, je l'avoue, des âmes qui ne sauraient penser constamment à de si grands tourments. Eh bien! le voici sans souffrances, plein de gloire, excitant les uns et encourageant les autres, avant de monter aux cieux; le voici notre compagnon au très saint Sacrement, car il n'a pas été, ce semble, en son pouvoir de s'éloigner un moment de nous. Et moi, Seigneur, j'ai pu m'éloigner de vous, dans l'espoir de vous mieux servir! Au moins, quand je vous offensais, je ne vous connaissais pas; mais vous connaître, et penser par cet éloignement m'unir plus étroitement à vous! Oh! quel mauvais chemin je suivais, Seigneur! ou plutôt, j'avais perdu tout chemin. Mais vous m'avez enfin remise dans la vraie voie, et je ne vous ai pas plus tôt vu près de moi, que j'ai vu tous les biens réunis. Quelque traverse qui me soit arrivée depuis, pour la supporter avec courage, je n'ai eu qu'à jeter les yeux sur vous, à vous considérer devant vos juges. Avec un si bon ami présent, avec un si bon capitaine qui marche en tête quand il s'agit de souffrir, tout se peut supporter. Il est là qui nous aide et nous donne du cœur, jamais il ne nous manque, c'est un ami véritable.

Pour moi, surtout depuis mon erreur, je l'ai reconnu et je le vois clairement: nous ne pouvons plaire à Dieu que par Jésus-Christ; et sa volonté est de ne nous accorder de grandes grâces que par les mains de cette Humanité très sainte, en qui, comme il le dit, il met ses complaisances. C'est cent et cent fois que je l'ai vu par expérience, et je l'ai entendu de la bouche même de Notre Seigneur. C'est par cette porte, comme je l'ai vu clairement, que nous devons entrer, si nous voulons que la souveraine Majesté nous découvre de grands secrets. Ainsi, mon père, ne cherchez point d'autre route, fussiez-vous au sommet de la contemplation. On marche sûrement par celle-là. Oui, c'est par notre bon Maître que nous viennent tous les biens. Lui-même il daignera vous enseigner; étudiez sa vie, il n'est pas de plus parfait modèle. Que désirons-nous de plus qu'un si bon ami, qui, toujours à côté de nous, ne nous abandonne pas dans les travaux et les tribulations, comme font ceux du monde? Bienheureux celui qui l'aime véritablement, et qui toujours le garde près de soi! Jetons les yeux sur le glorieux saint Paul, dont les lèvres ne pouvaient se lasser de répéter: Jésus, tant il le possédait au plus intime de son cœur. J'ai considéré avec soin, depuis que j'ai compris cette vérité, la conduite de quelques saints, grands contemplatifs, et ils n'allaient pas par un autre chemin. Saint François nous en donne la preuve par les stigmates; saint Antoine de Padoue, par son amour pour l'enfant Jésus; saint Bernard trouvait ses délices dans la sainte Humanité; sainte Catherine de Sienne et beaucoup d'autres, que vous connaîtrez mieux que moi, en faisaient autant.

Sans doute, il doit être bon de s'éloigner de tout ce qui est corporel, puisque des personnes si spirituelles le disent; mais, à mon avis, on ne doit le faire que lorsque l'âme est très avancée, car jusque-là il est évident qu'il faut chercher le Créateur par les créatures. Cela dépend des grâces que le Seigneur accorde aux âmes, et je ne veux pas m'en occuper. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est qu'on ne doit pas compter au nombre des obstacles la très sacrée humanité de Jésus-Christ; et pour donner l'intelligence de cette vérité, je souhaiterais savoir m'expliquer avec une clarté parfaite.

Lorsque Dieu veut suspendre toutes les puissances de l'âme, comme nous avons vu qu'il le fait dans les degrés d'oraison déjà exposés, il est clair que, quand même nous ne le voudrions pas, cette présence de l'humanité sainte du Sauveur nous est enlevée. Qu'alors il en soit ainsi, fort bien; heureuse une telle perte qui ne va qu'à nous faire mieux jouir de ce que nous semblons perdre! Car alors l'âme s'occupe tout entière à aimer Celui que l'entendement travaillait à connaître; elle aime ce qu'il ne comprenait pas, et elle jouit de ce dont elle n'aurait pu jouir parfaitement sans se perdre elle-même, afin, comme je l'ai dit, de se mieux retrouver. Mais que nous autres, au lieu de travailler de toutes nos forces à avoir toujours présente (et plût à Dieu que ce fût toujours!) cette Humanité très sainte, nous prenions volontairement et avec un soin attentif une habitude toute contraire, voilà ce qui ne me parait pas bien, et ce qui est pour l'âme marcher en l'air, comme on dit. Elle demeure, en effet, comme privée de tout appui, à quelque haut degré qu'elle se croie remplie de Dieu.

Faibles humains que nous sommes, il est d'une immense utilité pour nous, toute la vie, de nous représenter Jésus-Christ comme homme; or, le second inconvénient de cette méthode est précisément de nous en détourner. J'ai déjà signalé le premier: c'est un petit défaut d'humilité pour l'âme, ai-je dit, de prétendre s'élever avant que le Seigneur l'élève, de ne pas se contenter de méditer sur cette Humanité sainte, et de vouloir être Marie avant d'avoir travaillé avec Marthe. Lorsque le Seigneur veut qu'elle soit Marie, quand ce serait dès le premier jour, il n'y a rien à craindre; mais de grâce, ne nous invitons pas nous-mêmes, comme je l'ai, je crois, dit autre part. Ce petit défaut d'humilité, cet atome qui ne semble rien, nuit cependant beaucoup à l'âme qui veut avancer dans la contemplation.

Je reviens au second inconvénient d'une telle pratique: nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps; vouloir sur cette terre, surtout quand on y est aussi enfoncé que je l'étais, se faire des anges, c'est une folie. Il faut pour l'ordinaire un appui à la pensée; quelquefois, il est vrai, l'âme sortira de soi; souvent même elle sera si remplie de Dieu, qu'elle n'aura besoin d'aucun objet créé pour se recueillir; mais ceci n'est pas habituel; et lorsque les affaires, les persécutions, les peines troublent ce repos, lorsque la sécheresse se fait sentir, c'est un très bon ami pour nous que Jésus-Christ. Nous le considérons comme homme, et nous le voyons avec des infirmités et des souffrances; il devient pour nous une compagnie, et quand on en a la coutume, il est très facile de le trouver près de soi. A la vérité, il viendra des temps où l'on ne pourra ni l'un ni l'autre. Voilà pourquoi il est bon, comme je l'ai dit, de ne pas nous habituer à rechercher les consolations de l'esprit; advienne que pourra: tenir la croix embrassée, c'est une grande chose. Cet adorable Sauveur resta privé de toute consolation, on le laissa seul dans ses souffrances; gardons-nous bien, nous autres, de le délaisser ainsi. Sa divine main, qu'il nous tendra, sera plus puissante que notre industrie pour nous faire monter plus haut. Il nous soustraira la vue de son humanité quand il verra que cela convient, et qu'il voudra élever l'âme au-dessus d'elle-même, ainsi que je l'ai dit. Dieu regarde avec complaisance une âme qui, par humilité, met entre elle et lui son divin Fils comme médiateur; il aime à voir en elle un tel amour pour ce Fils bien-aimé, que, lors même qu'il veut l'élever à une très haute contemplation, elle s'en reconnaisse indigne, lui disant avec saint Pierre: « Retirez-vous de moi, Seigneur, car je suis un pécheur. » (Lc 5, 8)

Voilà ce que j'ai éprouvé; c'est ainsi que Dieu a conduit mon âme. D'autres iront, comme je l'ai dit, par un chemin plus court. Ce que j'ai compris, c'est que tout cet édifice de l'oraison doit être fondé sur l'humilité, et que plus une âme s'abaisse dans l'oraison, plus Dieu l'élève. Je ne me souviens pas d'avoir reçu une seule de ces grâces signalées dont je vais parler, que ce ne fût dans ces moments où j'étais anéantie à la vue de ma misère. Dans sa bonté, Notre Seigneur, pour m'aider à me connaître, allait même jusqu'à m'éclairer sur certaines choses que par moi-même je n'aurais pu découvrir.

J'en ai la conviction profonde: lorsqu'une âme fait quelque chose de son côté pour s'aider dans cette oraison d'union, elle ne tardera pas à voir s'évanouir le profit qu'il lui semble en retirer au premier moment; c'est un édifice sans fondement qui s'écroulera bientôt, et je crains que jamais elle n'arrive à la véritable pauvreté d'esprit. Elle consiste, pour l'âme qui a déjà renoncé aux plaisirs d'ici-bas, à ne pas chercher des consolations et des douceurs dans l'oraison, mais à trouver son bonheur dans les souffrances pour l'amour de Celui qui y vécut toujours, et à rester en paix tant au milieu des croix qu'au milieu des sécheresses. Sans doute il en coûtera à la nature; mais ce ne sera pas au point de causer à l’âme cette inquiétude ni cette peine qu’éprouvent certaines personnes. Si elles ne sont toujours à travailler avec l'entendement, et si elles n'ont pas toujours de la dévotion, elles pensent que tout va être perdu; comme si par leur travail elles pouvaient mériter un si grand bien! Qu'elles recherchent cette dévotion, et se tiennent soigneusement en la présence de Dieu, certes, je me garde de les en blâmer; mais si elles ne peuvent avoir même une bonne pensée, qu'elles ne se tuent pas pour cela, ainsi que je l'ai déjà dit. Nous sommes des serviteurs inutiles; que pensons-nous pouvoir? Le Seigneur veut alors que nous reconnaissions notre impuissance, et que nous nous comportions comme ces ânons qui tournent la noria dont j'ai parlé. Ayant les yeux bandés, et sans savoir ce qu'ils font, ils tirent plus d'eau que le jardinier avec toute son industrie.

Dans ce chemin de l'oraison, il faut marcher avec liberté, nous remettant entièrement entre les mains de Dieu. Si sa Majesté veut nous faire monter jusqu'au rang de ses courtisans et de ses favoris, allons de bon cœur; sinon, servons dans les derniers offices, et n'allons pas nous asseoir à la meilleure place, comme je l'ai dit quelquefois. Dieu a plus soin de nous que nous-mêmes, et il sait à quoi chacun est propre. De quoi sert de se gouverner soi-même, quand on a déjà donné toute sa volonté à Dieu? Cela me semble moins tolérable encore ici que dans le premier état d'oraison, et nous nuit beaucoup plus, parce que les biens dont il s'agit sont des biens surnaturels. Si quelqu'un a une mauvaise voix, quelque effort qu'il fasse pour chanter, il ne parviendra pas à la rendre belle; mais si Dieu veut lui en donner une belle, il n'a nul besoin de s'exercer auparavant. Supplions donc constamment le Seigneur de nous faire des grâces, mais avec abandon à son bon plaisir, et pleins de confiance en la grandeur de sa libéralité. Il veut bien nous permettre de nous tenir aux pieds de Jésus-Christ; faisons tous nos efforts pour ne pas nous en éloigner, demeurons-y de quelque manière que ce soit, à l'imitation de sainte Madeleine: dès que notre âme sera forte, Dieu la conduira au désert.

Ainsi, mon père, jusqu'à ce que vous trouviez quelqu'un qui ait plus d'expérience, et qui le sache mieux que moi, tenez-vous en à ce qui vient d'être dit. Si ce sont des personnes qui commencent à goûter Dieu, ne les croyez pas quand elles vous diront qu'il leur semble faire plus de progrès, et trouver plus de douceur, en s'aidant elles-mêmes. Oh! quand Dieu veut, comme il sait bien se montrer à découvert sans ces petits secours! Quoi que nous fassions, il enlève l'esprit, comme un géant enlèverait une paille, sans qu'il y ait de résistance qui l'arrête. Et pense-t-on que s'il voulait qu'un crapaud volât, il attendît que cet animal prît l'essor de lui-même? Eh bien! selon moi, notre esprit a plus de difficulté, il se sent retenu par un poids plus grand encore; il ne peut s'élever, si Dieu ne l'élève. Chargé de terre comme il l'est, et enchaîné par mille obstacles, il lui sert peu de vouloir voler. Sans doute, par sa nature il l'emporte sur le crapaud; mais il est si enfoncé dans la boue, qu'il a perdu cet avantage par sa faute.

Je veux conclure par ceci: toutes les fois que nous pensons à Jésus-Christ, souvenons-nous de l'amour avec lequel il nous a fait tant de grâces, et du gage si précieux que son Père nous a donné de cette excessive charité dont il nous aime; car l'amour attire l'amour. Quoique nous ne fassions que de commencer, et que notre Misère soit très grande, efforçons-nous cependant d'avoir toujours cette considération présente, et de nous exciter à aimer. Si une fois le Seigneur nous accorde la grâce d'imprimer cet amour en nos cœurs, tout nous deviendra facile; nous ferons beaucoup en fort peu de temps, et sans la moindre peine. Daigne ce Dieu de bonté nous donner ce trésor, puisqu'il sait de quel prix il est pour nous; je l'en conjure au nom de l'amour qu'il nous a porté, et au nom de son glorieux Fils qui nous a témoigné le sien par tant de sacrifices. Amen.

Je voudrais, mon père, vous demander une chose comment se fait-il que lorsque le Seigneur commence à accorder à une âme des faveurs aussi élevées, que le sont celles de la contemplation parfaite, elle ne monte pas aussitôt au comble de la perfection? Certes, la raison le demanderait; car qui reçoit une si grande grâce ne devrait plus vouloir des consolations de la terre. Comment se fait-il qu'à mesure que les ravissements se multiplient, et que l'âme s'habitue à recevoir des faveurs, les effets qu'elle en ressent sont plus relevés? Pourquoi enfin, à mesure que ces effets sont plus relevés, le détachement de l'âme est-il plus parfait? Le Seigneur ne peut-il pas, dans une seule de ces visites, la laisser soudain aussi sainte que lorsqu'il la fait ensuite arriver par degrés à la perfection des vertus? C'est là ce que je voudrais savoir, et ce que je ne sais pas. Mais je sais bien que la force que Dieu donne à l'âme au commencement quand cette grâce ne dure qu'un clin d'œil et ne se sent presque point, si ce n'est par les effets qu'elle laisse, est différente de celle qu'il communique quand cette grâce dure plus longtemps. Peut-être, comme je l'ai souvent pensé, cela pourrait-il venir de ce que l'âme ne se dispose pleinement et sans retard que lorsque le Seigneur, la fortifiant peu à peu, lui fait prendre une ferme résolution, et lui donne un mâle courage pour mettre d'un seul coup et en fort peu de temps le monde sous ses pieds, ainsi qu'il en usa à l'égard de Madeleine. Pour d'autres personnes, il le fait suivant le degré de liberté qu'elles lui laissent. Hélas! nous avons de la peine à croire que, même dès cette vie, Dieu donne cent pour un.

Cette comparaison s'est aussi présentée à mon esprit: quoique ce que l'on donne aux plus avancés soit absolument ce que l'on donne à ceux qui commencent, c'est comme un mets dont mangent plusieurs personnes. A celles qui n'en prennent qu'un peu, il ne leur en reste qu'une saveur agréable durant quelques instants. Pour celles qui en prennent plus, ce mets les aide à se sustenter. Pour celles qui en mangent beaucoup, il leur donne de la vie et de la vigueur. De même, l'âme peut se nourrir si souvent de cet aliment de vie et tellement s'en rassasier, qu'il n'y ait plus rien au monde où elle trouve le moindre goût. Elle voit le profit qu'elle en retire; de plus, son goût est déjà tellement fait à cette suavité qu'elle aimerait mieux cesser de vivre que d'avoir à se nourrir d'autres mots; ils ne serviraient qu'à lui enlever la saveur agréable laissée par ce manger délicieux.

Voici une autre comparaison: la conversation d'une sainte personne, en la compagnie de qui nous vivons, ne nous fait pas en un jour le même bien qu'en plusieurs; mais notre commerce avec elle peut tellement se prolonger, que nous lui devenions semblables, j'entends avec l'aide de Dieu. Enfin, tout dépend du bon plaisir de Notre Seigneur: il accorde ses dons à qui il veut; mais il est très important pour l'âme qui commence à recevoir cette grâce, de prendre la ferme résolution de se détacher de tout, et d'estimer cette faveur comme elle le mérite.

Il me semble aussi que le Seigneur se plaît à éprouver ceux qui l'aiment. Il se fait connaître à eux par de souveraines délices, capables de rallumer, si elle était éteinte, leur foi sur la félicité future, et il leur dit: Voyez, ce n'est là qu'une goutte de cet immense océan de biens. Il montre par là qu'il n'est rien qu'il ne veuille faire pour ceux qu'il aime; et à peine voit-il qu'ils reçoivent ses grâces avec les dispositions dont je viens de parler, qu'il donne, et se donne lui-même. Il aime ceux qui l'aiment; et quel bien-aimé! et quel bon ami! O Seigneur de mon âme, où trouver des paroles pour faire comprendre ce que vous donnez à ceux qui se confient en vous, et ce que perdent ceux qui, arrivés à cet état, restent encore avec eux-mêmes? Ne permettez pas un si grand malheur, Seigneur! Votre miséricorde peut faire davantage encore, puisque vous ne refusez pas de venir fixer votre séjour dans une hôtellerie aussi misérable que mon âme. Soyez-en à jamais béni!

Je vous supplie de nouveau, mon père, si vous voulez conférer de ces pages sur l'oraison avec des personnes spirituelles, de vous assurer qu'elles le soient en effet; car, si ce sont des gens qui ne savent qu'un chemin, ou qui se sont arrêtés au milieu, ils ne pourront en juger sainement. Il se trouve aussi quelques âmes que Dieu, dès le premier instant, mène par une voie très élevée, et il leur semble que les autres pourront avancer de la même manière, et fixer leur entendement sans le secours des objets sensibles; c'est une erreur, et ce qu'on gagnera à une pareille tentative, sera de rester sec comme un morceau de bois. Il s'en rencontre d'autres, enfin, qui, ayant eu un peu d'oraison de quiétude, pensent aussitôt pouvoir passer de celle-ci à une plus élevée et au lieu d'avancer, ces âmes ne feront que reculer, comme je l'ai dit. Ce qui montre qu'en tout l’ expérience et la discrétion sont nécessaires. Que le Seigneur nous les donne par sa bonté!

CHAPITRE 23

Je reviens maintenant à l'endroit de ma vie où j'en étais restée (cf. chap. 9). J'ai fait une digression trop longue peut-être, mais elle répandra plus de lumière sur la suite de ma relation. C'est désormais un nouveau livre, je veux dire une nouvelle vie. Celle qui s’est écoulée jusqu’à l’époque où j’ai suspendu mon récit, était ma vie: celle qui commence avec ces états d'oraison que je viens d'exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi; car autrement, je le reconnais, il m'aurait été impossible de m'affranchir en si peu de temps des habitudes d'une vie si imparfaite. Loué soit à jamais le Seigneur de m'avoir ainsi délivrée de moi-même!

A peine avais-je commencé à fuir les dangers et à consacrer plus de temps à l'oraison, que Notre Seigneur m'ouvrit les trésors de ses grâces; il n'attendait, ce semble, que mon consentement à les recevoir. Il me donnait très ordinairement l'oraison de quiétude, et souvent celle d'union, qui durait un bon moment.

Comme dans ce môme temps on avait vu des femmes, victimes de grandes illusions, tomber dans les pièges tendus par l'esprit de ténèbres [4], je commençai à concevoir des craintes sur le plaisir si doux, et souvent irrésistible, que je goûtais dans mes relations avec Dieu. D'autre part, surtout tant que durait l'oraison, je sentais une assurance intérieure très grande que ces délices venaient de Dieu. Je voyais en outre que j'en devenais, et meilleure et plus forte. Mais m'arrivait-il de me distraire tant soit peu, je retombais dans mes craintes; je redoutais un artifice du démon qui, en me faisant croire que la suspension de l'entendement était chose bonne, voulait par là me détourner de l'oraison mentale. De plus, ne pouvoir ni penser à la Passion, ni me servir de mon entendement, me paraissait, à cause de mon peu de lumière, une perte préjudiciable.

Mais comme l'heure était venue où Notre Seigneur voulait, en m'éclairant, mettre un terme à mes offenses et me montrer combien je lui étais redevable, il permit que mes alarmes crussent de jour en jour, en sorte que je me déterminai à chercher avec soin des hommes versés dans les voies spirituelles pour conférer avec eux. On m'avait déjà signalé comme tels quelques pères de la compagnie de Jésus, récemment établis dans cette ville [5]. et moi, sans en connaître aucun, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je savais leur genre de vie et leur manière d'oraison; mais je ne me trouvais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir, ce qui m'inspirait une plus grande crainte, car traiter avec eux, et être ce que j'étais, me semblait quelque chose de bien ardu. J’en fus là quelque temps. Enfin, après bien des combats intérieurs et bien des craintes, je me décidai à parler à un homme spirituel pour savoir ce qu'était mon oraison, et en recevoir lumière si j'étais dans l'erreur, fermement résolue de faire tout ce que je pourrais pour ne pas offenser Dieu. Ce qui me rendait si timide, c'était, je le répète, ce manque d'énergie que je voyais en moi. Quelle grande erreur, ô mon Dieu! Je cherchais à être bonne, et je m'éloignais du bien. Si j'en juge par la violence que j'eus à me faire, le démon doit livrer sur ce point de bien rudes assauts à une âme qui commence à pratiquer la vertu; il sait bien que tout est gagné pour elle, si elle a le bonheur de traiter avec les amis de Dieu. Et moi, je différais de jour en jour, sans jamais pouvoir m'y résoudre! J'attendais, comme quand je quittai l'oraison, que je fusse devenue meilleure, et peut-être ce changement n'aurait jamais eu lieu. De petites fautes passées en habitude, et dont je n'apercevais pas la gravité, m'avaient fait tomber si bas, que j'avais besoin du secours d'autrui et d'une main qui m'aidât à me relever. Béni soit le Seigneur! la première qui me fut tendue fut la sienne.

Quand je vis que ma crainte augmentait toujours, parce que les grâces reçues dans l'oraison allaient croissant, je jugeai qu'il y avait là quelque grand bien ou un très grand mal. Je comprenais que ce qui se passait en moi était surnaturel, parce que quelquefois je ne pouvais y résister; quant à me le procurer de moi-même, c'était impossible. Je pensai que l'unique remède était de m'appliquer à la pureté de conscience, et de m'éloigner de toute occasion, même de péchés véniels: si c'était l'esprit de Dieu, le profit était clair; si c'était le démon, tandis que je ferais tous mes efforts pour contenter le Seigneur et ne point l'offenser, il ne pouvait me causer que fort peu de mal, ou plutôt il y perdrait lui-même. Cette résolution prise, je suppliais continuellement le Seigneur de m'assister; mais après y avoir été fidèle pendant quelques jours, je vis que mon âme n'avait pas assez de force pour s'élever seule à une si haute perfection, à cause de certaines attaches qui, sans être en soi très mauvaises, suffisaient cependant pour tout ruiner.

On me parla d'un ecclésiastique instruit qui était en cette ville, et dont le Seigneur commençait à faire connaître au public la vertu et la vie édifiante [6]. Je fis en sorte de le voir, par le moyen d'un saint gentilhomme qui habite cette même ville. Ce gentilhomme est marié, mais d'une éminente vertu et d'une vie exemplaire. Il est tellement adonné à l'oraison et d'une charité si admirable, qu'on le regarde, à bien juste titre, comme un modèle éclatant de bonté et de perfection. Il a travaillé avec succès au bien spirituel d'un grand nombre de personnes: Dieu lui a donné pour cela de rares talents, et, quoique son état y semble un obstacle, il les fait admirablement valoir. Il a beaucoup d'esprit; il est plein d'aménité envers tout le monde; rien dans sa conversation qui fatigue; elle est si douce et si aimable, et en même temps si droite et si sainte, qu'elle enchante ceux avec qui il traite. Il ne se propose se en tout d'autre but que le bien des âmes avec lesquelles il converse, et l'on dirait qu'il ne goûte d'autre bonheur que celui d'être utile et de faire plaisir à tous, autant que cela dépend de lui. Quant à moi, je pense avoir sujet de croire que ce saint gentilhomme fut par sa sage conduite la première cause du salut de mon âme. Je ne saurais trop admirer l'humilité dont il fit preuve alors, car il y avait près de quarante ans (trente-sept ou trente-huit ans, peut-être) qu'il s'adonnait à l'oraison, et vivait dans toute la perfection que son état pouvait comporter. Sa femme était aussi une grande servante de Dieu, et d'une si admirable charité, que son exemple ne pouvait que lui faire du bien; en un mot, on voyait en elle l'épouse choisie de la main de Dieu, pour celui qu'il savait devoir être un si parfait modèle de fidélité dans son service [7]. Ses parents et les miens étaient unis par des alliances; de plus, il avait d'intimes rapports avec le mari d'une de mes cousines, qui était aussi très vertueux.

Ce fut par cette voie que je tâchai d'obtenir un entretien avec ce pieux ecclésiastique dont j'ai parlé, et qui était fort lié avec ce gentilhomme. Mon dessein était de me confesser à lui et de le prendre pour directeur. Le gentilhomme me l'ayant donc amené pour que je m'entretinsse avec lui, j'éprouvai une confusion extrême de me voir en présence d'un homme si saint. Je lui fis part de l'état de mon âme et de mon oraison. Mais il refusa de me confesser, s'excusant sur ses occupations qui étaient en effet très grandes. Avec une sainte résolution, il me traita comme une âme forte, telle que j'aurais dû être d'après mon oraison, et demanda de moi d'éviter toute offense envers Dieu. Voyant en lui cette détermination immédiate au sujet des petites fautes, et ne me sentant pas la force d'en venir là si promptement, je m'en affligeai. Il paraissait prendre la réforme de mon âme comme une affaire qu'il pouvait terminer du premier coup, et je sentais qu'elle demandait beaucoup plus de ménagement. Enfin je reconnus que le remède à mes maux ne se trouvait pas dans les moyens qu'il proposait; ils ne convenaient qu'à une âme plus parfaite que la mienne. Dieu, il est vrai, m'avait accordé de grandes grâces; mais pour les vertus et la mortification, j'avais à peine fait le premier pas. J'en suis convaincue, si je n'avais point eu d'autre directeur, jamais je n'aurais progressé. Ne faisant pas, et ne croyant pouvoir faire ce qu'il me conseillait, j'en éprouvais une douleur à perdre tout espoir et à tout abandonner.

J'admire quelquefois comment cet ecclésiastique ayant une grâce particulière pour initier les âmes à la piété, Dieu permit qu'il ne comprît pas la mienne, et refusât de se charger de ma conduite. Je vois maintenant que tout fut pour mon plus grand bien; c'est ainsi que je devais connaître, et avoir pour guides de mon âme, des hommes aussi saints que ceux de la compagnie de Jésus.

Dès ce jour, il fut convenu avec ce saint gentilhomme qu'il viendrait de temps en temps me voir. Il fit paraître alors combien grande était son humilité, de vouloir bien traiter avec une personne aussi imparfaite que moi. Dès les premiers entretiens, il s'appliqua à relever mon courage; il me disait que je ne devais point m'imaginer pouvoir en un jour me séparer de tout, mais que Dieu opérerait peu à peu ce détachement; il le savait par expérience, ayant lui-même passé plusieurs années sans pouvoir se vaincre dans des choses pourtant fort légères. O humilité! quels grands biens tu apportes et à celui qui te possède et à ceux qui ont le bonheur de l'approcher! Ce saint, car je Puis, ce me semble, à juste titre lui donner ce nom, me disait de lui-même, pour le bien de mon âme, certaines choses que son humilité lui faisait regarder comme des faiblesses. Dans son état, elles ne pouvaient passer ni pour des fautes ni pour des imperfections; mais dans le mien, elles étaient très graves.

Je rapporte ceci à dessein; on trouvera peut-être que je m'étends beaucoup sur ces petites industries; mais, à mes yeux, elles favorisent admirablement les premiers progrès d'une âme dans la perfection, elles la préparent à voler dans la suite, quand elle aura des ailes; en un mot, elles lui procurent un tel bien, qu'on ne saurait s'en faire une idée, à moins de l'avoir éprouvé. Comme je ne doute pas, mon père, que Dieu ne vous destine à travailler à l'avancement spirituel de plusieurs âmes, je tiens à proclamer ici cette vérité: ce qui m'a sauvée, c'est qu'on a su me guérir; on a eu assez d'humilité et de charité pour me suivre de près, assez de patience pour me supporter, quand je ne me corrigeais pas de tous mes défauts.

Ce gentilhomme procédait avec discrétion, et m'instruisait peu à peu des moyens de vaincre le démon. Il me devint extrêmement cher; je ne goûtais pas de plus grand repos que celui que me procuraient ses visites; niais elles étaient rares. Passait-il plus de temps qu'à l'ordinaire sans venir, je m'en affligeais beaucoup, dans la pensée que mon peu de vertu en était cause. Depuis que j'avais le bonheur de traiter avec lui, je m'étais montrée plus fidèle envers Dieu; mais il me restait encore de grandes imperfections, que je devrais peut-être appeler des péchés. Dans le désir d'être éclairée, je les lui fis connaître, et je lui exposai en même temps les grâces dont Dieu me favorisait. Il me dit que l'un ne s'accordait pas avec l'autre: de semblables faveurs étaient pour des personnes déjà très avancées et très mortifiées; c'est pourquoi il ne pouvait s'empêcher de craindre beaucoup; en certaines choses se montrait, selon lui, l'action du mauvais esprit; il n'avait pas néanmoins là-dessus un jugement arrêté. Il me conseilla de bien réfléchir à tout ce qui se passait dans mon oraison et de le lui faire connaître. C'était là difficulté, parce que je ne savais en nulle manière exprimer ce qu'était mon oraison, Dieu ne m'ayant fait que depuis peu la grâce de le comprendre et de pouvoir le dire. Ce conseil, joint aux craintes que j'avais déjà, me fit tomber dans une profonde affliction, et je répandis beaucoup de larmes. Ayant un désir si sincère de contenter Dieu, je ne pouvais me persuader que le démon fût l'auteur de ce que j'éprouvais; mais d'autre part, je craignais que Dieu, en punition de mes grands péchés, ne me refusât sa lumière pour découvrir la vérité.

Je lus des livres dans l'espoir qu'ils m'aideraient à m'expliquer sur mon oraison; dans un traité, qui a pour titre le Chemin de la Montagne [8], je trouvai, à l'endroit où il est parlé de l'union de l'âme avec Dieu, toutes les marques de ce que j'éprouvais. Dans cet état, disait l'auteur, l'âme ne peut penser à rien; et c'est précisément ce que je disais de moi. Je marquai de plusieurs traits les endroits, et je remis le livre à ce gentilhomme; ce saint ecclésiastique, grand serviteur de Dieu, dont j'ai parlé, et lui, devaient l'examiner et me dire ensuite ce que j'avais à faire. J'étais prête, s'ils le jugeaient à propos, à abandonner entièrement l'oraison. Pourquoi, en effet, me jeter dans ces sortes de dangers? Il y avait près de vingt ans que je m'occupais de l'oraison, et loin d'y trouver du profit, je n'y rencontrais que des illusions de l'esprit de mensonge; mieux valait y renoncer. Mais, à vrai dire, ce parti m'eût été bien dur; l'expérience m'avait trop bien appris ce qu'était mon âme sans l'oraison. Ainsi, partout ce n'était pour moi que difficultés. J'étais comme celui qui, au milieu d'un fleuve et près d'être englouti dans les flots, ne voit, de quelque côté que se dirige son effort, qu'un péril plus grand. C'est là une peine très cruelle, et j'en ai eu beaucoup à souffrir de ce genre, comme je le rapporterai dans la suite; ce que j'en dirai, quoique peu important en apparence, pourra néanmoins avoir son utilité, en montrant de quelle manière on doit éprouver les esprits.

Je l'affirme, elles sont grandes, angoisses où jette cette peine, et il faut user de prudence, surtout avec les femmes, à cause de leur faiblesse. On pourrait leur faire beaucoup de mal en leur disant sans détour que ce qui se passe en elles vient du démon. Il faut tout examiner avec le plus grand soin, les éloigner des dangers, leur recommander sérieusement le secret, et le leur garder à elles-mêmes, ainsi qu'il convient. J'insiste sur le secret, parce que j'ai eu beaucoup à souffrir de ce qu'il n'a pas été fidèlement gardé à mon égard. Quelques-uns de ceux à qui je rendais compte de mon oraison en interrogeaient d'autres, pour le bien de mon âme sans doute, mais enfin ils m'ont nui beaucoup, en divulguant des choses qui, n'étant pas pour tous, auraient dû demeurer secrètes; et c'était moi qui avais l'air de le publier. Le Seigneur l'a permis, je crois, sans aucune faute de leur part, pour me faire souffrir. Je ne dis pas qu'ils parlaient de ce que je leur déclarais en confession je dis seulement que leur ouvrant mon âme dans mes craintes pour être éclairée, j'avais droit, ce me semble, à un secret absolu de leur part. Malgré cela, je n'osai jamais rien leur cacher. Mon avis est donc qu’il faut conduire les femmes avec une discrétion extrême en les encourageant, et en attendant avec patience le moment du Seigneur; ce Dieu de bonté ne manquera pas de venir à leur secours, comme il l'a fait pour moi. S'il ne m'eût ainsi assistée, les frayeurs qu'on me donnait auraient été capables de me nuire beaucoup, étant d'un naturel timide et craintif, et sujette en outre à de grandes souffrances du cœur. Je m'étonne que je n'en aie pas reçu un contre-coup très fâcheux.

Je donnai donc le livre à ce gentilhomme. Je lui remis en même temps une relation aussi fidèle qu'il me fut possible de ma vie et de mes péchés. Elle ne renfermait pas le détail de mes fautes comme une confession, puisqu'il était séculier, mais elle lui dévoilait toute la profondeur de ma misère. Ce saint ecclésiastique et lui examinèrent avec une grande charité et un parfait dévouement ce qui me regardait. Dans l'intervalle, qui fut de quelques jours, je donnais de mon côté beaucoup de temps à l'oraison, je me faisais recommander à Dieu par plusieurs personnes, et j'attendais, non sans beaucoup de crainte, la réponse des deux serviteurs de Dieu. Enfin, le gentilhomme se rendit près de moi profondément peiné, et me déclara qu'ils croyaient que ce qui se passait en moi venait du démon. Ils jugeaient tous les deux que le parti le plus convenable était d'ouvrir mon âme à un père de la compagnie de Jésus; il viendrait, si je l'en priais, lui déclarant que j'avais besoin de son secours; je devais, par une confession générale, lui rendre compte de toute ma vie, de mes inclinations, enfin de tout, avec une grande clarté; Dieu, par la vertu du sacrement, lui donnerait plus de lumières; ces pères étaient très versés dans les voies spirituelles; je ne devais m'écarter en rien de ce qu'il me dirait, parce que j'étais en grand danger, si je n'avais quelqu'un pour me diriger.

Cette réponse me remplit d'un tel effroi et d'une peine si vive, que tout ce que je pouvais faire, c’était de répandre des larmes. Etant un jour dans un oratoire, très affligée et ne sachant ce que j'allais devenir, je lus dans un livre que le Seigneur me mit, ce semble, lui-même entre les mains, ces paroles de saint Paul: « Dieu est très fidèle; jamais il ne permet que ceux qui l'aiment soient trompés par le démon (cf. 1 Co 10, 13). » Cela me consola beaucoup. Je commençai à m'occuper de ma confession générale. Je fis par écrit un exposé de tout le mal et de tout le bien de ma vie, avec le plus de clarté et d'exactitude qu'il me fut possible. Je me souviens qu'après avoir terminé cet écrit, voyant d'un côté tant de mal, et de l'autre presque aucun bien, j'en ressentis une affliction et une douleur profondes.

Une nouvelle peine pour moi était que dans la maison on me vît traiter avec des hommes aussi saints que ceux de la compagnie de Jésus. Je redoutais ma misère, et il me semblait que mes rapports avec eux m'imposaient une obligation plus stricte encore d'y mettre un terme, et de renoncer à mes vains passe-temps. Si je ne le faisais, mon état deviendrait pire. Ainsi, je priai la sacristine et la portière de n'en parler à personne. La précaution fut inutile; car lorsqu'on m'appela, il se rencontra à la porte une religieuse qui le publia dans tout le couvent. Quels embarras et quelles craintes le démon ne suscite-t-il pas à une âme qui veut s'approcher de Dieu!

Je fis connaître mon âme tout entière à ce serviteur de Dieu, car il l'était à un haut degré et, avait une rare prudence [9]. Comme il connaissait bien les voies spirituelles, il me donna lumière sur mon état, et il m’encouragea beaucoup. Il me dit que ce qui se passait en moi venait manifestement de l'esprit de Dieu; mais que je devais reprendre mon oraison en sous-œuvre, parce que je ne l'avais pas établie sur un fondement solide, et que je n'avais pas encore commencé à comprendre la mortification, ce qui était si vrai, que le nom même m’en était ce me semble, inconnu. Il ajouta que je devais bien me garder d'abandonner l'oraison, mais au contraire m'efforcer de m'y appliquer de plus en plus puisque Dieu m'y faisait des grâces si particulières; que savais-je si par moi le Seigneur ne voulait pas faire du bien à un grand nombre de personnes? Il me dit encore d'autres choses, par lesquelles il parut prophétiser ce que le Seigneur a depuis accompli à mon égard. Enfin, il me déclara que je serais je serais grandement coupable, si je ne répondais pas aux grâces que Dieu m'accordait. En tout ce qu'il me disait, le Saint-Esprit me semblait parler par sa bouche pour guérir mon âme, tant ses paroles s’y imprimaient profondément, ce qui me pénétrait d’une confusion extrême. Cet homme de Dieu me conduisit par des voies telles, qu'il s'opérait, ce me semble, en moi un changement absolu. Oh! que c'est une grande chose que de comprendre une âme! Il me dit de prendre chaque jour pour sujet de mon oraison un mystère de la Passion et d'en tirer mon profit, Ce ne penser qu'à l'humanité de Notre Seigneur, et quant à ces recueillements et ces douceurs spirituelles, de leur résister de toutes mes forces, sans leur donner entrée, jusqu'à ce qu'il m'ordonnât autre chose. Il me laissa consolée et pleine de courage. Le Seigneur, qui venait à mon secours, l'assista lui aussi pour lui faire connaître l'état de mon âme, et de quelle manière il devait me conduire. Je restai fermement déterminée à ne m'écarter en rien de ce qu'il me commanderait, et jusqu'à ce jour j'ai été fidèle à ma résolution. Loué soit le Seigneur de ce qu'il m'a fait la grâce d'obéir, quoique imparfaitement, à mes confesseurs! Ils ont presque toujours été de ces hommes bénis de la compagnie de Jésus; mais, je le répète, je n'ai qu'imparfaitement suivi leur direction. Mon âme commença dès lors à faire de sensibles progrès, comme on va le voir dans le chapitre suivant.

CHAPITRE 24

Mon âme, après cette confession, demeura si souple qu'il n'y avait rien, ce me semble, que je ne fusse prête à faire. Aussi, je commençai à changer en beaucoup de choses: ce n'était pas mon confesseur qui me pressait, il avait plutôt l'air de ne pas tenir grand compte de tous mes efforts, et cela m'excitait davantage. Me conduisant par la voie de l'amour de Dieu, il me laissait libre, sans autre contrainte que celle que mon amour m'imposait. Je restai ainsi près de deux mois, résistant de tout mon pouvoir aux délices spirituelles et aux faveurs que Dieu m'accordait. Quant à l'extérieur, mon changement était visible. Dieu me donnant un courage tout nouveau, je faisais certaines choses qui, aux yeux des personnes qui me connaissaient et des religieuses de mon monastère, semblaient extrêmes; vu ma conduite passée, elles avaient raison d'en juger ainsi; mais, eu égard aux obligations que mon habit et ma profession m’imposaient, je demeurait encore bien en arrière.

Cette résistance aux douceurs et aux caresses divines me valut, de la part de Notre Seigneur, une excellente instruction. J'étais persuadée auparavant que pour recevoir ces faveurs dans l'oraison, il fallait être dans la solitude la plus profonde; en sorte que je n'osais, pour ainsi dire, me remuer. Je vis depuis combien cela importait peu; car, plus je tâchais de faire diversion, plus le Seigneur m'inondait de suavité et de gloire; j'en étais tellement environnée, que je ne pouvais les fuir.

Je résistais avec un soin qui allait jusqu'au tourment; mais le Seigneur mettait un soin plus grand encore à me combler de ses grâces. Il se manifestait pendant ces deux mois beaucoup plus qu'il n'avait coutume de le faire, afin de m'apprendre que je n'étais plus en mon pouvoir. Je sentis renaître en moi l'amour de la très sainte humanité de Notre Seigneur; mon oraison commença aussi à s'affermir, comme un édifice qui repose sur un solide fondement; enfin, je m'affectionnai davantage à la pénitence, que j'avais négligée à cause de mes grandes infirmités. Ce saint homme qui me confessait me dit que certaines austérités ne pouvaient me nuire, et que Dieu ne m'envoyait peut-être tant de maladies, que pour m'imposer une pénitence que je ne faisais pas. Il m'ordonnait certaines mortifications qui étaient fort peu de mon goût; je me soumettais à tout néanmoins, convaincue que le Seigneur lui-même me le commandait par son ministre, et il lui donnait grâce pour me le commander de manière à être obéi. Déjà mon âme ressentait même les plus petites offenses que je commettais envers Dieu; m'arrivait-il, par exemple, d'avoir quelque chose de superflu, je ne pouvais me recueillir avant de m'en être dépouillée. Je suppliais instamment le divin Maître de me tenir de sa main, et de ne pas permettre que, traitant avec ses serviteurs, je retournasse en arrière; une pareille infidélité me semblait très coupable, parce qu'elle leur aurait fait perdre le crédit dont ils jouissaient.

En ce temps vint dans cette ville le P. François de Borgia [10]. Duc de Gandie quelques années auparavant, il avait tout quitté et était entré dans la compagnie de Jésus. Mon confesseur me procura l'occasion de lui parler et de lui rendre compte de mon oraison; car il savait que Dieu lui accordait de grandes faveurs et des délices spirituelles, le récompensant ainsi, dès cette vie même, d'avoir tout abandonné pour le servir. Le gentilhomme dont j'ai parlé précédemment vint aussi me voir dans le même but. Après m'avoir entendue, le P. François de Borgia me dit que ce qui se passait en moi venait de l'esprit de Dieu; il approuvait la conduite que j'avais tenue jusque-là, mais il croyait qu'à l'avenir je ne devais plus opposer de résistance. Désormais, je devais toujours commencer l'oraison par un mystère de la Passion; et si ensuite Notre Seigneur, sans aucun effort de ma part, élevait mon esprit à un état surnaturel, je devais, sans lutter davantage, m'abandonner à sa conduite. Il montra alors combien il était avancé lui-même, en me donnant ainsi le remède et le conseil; car en ceci l'expérience fait beaucoup. Il déclara que ce serait donner dans l'erreur que de résister plus longtemps. Pour moi, je demeurai bien consolée, et ce gentilhomme aussi. Très satisfait que ce père eût reconnu l'action de Dieu dans mon âme, il continuait à m'aider et à me donner des conseils en tout ce qu'il Pouvait, et il pouvait beaucoup.

A cette même époque, on envoya mon confesseur [11] dans une autre ville. Cet éloignement me fut très sensible; je ne croyais pas pouvoir trouver un directeur semblable à lui, et je tremblais de retomber dans le triste état où j'étais auparavant. Mon âme resta comme dans un désert, sans consolation, et agitée de tant de craintes que je ne savais que devenir. Une de mes parentes obtint alors de mes supérieurs la permission de me mener chez elle. Je n'y fus pas plus tôt, que je m'empressai d’avoir un autre confesseur de la compagnie de Jésus [12].

Le Seigneur, dans sa bonté, fit que je commençai à me lier d'amitié avec une veuve de grande naissance très adonnée à l'oraison, et qui communiquait beaucoup avec ces pères. Elle m'engagea à prendre pour confesseur celui qui la dirigeait [13]. Je passai un certain temps dans la maison de cette dame [14]; je me trouvais tout près de celle des pères, et j'étais très heureuse de pouvoir communiquer facilement avec eux. La seule connaissance de la sainteté de leur vie faisait sur moi une impression si heureuse, que mon âme, je le sentais, en retirait un grand profit spirituel.

Ce Père commença à me faire vivre avec plus de perfection. Il n'y avait rien, me disait-il, que je ne dusse faire pour contenter Dieu entièrement. Mais voyant que mon âme, loin d'être forte, était encore très tendre, il me conduisait avec beaucoup de prudence et de douceur. Un sacrifice entre tous me coûtait, c’était de renoncer à certaines amitiés, très innocentes par elles-mêmes, mais auxquelles je tenais beaucoup. Il me semblait d'ailleurs que je ne pouvais le faire sans montrer de l'ingratitude; aussi je disais à mon confesseur que, ces relations étant sans aucune offense de Dieu, je ne voyais pas pourquoi je devais me montrer ingrate. Il me conseilla de recommander la chose à Dieu durant quelques jours, et de dire l'hymne Véni Creator, afin qu'il m'éclairât sur ce qu'il y avait de mieux à faire.

Un jour, après être restée longtemps en oraison, et après avoir supplié le Seigneur de m'aider à le contenter en tout, je commençai l'hymne: pendant que je la disais, j'entrai dans un ravissement qui me tira presque hors de moi-même; il fut subit, mais si manifeste, que je ne pouvais en douter. C'était la première fois que Dieu m'accordait la faveur d'un ravissement. J'entendis ces paroles: « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec les anges ». Je fus saisie d'effroi, soit parce que le mouvement extatique s'était fait sentir avec force, soit parce que ces paroles me furent dites dans le plus intime de mon âme. Mais lorsque cette crainte, causée par une grâce si nouvelle pour moi, se fut évanouie, je me sentis inondée de consolation.

Ces paroles se sont parfaitement accomplies; jamais depuis lors je n'ai pu lier aucune amitié, ni trouver des consolations dans quelque affection particulière, si ce n'est à l'égard des personnes animées d'amour pour Dieu et s'efforçant de le servir. Quand je le voudrais, ce n'est plus en mon pouvoir, même s'il s'agit de parents ou d'amis. Dès que je ne rencontre ni cet amour de Dieu, ni la pratique de l'oraison, toute relation, quelle qu'elle soit, me devient une croix pénible. Autant que j'en puis juger, ce sont là mes sentiments. Depuis le jour où Dieu, en un instant (car cela ne dura pas, ce me semble, davantage), changea entièrement sa servante, ma résolution' de renoncer à tout pour l'amour de lui fut inébranlable. On n'avait plus besoin de me presser. Jusque-là mon confesseur, voyant combien un tel sacrifice me coûtait, n'avait osé me donner l'ordre formel de le faire. Il attendait sans doute ce changement de la main du Seigneur, qui l'opéra en effet. Quant à moi, je désespérais d'y parvenir, car j'avais essayé de lutter, mais la difficulté était si grande, que je cessais de combattre contre une affection qui ne me paraissait pas blesser la conscience. Dieu brisa mes chaînes, et il me donna la force d'exécuter ce que j'avais auparavant entrepris en vain. Je le dis à mon confesseur, je quittai tout en la manière qu'il me l'ordonna, et une pareille détermination fit le plus grand bien à la personne avec laquelle j'étais liée.

Dieu soit éternellement béni de m'avoir donné, en un instant, cette liberté que, malgré tous mes efforts, je n'avais pu acquérir en plusieurs années, quoique bien des fois je me fusse fait une violence telle, que ma santé avait eu beaucoup à en souffrir. Comme ce fut l'ouvrage du Tout-Puissant et du vrai Maître de toutes les créatures, je n'éprouvai aucune peine.

CHAPITRE 25

Je crois utile, mon père, d'exposer ici la nature de ces paroles que Dieu adresse à l'âme, et l'impression qu'elles produisent sur elle, afin que vous en ayez une idée nette. Car, comme vous le verrez par la suite de mon récit, depuis la première fois que le divin Maître me fit cette faveur, il a continué de me l'accorder très souvent jusqu'à ce jour.

Ces paroles sont parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps; l'âme, néanmoins, les entend d'une manière beaucoup plus claire que si elles lui arrivaient par les sens. On a beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. Pour la parole humaine, il dépend de nous de ne pas l'entendre, nous pouvons fermer nos oreilles; nous pouvons encore concentrer notre attention sur un autre objet, de manière à n'entendre qu'un son confus, sans saisir le sens de ce qui est dit. Mais pour les paroles que Dieu adresse à l'âme, il n'y a aucun moyen de ne pas les entendre. Malgré nous, elles nous forcent à écouter, et obtiennent de notre entendement une attention parfaite à tout ce que Dieu veut lui dire; il ne sert de rien ici de vouloir ou de ne pas vouloir. Par là, le Tout-Puissant nous fait entendre qu'il faut lui obéir, et il nous prouve qu'il est notre véritable Maître. J'ai sur ce sujet une grande expérience; car la crainte d'être trompée m'a fait résister près de deux ans à ces paroles intérieures [15]; et maintenant encore j'essaie de temps en temps de résister, mais sans grand succès.

Je voudrais signaler les erreurs où l'on peut tomber en cette matière, bien qu'à mon avis le danger soit bien peu, ou même nullement à redouter, pour les personnes qui en ont une connaissance expérimentale, mais il faut que cette connaissance soit grande. Je souhaiterais aussi faire connaître en quoi les paroles du bon esprit diffèrent de celles du mauvais, et de celles que l'entendement forme intérieurement ou qu'il se dit à lui-même; car cela peut arriver. Je doutais d'abord si l'entendement pouvait ainsi se parler, mais aujourd'hui même il m'a semblé qu'il le pouvait.

J'ai reconnu par une très grande expérience que Dieu me parlait, en ce que plusieurs choses qui m'étaient annoncées deux et trois ans à l'avance se sont toutes accomplies, sans qu'aucune jusqu'à ce jour ait été démentie par les faits. J'ai encore reconnu, à d'autres caractères d'une clarté frappante, que ces paroles provenaient de l'esprit de Dieu, comme je me propose de le dire.

Selon moi, il peut arriver qu'une personne qui recommande à Dieu de tout son cœur une affaire dont elle est vivement préoccupée, se figure entendre une réponse; par exemple, que sa prière sera ou ne sera pas exaucée. Cela est, en effet, très possible. Toutefois, l'âme qui aura entendu des paroles divines verra clairement ce qu'il en est; car entre elles et les autres, il y a une grande différence. Quand c'est l'entendement qui forme ces paroles, quelque subtilité qu'il y mette, il voit que c'est lui qui les arrange et qui les profère. En un mot, lorsque l'entendement est l'auteur de ces paroles, il agit comme une personne qui ordonne un discours; et quand elles émanent de Dieu, il écoute ce qu'un autre dit. Dans le premier cas, il verra clairement qu'il n'écoute point, mais qu'il agit; et les paroles qu'il forme ont je ne sais quoi de sourd, de fantastique, et manquent de cette clarté qui est le caractère inséparable de celles de Dieu. Aussi pouvons-nous alors porter notre attention sur un autre objet, de même qu'une personne qui parle peut se taire; mais lorsque c'est Dieu qui nous parle, cela n'est plus en notre pouvoir.

Il y a encore une autre marque, la plus évidente de toutes: c'est que les paroles qui viennent de l'entendement ne produisent aucun effet, tandis que celles qui viennent de Dieu sont paroles et œuvres tout ensemble. C'est pourquoi, lors même qu'il les profère non pour enflammer notre amour, mais simplement pour nous reprendre de nos fautes, dès la première, il dispose l'âme et la rend capable de tout entreprendre pour son service; il l'attendrit, il l'illumine, il répand en elle la joie et la paix. La trouve-t-il dans la sécheresse, le trouble et l'inquiétude, en lui parlant il lui enlève ces peines comme avec la main et fait plus encore. Le Seigneur semble vouloir lui donner ainsi à comprendre qu'il est tout-puissant, et que ses paroles sont des oeuvres. Il y a donc, à mon avis entre les paroles venant de nous et celles qui viennent de Dieu, la différence qui se trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins. Lorsque je parle, comme je l'ai dit, j'arrange moi-même avec l'entendement ce que je dis; mais si l'on me parle, je n'ai qu'à écouter, ce qui ne me donne aucune peine. Dans le premier cas  il y a dans les paroles quelque chose d'indécis, comme il arrive lorsqu'une personne se trouve dans un demi-sommeil. Mais dans le second, les paroles sont prononcées par une voix si claire, qu'on ne perd pas une syllabe de ce qui est dit; et quelquefois elles se font entendre dans un temps où l'âme est si troublée, et a l'entendement si distrait, qu'elle ne pourrait former une seule pensée raisonnable. Malgré cela, elle entend ces paroles, dont la première suffit pour la changer, et elle y trouve exprimées des pensées élevées, que, même au sein du plus profond recueillement, elle n'aurait jamais été capable de concevoir. Cela est plus vrai encore dans le ravissement; car ses puissances étant alors suspendues, comment pourrait-elle entendre des vérités qui jamais ne se seraient présentées à sa mémoire? Et comment ces vérités se présenteraient-elles, alors que cette puissance n'agit plus, et que l'imagination est comme liée?

Il y a ici une observation à faire: si l'âme a des visions ou entend des paroles divines pendant qu'elle est ravie, ce n'est jamais pendant que l'âme est unie à Dieu dans le plus haut degré du ravissement: car alors, comme je l'ai expliqué en parlant, je crois, de la seconde eau, toutes les puissances de l'âme étant entièrement perdues en Dieu, elle ne peut ni voir, ni écouter, ni entendre. Elle est complètement au pouvoir d'un autre, et pendant ce temps, qui est de peu de durée, le Seigneur, me semble-t-il, ne lui laisse de liberté pour rien. Mais une fois que ce temps si court est passé, l'âme persévère encore dans le ravissement; ses puissances, sans être entièrement perdues en Dieu, demeurent néanmoins presque sans action; elles sont comme absorbées et incapables de raisonner; et c'est alors qu'elle entend les paroles divines.

Il y a tant de moyens de discerner ces deux genres de paroles, qu'il est difficile que l'on s'y trompe souvent; j'ajoute même qu'une âme exercée et prudente en verra très clairement la différence. Sans montrer sous combien de rapports elles diffèrent, je me contenterai de signaler celui-ci. Les paroles qui viennent de nous ne produisent aucun effet, et l'âme ne les admet pas, tandis qu'elle est forcée, malgré elle, d'admettre les paroles divines. En outre, elle ne leur accorde aucune foi, elle les considère plutôt comme des rêveries de l'entendement, et n'en tient pas plus compte que des paroles d'un frénétique. Mais Dieu se fait-il entendre, nous écoutons ses paroles comme si elles sortaient de la bouche d'une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir; ce qui est même une comparaison trop basse. Ces paroles, en effet, sont parfois accompagnées de tant de majesté, que, sans considérer de qui elles procèdent  nous ne saurions ne pas trembler quand elles nous reprennent de nos fautes, et ne pas nous fondre d'amour quand elles nous témoignent de l'amour. De plus, comme je l'ai dit, elles présentent à notre esprit des vérités bien éloignées de la mémoire, et elles expriment si rapidement des pensées si admirables, qu'il nous faudrait beaucoup de temps seulement pour les mettre en ordre: à mon avis, il nous est impossible de ne pas voir alors que de telles paroles ne sont pas notre oeuvre Il serait donc superflu de m'arrêter davantage sur ce sujet; une personne qui en a l'expérience ne saurait, selon moi, s'y tromper et tomber dans l'illusion à moins qu'elle ne veuille, de propos délibéré, se tromper elle-même.

Voici ce qui m'est souvent arrivé: le doute s'élevait en mon âme sur la vérité de ce qui m'avait été dit, non pas au moment où les paroles m'étaient adressées, cela étant impossible, mais lorsque ce moment était déjà loin de moi, en sorte queje craignais alors d'avoir été victime de l'illusion; et longtemps après, je voyais s'accomplir ce qui m'avait été annoncé. Le Seigneur, en effet, imprime ses paroles de telle sorte dans la mémoire qu'elles ne peuvent s'en effacer, tandis que les paroles venues de notre esprit, semblables à un premier mouvement de la pensée, passent et s'oublient. Les paroles divines sont quelque chose de réel et de subsistant; et si parfois, avec le temps, on en oublie quelque détail, du moins on n'en perd pas totalement la mémoire, à moins qu'il ne se soit écoulé un intervalle fort considérable, ou qu'il s'agisse de paroles de tendresse ou d'instruction; car pour celles qui renferment une prophétie, je ne crois pas qu'elles puissent s'oublier, et il ne m'est jamais arrivé d'en perdre le souvenir, quoique j'aie fort peu de mémoire.

Ainsi, je le répète, à moins qu'une âme ne soit assez misérable pour feindre de plein gré, et dire qu'elle entend quand elle n'entend pas, ce qui serait fort mal, elle verra clairement quand c'est elle-même qui forme le discours et profère des paroles; ne pas le voir me semble impossible, surtout si elle a entendu Dieu lui parler une seule fois. Que si elle ne l'a pas entendu, elle pourra rester toute sa vie dans l'illusion, se figurant qu'on lui parle. J'avoue néanmoins que je ne conçois pas une pareille erreur. Car enfin, ou cette âme veut entendre, ou elle ne le veut pas. Si ce qu'elle entend la tourmente, si réellement elle ne veut rien entendre, soit pour échapper à mille craintes, soit pour beaucoup d'autres motifs qui lui font désirer la tranquillité dans l'oraison, pourquoi laisse-t-elle à son entendement la liberté de coordonner des raisonnements? Car il faut du temps pour cela. Quand c'est Dieu qui parle, en un instant sa parole nous instruit, et nous fait comprendre des choses que nous ne pourrions coordonner en un mois; quelques-unes sont telles que l'âme et l'entendement en demeurent tout étonnés. Voilà la vérité; et quiconque aura de ceci une connaissance expérimentale, verra que tout ce que j'ai dit est d'une exactitude parfaite. Je bénis Dieu de ce que j'ai su l'expliquer.

Je termine par ce dernier trait de différence: il dépend de nous d'entendre, quand il nous plaît, les paroles de notre esprit; chaque fois que nous sommes en oraison, nous pouvons nous figurer qu'on nous parle. Il n'en est pas ainsi des paroles de Dieu: en vain, pendant plusieurs jours, j'aurai le désir de les entendre, Dieu ne me parle pas; tandis qu'en d'autres temps, malgré mes résistances, il me force à les entendre. Que si quelqu'un, pour tromper le monde, affirmait avoir appris de la bouche de Dieu ce qu'il se serait dit à lui-même, il ne lui coûterait guère d'ajouter qu'il l'a entendu des oreilles du corps. Et j'avoue franchement qu'il ne m'était jamais venu à l'esprit qu'il y eût une autre manière d'entendre, jusqu'à ce que je l'eusse éprouvé; mais, comme je l'ai dit, l'expérience m'a coûté cher.

Quand c'est le démon qui nous parle, non seulement ses paroles ne produisent pas de bons effets, mais elles en produisent de mauvais. Cela ne m'est arrivé que deux ou trois fois, et le Seigneur m'a aussitôt avertie de l'illusion. Outre que l'âme demeure dans une extrême sécheresse, elle se trouve en proie à je ne sais quelle inquiétude, pareille à celle que j'ai bien des fois ressentie au milieu des grandes peines d'esprit et des diverses tentations, dont Dieu a permis que je fusse assaillie; c'est un tourment que j'endure assez souvent encore, comme on le verra par mon récit. On ne sait d'où vient cette inquiétude, maison sent que l'âme résiste, qu'elle se trouble et s'afflige sans savoir pourquoi; car les paroles de l'esprit de ténèbres n'ont rien de mauvais, mais semblent plutôt bonnes. Je me demande si cela ne vient point de ce qu'un esprit en sent un autre.

La douceur et le plaisir que causent ces paroles diffèrent extrêmement de ce que font éprouver celles de Dieu. A l'aide de ce plaisir, l'ennemi pourra tromper les personnes qui n'ont jamais senti les véritables douceurs qui viennent de Dieu; j'appelle ainsi une joie douce, forte, pénétrante, délicieuse, tranquille. Je ne donne pas le nom de dévotion à ces petits élans de ferveur sensible, qui se réduisent à des larmes ou à quelques sentiments affectueux, et qui, semblables à des fleurs naissantes, se fanent et tombent au premier souffle de persécution. Sans doute, ce sont d'heureux commencements et des sentiments louables; mais ils ne suffisent pas à faire discerner les effets du bon et du mauvais esprit. C'est pourquoi il est à propos de marcher toujours avec une grande circonspection, parce que les personnes qui, dans l'oraison, n'auraient pas dépassé ces petites faveurs, pourraient facilement être trompées si elles avaient des visions ou des révélations. Quant à moi, je n'ai reçu ces dernières grâces que lorsque j'étais déjà élevée par la pure bonté du Seigneur, à l'oraison d'union. Je dois cependant excepter cette première apparition de Notre Seigneur, qui eut lieu il y a bien des années, ainsi que je l'ai dit (cf. chap. 7). Et plût à sa divine Majesté que j'eusse compris dès lors, comme je l'ai compris depuis, que cette vision était véritable! Je n'en aurais pas retiré peu d'avantage.

Quand c'est le démon qui agit, loin de répandre une douce paix dans l'âme, il ne lui laisse que de l'effroi et un grand dégoût. Je tiens pour certain que Dieu ne lui permettra jamais de tromper une personne qui se défie d'elle-même en tout, et qui est si ferme dans la foi, que pour le moindre article de sa croyance, elle se dévouerait à mille morts. A cause de cette généreuse disposition que Dieu ne tarde pas à lui inspirer, et qui rend sa foi vive et inébranlable, l'âme met un soin continuel à se conformer en tout à ce qu'enseigne l'Église; dans ce but, elle interroge ceux qui peuvent l'éclairer. Elle est si immuablement attachée à ces vérités saintes, que toutes les révélations imaginables, vît-elle les cieux ouverts, ne seraient pas capables d'ébranler sa croyance sur un seul point de l'enseignement de l'Église. S'il arrive que l'âme sente vaciller sa foi sur quelque point, ou qu'elle s'arrête tant soit peu à cette pensée: Si c'est Dieu qui me dit ceci, ce pourrait bien être aussi vrai que ce qu'il a dit aux saints; cette hésitation et cette pensée viendraient du démon, qui commencerait à la tenter par un premier mouvement, et ce serait un très grand mal si elle s'y arrêtait. Mais je suis convaincue que même ces premiers mouvements seront bien rares, si l'âme est revêtue de cette force que Dieu donne aux personnes qu'il favorise de ces grâces. Car, pour la plus petite des vérités que l'Eglise nous propose, elle se sent la force d'écraser tous les démons.

Lorsqu'une âme ne voit point en elle cette vigueur de la foi, et lorsque la dévotion ou les visions qu'elle a ne contribuent pas à l'augmenter, je dis qu'elle ne doit pas les tenir pour sûres. Quoiqu'elle ne s'aperçoive pas sur l'heure du mal qu'elle en reçoit, ce mal, peu à peu, pourrait devenir considérable. Je vois, et je sais par expérience, qu'il ne faut se persuader qu'une chose vient de l'esprit de Dieu, qu'autant qu'elle se trouve conforme à l'Écriture sainte. S'il y avait la plus légère divergence, je croirais que ces visions viennent du démon, avec une fermeté incomparablement plus grande que je ne regarde les miennes comme venant de Dieu, quelque conviction que j'en aie. Avec cette divergence, on n'a pas besoin d'autres marques; car seule elle démontre d'une manière si évidente l'action du mauvais esprit, que si le monde entier m'assurait que c'est l'esprit de Dieu, je ne le croirais pas.

Autres signes de l'action du démon. Tous les biens semblent se cacher et s'enfuir de l'âme; le dégoût et le trouble s'emparent d'elle; aucun bon effet n'est produit. L'ennemi semble inspirer des désirs, mais ils sont sans vigueur; l'humilité qu'il laisse est fausse, inquiète et sans douceur. Tout cela, je crois, sera compris d'une âme qui aura éprouvé les effets du bon esprit. Néanmoins, le démon peut en cette matière nous tendre bien des pièges. Aussi, il n'y a pas sur ce point de faveur si assurée, qu'il ne soit plus sûr encore de craindre, de nous tenir sur nos gardes, et d'avoir un maître éclairé auquel notre âme soit entièrement ouverte. Avec de telles précautions, il ne peut nous arriver aucun mal.

Quant à moi, j'ai eu beaucoup à souffrir des craintes excessives de certaines personnes, surtout dans la circonstance que je vais rapporter. Plusieurs d'entre elles à qui, pour de bons motifs, j'accordais pleine confiance, s'étaient assemblées à mon occasion. Je ne m'ouvrais d'ordinaire qu'à mon confesseur; cependant, sur son ordre, je parlais aussi quelquefois à d'autres. Ceux-ci avaient pour moi beaucoup de dévouement, et craignaient que je ne fusse trompée par le démon. Je le craignais extrêmement aussi quand j'étais hors de l'oraison; car, pendant l'oraison même, Notre Seigneur, en m'accordant quelque grâce, daignait me rassurer. Je crois qu'ils étaient cinq ou six, tous grands serviteurs de Dieu. Mon confesseur me déclara qu'ils prononçaient tous, d'un commun accord, que ce que j'éprouvais venait du démon; ainsi, d'après eux, je devais communier plus rarement, et me distraire de manière à éviter la solitude. J'étais craintive à l'excès; les souffrances du cœur auxquelles j'étais sujette contribuaient encore à augmenter cette disposition, de sorte que souvent, même en plein jour, je n'osais rester seule. Voyant des hommes d'un tel mérite affirmer ce que je ne pouvais croire, j'en concevais un très grand scrupule, dans la pensée que cela venait de mon peu d'humilité. Ils étaient tous en effet, sans comparaison, d'une vie plus édifiante que la mienne, et ils avaient la science pour eux: pourquoi ne pas les croire? Je faisais tous mes efforts pour cela; je me représentais les infidélités de ma vie, et à cette vue, j'essayais de me persuader qu'ils disaient vrai.

Un jour, sous l'empire de cette affliction, je quittai l'église, et je vins me réfugier dans un oratoire de notre monastère. Je m'étais privée pendant plusieurs jours de la communion et de la solitude, qui étaient toute ma consolation. Je n'avais personne avec qui je pusse communiquer; car tout le monde était contre moi. Les uns souriaient, ce semble, de pitié en écoutant ce que je disais, le regardant comme le fruit de l'illusion; les autres avertissaient mon confesseur de se tenir en garde contre moi; d'autres enfin disaient que l'action du démon était manifeste. Seul, mon confesseur, tout en suivant leur avis pour m'éprouver, comme je l'ai su depuis, me consolait toujours. Il me disait que quand bien même ce serait le démon, dès que j'étais fidèle à ne point offenser Dieu, il ne pouvait me nuire; qu'au reste, l'épreuve passerait, et que je devais le demander instamment à Dieu. De son côté, il sollicitait avec ardeur cette grâce pour moi. Les personnes qu'il confessait, plusieurs autres encore, unissaient leurs prières aux siennes dans le même but. Toutes mes oraisons d'ailleurs, et toutes celles des âmes que je savais amies de Dieu, ne tendaient qu'à obtenir de sa divine Majesté qu'il lui plût de me conduire par un autre chemin. Pendant deux ans, ce me semble, nos prières ne cessèrent de monter vers le ciel. Toutefois, nulle consolation ne m'enlevait la peine où me jetait la pensée seule que le démon pouvait m'adresser si souvent la parole. Car, depuis que je n'avais plus mes heures de solitude pour prier, Notre Seigneur ne laissait pas de me faire entrer dans le recueillement au milieu même des conversations; il me disait ce qu'il jugeait à propos, et malgré toutes mes résistances, il me forçait à l'entendre.

Étant donc seule dans cet oratoire, loin de toute personne qui pût me consoler, incapable soit de prier, soit de lire, brisée par la tribulation, tremblant d'être dans l'illusion, accablée de tristesse et de trouble, je ne savais plus que devenir. Cette douleur, que j'avais tant de fois ressentie, n'était jamais, ce me semble, arrivée à cette extrémité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne recevant aucune consolation ni du Ciel ni de la terre. Le Seigneur me laissait dans la souffrance et en proie à l'appréhension de mille dangers.

O Seigneur de mon âme! comme vous montrez bien que vous êtes l'ami véritable! Étant tout-puissant, quand vous voulez, vous pouvez. Jamais vous ne cessez d'aimer, si l'on vous aime. Que toutes les créatures vous louent, ô Maître du monde! Et qui me donnera une voix assez forte pour faire entendre partout combien vous êtes fidèle à vos amis? Tous les appuis d'ici-bas peuvent nous manquer; mais vous, Seigneur de toutes choses, vous ne nous manquez jamais. Qu'elle est petite la part de souffrance que vous faites à ceux qui vous aiment! O mon Maître, avec quelle délicatesse, quelle amabilité, quelle douceur, vous savez agir à leur égard! Trop heureux celui qui n'aurait jamais aimé que vous! Il semble, Seigneur, que vous éprouvez avec rigueur ceux qui vous aiment, afin que, dans l'excès de l'épreuve, se révèle l'excès plus grand encore de votre amour. O mon Dieu! Que n'ai-je assez de talent, assez de science et des paroles toutes nouvelles, pour exalter aussi bien que je les comprends les merveilles de vos œuvres! Tout me manque pour cela, mon divin Maître! mais du moins, pourvu que votre main me protège, je ne vous abandonnerai jamais. Que tous les savants s'élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que les démons me tourmentent: si vous êtes avec moi, je ne crains rien. Je sais maintenant par expérience, avec quel avantage vous faites sortir de l'épreuve ceux qui ne mettent leur confiance qu'en vous seul.

Tandis que j'étais dans l'extrême affliction que je viens de dire, et quoique à cette époque je n'eusse point encore eu de visions, ces paroles que j'entendis suffirent seules pour m'enlever toute ma peine, et faire naître en mon âme un calme parfait: « N'aie point de peur, ma fille, car c'est moi; je ne t'abandonnerai point, bannis toute crainte ».

Dans l'état où j'étais, j'aurais cru que, même en employant de longues heures à ramener la paix dans mon âme, nul n'aurait pu y réussir. Et voilà qu'à ces seules paroles, je sentis renaître la sérénité; je retrouvai la force, le courage, l'assurance, la paix, la lumière; en un instant j'avais été si complètement changée, que j'aurais soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de Dieu. Oh! quelle bonté en ce Dieu! quel bon Maître! et qu'il est puissant! Non seulement il donne le conseil, mais encore le remède; ses paroles opèrent ce qu'elles expriment. Comme il fortifie notre foi et augmente notre amour!

Souvent, en pareille occasion, j'aimais à me rappeler cette tempête que Notre Seigneur apaisa soudain en commandant aux vents de laisser la mer tranquille, et je disais: Quel est celui auquel obéissent ainsi toutes les puissances de mon âme, qui en un instant fait briller la lumière au sein d'une obscurité si profonde, qui attendrit un cœur dur comme le rocher, et qui arrose de l'eau rafraîchissante des larmes une terre que devait, ce semble, désoler une longue sécheresse? Quel est celui qui allume ces désirs? Qui me donne ce courage? Car voici les pensées qui s'élevaient alors dans mon âme: De quoi ai-je peur? Qu'est-ce donc? Je veux servir ce Maître; je n'aspire qu'à le contenter; je mets dans l'accomplissement de sa volonté toute ma joie, tout mon repos et tout mon bonheur. Ce sont là mes sentiments, il me semble en être sûre et pouvoir l'affirmer. Si donc ce Seigneur est tout-puissant, comme je le vois, si les démons sont ses esclaves, comme la foi m'en donne la certitude, quel mal peuvent-ils me faire, à moi, la servante de ce Seigneur et de ce Monarque? Pourquoi n'aurais-je pas la force de combattre contre tout l'enfer? Je prenais en main une croix, et il me semblait vraiment, tant était grand le changement soudainement opéré en moi, que Dieu me donnait assez de courage pour en venir aux mains avec tous les démons réunis; je sentais qu'avec cette croix je les aurais facilement vaincus. Ainsi je leur disais: Maintenant, venez tous; étant la servante du Seigneur, je veux voir ce que vous pouvez me faire.

Il est certain qu'ils avaient peur de moi: de mon côté, au contraire, je demeurai si tranquille, et je les redoutai si peu, que toutes mes appréhensions s'évanouirent. Ils m'ont quelquefois apparu, il est vrai, comme on le verra par mon récit; mais ils ne m'inspiraient presque aucune crainte, ils semblaient plutôt saisis d'effroi à mon aspect. Par un don du souverain Maître, j'ai gardé sur eux un tel empire, que je n'en fais pas plus de cas que de mouches. Je les trouve pleins de lâcheté: dès qu'on les méprise, tout courage les abandonne. Ils ne savent attaquer que ceux qu'ils voient se rendre à discrétion. Et si Dieu leur permet de tenter et de tourmenter quelques-uns de ses serviteurs, ce n'est que pour un plus grand bien. Plaise à sa Majesté de nous faire la grâce de ne craindre que ce qui doit réellement nous inspirer de la crainte, et d'être bien convaincus de cette vérité, qu'un seul péché véniel peut nous faire plus de mal que tout l'enfer ensemble!

Si ces esprits pervers nous épouvantent, c'est parce que nous leur donnons volontairement prise sur nous, par notre attachement aux honneurs, aux biens, aux plaisirs. Nous voyant aimer et rechercher ce que nous devrions avoir en horreur, ils conspirent avec nous contre nous-mêmes, et ils peuvent ainsi nous causer beaucoup de mal. Nous leur mettons en main les armes mêmes avec lesquelles nous devrions nous défendre. C'est là ce qu'on ne saurait assez déplorer.

Mais si au contraire, par amour pour Dieu, nous avons en horreur les faux biens de ce monde; si nous embrassons la croix; si nous sommes résolus à servir vraiment le Seigneur; le démon, en présence de telles dispositions, prend la fuite comme devant la peste. Ami du mensonge, et le mensonge même, il ne fera point de pacte avec quiconque marche dans la vérité. Mais s'aperçoit-t-il que l'entendement de quelqu'un est obscurci, il travaille avec adresse à éteindre en lui un reste de lumière; et dès qu'il le voit assez aveugle pour mettre son repos dans ces vanités du monde, non moins futiles que des hochets d'enfant, il sent bien que ce n'est là qu'un enfant; il le traite donc comme tel, et lui livre hardiment combat sur combat.

Daigne le Seigneur m'accorder la grâce de n'être pas du nombre de ces infortunés, de toujours regarder comme repos ce qui est repos, comme honneur ce qui est honneur, comme plaisir ce qui est plaisir, et de ne pas faire le contraire! Alors je me moquerai de tous les démons, et ce seront eux qui auront peur de moi. Je ne comprends pas ces craintes qui nous font dire: le démon, le démon, quand nous pouvons dire: Dieu, Dieu, et faire ainsi trembler notre ennemi. Et ne savons-nous pas qu'il ne peut faire le moindre mouvement, si le Seigneur ne le lui permet? Que signifient donc toutes ces terreurs? Quant à moi, c'est certain, je redoute bien plus ceux qui craignent tant le démon, que le démon lui-même. Car pour lui, il ne saurait me faire de mal, tandis que les autres, surtout s'ils sont confesseurs, jettent l'âme dans de cruelles inquiétudes. J'ai tant souffert pour ma part pendant quelques années, que je m'étonne maintenant d'avoir pu y résister. Béni soit le Seigneur, qui m'a tendu une main si secourable !

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[3] Une monnaie du temps de Sanche IV, dont la marque était une couronne. Par sa valeur infime, elle signifie maintenant quelque chose de méprisable.

[4] Il y eut en effet à cet époque, dit La Fuente un grand nombre de femmes illusionnées ou hypocrites. La plus connue est Madeleine de la Croix, fausse extatique de Cordoue, qui tint quelque temps toute l’Espagne en admiration. Elle fut châtiée par l'inquisition en 1541. (Voir aussi la Reforma de los Descalzos, t 1, liv. 1, ch. XIX.)

[5] . Le collège de la compagnie de Jésus, à Àvila, dit de Saint-Gilles, avait été fondé en 1558. Saint François de Surgis, alors commissaire de la compagnie en Espagne, avait envoyé pour cette fondation le P. Jean de Padranos et le P. Ferdinand Alvarez del Aguila, qui furent tous deux comme on va le voir, confesseurs de la sainte.

[6] Cet ecclésiastique était le maître Gaspard Daza. Enflammé d'un saint zèle, il avait formé une réunion de prêtres dévoués, qui travaillaient au salut des âmes et au soulagement des misères corporelles dans la ville et le diocèse d’Avila. Dès que le P. Balthasar Alvarez eut commencé en 1558 à exercer le saint ministère à Avila, Daza, avec toute sa tribu apostolique, s'empressa de se mettre sous sa direction. L'estime qu'il conçut pour les lumières et la sainteté de son guide spirituel ne fit que croître de jour en jour. Lorsque le P. Balthasar Alvarez eut quitté Avila et fut devenu recteur du collège de Medina del Campo, Gaspard Daza allait tous les ans passer quelques jours de retraite sous sa conduite, pour s'enflammer, disait-il, au feu de la parole de son saint directeur. (Vie du P. Balthasar Alvarez, par le V. P. Louis du Pont, ch. IX et XVII.)Gaspard Daza conserva toute sa vie l'estime de sainte Thérèse; et son dévouement pour la sainte fut sans bornes. il eut le bonheur, comme on le verra au XXXVIème chapitre, de dire la première messe au monastère de Saint-Joseph dAvila, et de mettre le très saint Sacrement dans le tabernacle de ce nouveau sanctuaire, le 24 du mois d'août 1562, jour de la fête de l'apôtre saint Barthélemy et de la naissance du Carmel réformé. Par dévotion envers sainte Thérèse, il voulut plus tard être fondateur d'une des six chapelles de l'église de Saint-Joseph d'Avila, et il la dédia à la très sainte Vierge sous le vocable de la Nativité. Ce saint prêtre survécut dix ans à sainte Thérèse, et mourut le 24 novembre 1592. Il fut enterré dans la chapelle qu'il avait fait construire. Sa mère, Françoise Daza, et Catherine, sa sœur, reposent à côté de lui.

[7] a Mencia del Agulla, et nonÔCe gentilhomme, de la vertu duquel sainte Thérèse vient de tracer un portrait si achevé, était François de Salcedo. Sa femme ne nommait dode Avila, comme on l'a appelée par erreur. (Voir La Fuente, note de la Lettre X de sainte Thérèse.) Comme son ami Gaspard Daza, François se mit en 1558 sous la direction du P. Balthasar Alvarez, et sous la conduite d'un tel maître, il avança plus rapidement encore dans le chemin de la perfection. Quoiqu'il fût marié, il avait suivi pendant vingt ans les cours de théologie à Avila chez les pères dominicains. Aussi, après la mort de sa femme, il ne rencontra aucun obstacle pour se consacrer entièrement à Dieu dans l'état ecclésiastique. Ordonné prêtre en 1570, il devint confesseur et chapelain du couvent de Saint-joseph dAvila. Les liens les plus intimes l'unirent toujours à sainte Thérèse. Il lui fut très utile pour les fondations des nouveaux monastères, et l'accompagna dans la plupart de ses voyages. Il acheva saintement sa vie au mois de septembre de l'année 1580. Pour gage de son dévouement aux carmélites, il leur laissa une partie de ses biens. Lorsque l'église du monastère de Saint-Joseph avait été construite, il avait obtenu qu'on lui cédât le premier sanctuaire, qu'il dédia à l'apôtre saint Paul. C'est là que, selon ses désirs, il fut inhumé. (Vie du P. Balthasar Alvarez, par le V. P. Louis du Pont, ch.IX. ‑ Reforma de los Descalzos, t. I, liv. I, ch. LIV.)

[8] D'après Ribera et le P. François de Sainte-Marie, ce livre est intitulé le Chemin de la Montagne de Sion, et a pour auteur un frère convers de l'ordre de Saint-François. La Fuente croit qu'il s'agit de frère Bernardin de Laredo, cité par Wadding dans ses Annales (année 1433).

[9] Ce religieux était le P. Diego de Setina.

[10] Saint François de Borgia, nommé par saint Ignace commissaire général de la Compagnie de Jésus pour l'Espagne et pour les Indes, depuis l'an 1554, vint à Avila au printemps de 1557. Il revenait de Saint-Just, monastère des hiéronymites dans l'Estramadure, où il avait passé trois jours avec Charles-Quint, qui, après avoir abdiqué l'empire en 1556 à Bruxelles, s'était retiré dans cette solitude pour s'y préparer à la mort. Sainte Thérèse eut deux entretiens avec saint François de Borgia, comme elle le dit dans l’une des ses relations au P. Rodrigue Alvarez, de la compagnie de Jésus. (Voir à la fin du volume.) Ces entretiens eurent-ils lieu tous les deux dans l'intervalle des quinze jours que le saint passa, alors à Avila? Revint-il dans cette ville l'une des années suivantes? Aucun de ses historiens ne mentionne ce second voyage; aussi les auteurs font-ils à ce sujet diverses suppositions. Ce qui est certain, d'après Yepès et d'autres écrivains, c'est que sainte Thérèse entretint dans la suite une correspondance avec saint François de Borgia; il n’en est malheureusement rien demeuré.

[11]Le P. Diego de Setina

[12] La sainte, dans cette seule phrase, raconte une année de sa vie, la quarante-deuxième. Il est important de le remarquer, pour bien suivre sa narration, un peu trop concise en cet endroit.

Ce fut au printemps de 1557 que saint François de Borgia vint à Avila, et presque immédiatement après, le P. Jean de Padranos en partit. D'autre part, le P. Balthazar Alvarez, dont la sainte parle dans la phrase qui suit, ne fut promu au sacerdoce qu'en 1558. Il s'écoula donc une année d'intervalle. Ainsi, il est évident que le confesseur que la sainte prit après le départ du P. Jean de Padranos n'est pas le P. Balthasar Àlvitrez, comme la narration trop rapide pourrait le faire croire. Ce confesseur fut le P. Ferdinand Alvarez, au moins ordinairement, car la sainte paraît s'être adressée aussi à d'autres pères du collège. Plus tard, lorsque le P. Balthasar Alvarez, qui ne prit la direction de sainte Thérèse qu'en 1558, ne pouvait la confesser, c'était encore le P. Ferdinand qui le remplaçait auprès d'elle.

C'est ce que la sainte atteste elle-même au XXIXème chapitre de sa Vie, où elle parle du P. Ferdinand Alvarez en ces termes « Un de mes confesseurs, qui auparavant m'avait dirigée, et qui de temps en temps encore me confessait lorsque le père ministre du collège (c'est-à-dire le P. Balthasar Alvarez) ne pouvait m'entendre... »

[13] Le P. Juan de Padranos.

[14] a Guiomar de Ulloa ne fut pas plus tôt liée d'amitié avec Thérèse, qu'elle l'engagea à prendre le P. Balthasar Alvarez pour confesseur; ce fut elle encore qui, quelque temps après, la mit en rapport avec saint Pierre d'Àlcantara. Guiomar de Ulloa vécut toujours dans la plus intime union avec sainte Thérèse. Nous verrons avec quel admirable dévouement elle la seconda dans l'entreprise de la réforme du Carmel. Le monastère de Saint-Joseph dAvila étant enfin fondé, elle voulut s’y enfermer avec sa sainte amie, devenir une de ses filles, et recevoir de sa main l'habit de religion. Tout son désir était de passer ses jours dans cet asile qu'elle appelait, à si juste titre, un petit paradis. Elle embrassa avec courage toutes les austérités de la réforme; mais sa santé ayant succombé, elle se vit forcée de quitter cette retraite où elle avait vécu avec des anges. La séparation ne fut qu'extérieure; son cœur resta dans le Carmel. Elle se consola de sa liberté nouvelle par le bonheur, si grand à ses yeux, de veiller avec la sollicitude d’une mère sur les besoins temporels des religieuses. Jusqu'à son dernier soupir, elle fut à leur égard comme l'ange de la Providence. Elle aida beaucoup sainte Thérèse dans la fondation des autres monastères, participant par ce concours à tout le bien que ferait dans l'Église, jusqu,à la fin du monde, cette réforme du Carmel dont la vierge d'Avila venait de jeter les fondements.ÔCette célèbre amie de sainte Thérèse était Guiomar de Ulloa, d'une des plus illustres et des plus chrétiennes familles de Toro. Elle dut le jour à Pierre de Ulloa, gouverneur de cette ville, et à Aldonce de Guzman d'Avila. Cette mère chrétienne, qui fut veuve de bonne heure, l'éleva avec le plus grand soin. La jeune Guiomar épousa don François d'Avila, de la maison de Sobralejo; mais elle ne tarda pas, comme sa mère, à voir ses liens brisés par la mort de son mari. Cette mort aurait dù, ce semble, lui révéler la vanité de tout ce qui passe, et la séparer entièrement du monde. Ce ne fut néanmoins que plus tard que la jeune veuve reçut du ciel cette vive lumière. Comme elle avait tous les avantages extérieurs qui attirent les regards et les louanges du monde, elle se plaisait à y paraître et à y briller. Il était réservé au P. Balthasar Alvarez de lui dessiller les yeux, et de lui faire voir le néant de tous les biens d'ici-bas. À peine cette âme droite fut-elle sous la direction de l'homme de Dieu, qu'elle renonça aux vanités, aux parures, aux sociétés du monde, et qu'elle s'adonna tout entière au service de Notre Seigneur. Pleine de mépris pour le faste et la pompe du siècle, elle ne garda que les serviteurs et les domestiques nécessaires, et mena une vie simple, retirée, et toute consacrée à l'oraison et aux bonnes œuvres. Par cette voie, elle obtint plusieurs grandes grâces de Notre Seigneur, dont le propre est d'honorer ceux qui se méprisent pour son amour, et de donner les consolations du ciel à ceux qui, à cause de lui, renoncent aux consolations de la terre. Do (Vie du P. Balthasar Alvarez, Par le V. P. Louis du Pont, ch. IX. Reforma de los Descalzos, t. I, Iiv. 1, Ch. XLII.)

Dieu voulut montrer dans cette noble veuve le type parfait de l’affection et du dévouement envers sainte Thérèse et ses filles. Depuis trois siècles, des âmes d'élite n'ont cessé d'ambitionner le même bonheur et la même gloire. Il faudrait pouvoir écrire ici, à la suite du nom de Guiomar de Ulloa celui de tant de généreuses et illustres bienfaitrices du Carmel.

[15] Ce fut de 1557 à 1559; ce qui correspond à la quarante-deuxième et à la quarante-troisième année de la vie de Thérèse.

SAINTE
THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

VI

 

CHAPITRE 26

Je regarde comme une des grandes grâces du Seigneur ce courage qu'il me donna contre les démons; car une âme se nuit beaucoup à elle-même lorsqu'elle se laisse abattre par la peur, et dominer par une autre crainte que celle d'offenser Dieu. Sujets d'un Roi tout puissant, au service d'un Souverain auquel tout est assujetti, nous n'avons rien à redouter, comme je l'ai dit déjà, dès que nous marchons devant lui dans la vérité et avec une conscience pure. Je ne voudrais donc voir en nous qu'une crainte, celle d'offenser, si peu que ce soit, Celui qui peut soudain nous anéantir, mais qui, s'il est content de nous, peut aussi confondre tous nos ennemis.

Cela est vrai, pourra-t-on dire; mais où sera l'âme assez droite pour contenter le Seigneur en tout, et n'avoir point aussi quelque crainte? Certes, ce n'est pas la mienne; elle est trop pauvre, trop imparfaite, et remplie de trop de misères. Heureusement, Dieu ne nous traite pas avec la même rigueur que les hommes, il connaît nos faiblesses. Toutefois, malgré cette crainte de n'être pas assez fidèle, l'âme arrivée à l'état dont je parle, trouve en elle de grands indices d'un véritable amour pour Dieu. L'amour dont elle brûle ne reste plus caché comme dans les commencements; il se révèle, ainsi que je le dirai dans la suite, si je ne l'ai déjà dit, par l'impétuosité de ses transports, et par la véhémence du désir de voir Dieu. Tout la dégoûte, tout la fatigue, tout la tourmente, excepté jouir de lui, ou travailler pour sa gloire. Le repos d'ici-bas lui est un supplice, parce qu'elle se voit absente de son vrai repos. Ce sont là, à mon avis, autant d'indices très clairs et nullement trompeurs d'un véritable amour.

Voici ce qui m'est arrivé plusieurs fois. Étant assaillie de grandes tribulations à cause d'une affaire dont je parlerai (la fondation de Saint Joseph d'Avila), et me voyant en butte aux murmures, non seulement de presque toute la ville où je suis (Avila)mais encore de mon ordre, je m'affligeais profondément de tant de causes de trouble. Le Seigneur me disait: « De quoi as-tu peur? Ne sais-tu pas que je suis tout-puissant? J'accomplirai ce que je t'ai promis. » Ces paroles, dont j'ai vu depuis le fidèle accomplissement, laissaient au moment même dans mon âme une force étonnante. Je me sentais prête, dût-il m'en coûter encore davantage, à m'engager dans de nouvelles entreprises pour le service de Dieu, et à aller au-devant des souffrances. Cela s'est renouvelé tant de fois que je ne pourrais en dire le nombre.

Souvent aussi il me faisait des réprimandes; et il en agit encore ainsi lorsque je commets quelque imperfection  Il y a alors dans ses paroles une force capable de faire rentrer une âme dans le néant; mais elles portent l'amendement avec elles, sa Majesté donnant tout ensemble, comme je l'ai dit, le conseil et le remède. De temps en temps, il rappelle à ma mémoire les péchés de ma vie, et particulièrement lorsqu'il veut me faire quelque grâce signalée. L'âme alors se croit déjà devant son Juge; et la vérité lui apparaît avec tant de clarté qu'elle ne sait où se mettre. D'autres fois, il m'a avertie de certains dangers qui me menaçaient, ou qui menaçaient d'autres personnes. Enfin, il m'a annoncé bien des événements trois ou quatre ans à l'avance, et tous se sont fidèlement accomplis: je pourrai en signaler quelques-uns.

On voit par là qu'il y a tant de marques de l'action de Dieu dans une âme, qu'elle ne peut, à mon avis, l'ignorer. Toutefois, voici la conduite la plus sûre à tenir; elle n'a aucun danger, et offre de nombreux avantages; et nous, femmes, qui sommes étrangères à la science, nous devons surtout nous y conformer: c'est de faire connaître notre âme tout entière, et les grâces que nous recevons, à un confesseur éclairé, et de lui obéir. Notre Seigneur lui-même me l'a ordonné plusieurs fois; je le mets en pratique, et je ne pourrais sans cela être en repos.

J'avais un confesseur qui me mortifiait beaucoup; quelquefois ma peine et mon affliction étaient bien grandes à cause du trouble où il me jetait; et c'est pourtant lui qui, à mon jugement, a fait le plus grand bien à mon âme [2]. Malgré mon profond attachement pour lui j'étais quelquefois tentée de le quitter, parce qu'il me semblait que ces peines qu'il me causait me détournaient de l'oraison. Mais lorsque j'étais près d'en venir à l'exécution, Notre Seigneur me faisait comprendre que je ne devais pas le faire; et je recevais chaque fois une réprimande, qui m'était infiniment plus sensible que tout ce que mon confesseur me faisait souffrir. A certains jours, je trouvais l'épreuve bien forte: tourment d'un côté, réprimande de l'autre; et tout cela m'était néanmoins nécessaire, tant j'avais encore peu travaillé à vaincre ma volonté. Notre Seigneur me dit une fois que je ne devais pas me flatter d'être obéissante, si je n'étais déterminée à souffrir; je n'avais qu'à jeter les yeux sur ce qu'il avait enduré, et tout me deviendrait facile.

Un confesseur, à qui je m'étais confessée dans le commencement, me conseilla un jour de me taire sur les faveurs que je recevais; puisqu'il était prouvé qu'elles venaient de l'esprit de Dieu, il valait mieux n'en plus parler à personne, et garder là-dessus le silence. Ce conseil ne me déplut pas, car jamais je n'allais faire connaître à mon confesseur les grâces que Dieu m'accordait, sans éprouver une peine et une honte bien grandes. Parfois il m'eût été moins pénible de lui déclarer des fautes graves, surtout quand ces faveurs étaient d'un ordre élevé. Il me semblait qu'on ne me croirait pas, et qu'on se moquerait de moi; je trouvais en cela un manque de respect envers les merveilles de Dieu, et j'y étais si sensible, que, pour cette raison, j'aurais voulu garder le silence. Il me fut dit alors que j'avais été très mal conseillée par ce confesseur; je ne devais en aucune façon taire quoi que ce fût à celui auquel je m'adressais (Père Balthasar Alvarez), parce qu'il y avait en cela une grande sûreté, tandis qu'en faisant le contraire, je pourrais plus d'une fois me tromper.

Lorsque le divin Maître m'ayant commandé une chose dans l'oraison, mon confesseur m'en ordonnait une autre, Notre Seigneur me disait d'obéir; mais il changeait bientôt la disposition de mon confesseur, et lui inspirait de me commander la même chose que lui.

Lorsqu'on défendit de lire plusieurs livres traduits en castillan, j'en eus beaucoup de peine; j'en lisais quelques uns avec plaisir, et désormais, ne comprenant pas le latin, je m'en voyais privée. Notre Seigneur me dit: « N'en aie point de peine, je te donnerai un livre vivant ». Il ne me fut pas donné alors de saisir le sens de ces paroles, parce que je n'avais pas encore eu de vision [3], mais, peu de jours après, il me fut facile de l'entendre. En effet, j'ai trouvé tant à penser et à me recueillir dans ce que je voyais présent, et Notre Seigneur a daigné lui-même m'instruire avec tant d'amour et de tant de manières, que je n’ai eu que très peu ou presque pas besoin de livres. Ce divin Maître a été le livre véritable où j'ai vu les vérités. Bénédiction à ce Livre vivant, qui laisse imprimé dans l'âme ce qu'on doit lire et faire, de telle sorte qu'on ne peut l'oublier  Et qui donc pourrait voir le Seigneur couvert de plaies, affligé, persécuté, sans désirer partager ses douleurs et les embrasser avec amour? Qui pourrait apercevoir le plus faible rayon de la gloire qu'il prépare à ceux qui le servent, sans comprendre que tout ce qu'on peut faire et souffrir n'est rien, quand on espère une telle récompense? Qui pourrait voir les tourments que souffrent les damnés, sans considérer comme des délices les tourments d'ici-bas, et sans se sentir pénétré d'une infinie reconnaissance envers un Dieu qui tant de fois nous a délivrés de cet abîme?

Mais parce qu'avec le secours de Dieu je traiterai plus particulièrement ailleurs de ce sujet, je veux maintenant avancer dans la relation de ma vie. Je souhaite que le Seigneur m'ait fait la grâce de bien m'expliquer en ce que j'ai dit jusqu'ici. Je suis convaincue que celui qui en aura fait l'expérience n'aura nulle peine à le comprendre, et trouvera que j'ai eu le bonheur de m'exprimer avec assez de justesse. Mais je ne m'étonnerais point que celui qui ne l'a point éprouvé regardât tout cela comme des folies. Il est disculpé par cela seul que c'est moi qui l'ai dit, et je me garderai, certes, de le blâmer d'un tel jugement. Que le Seigneur m'accorde la grâce de faire sa volonté! Amen!

CHAPITRE 27

Je reviens à la relation de ma vie. J'étais, comme je dit, sous le poids de cette affliction causée par tant de peines, et l'on priait beaucoup pour moi, afin qu'il plût au Seigneur de me conduire par un autre chemin, puisque celui où je marchais était, disait-on, si suspect. De mon côté, je le demandais instamment à Dieu, et j'eusse voulu éprouver le désir d'être conduite par une autre voie. Mais, à dire vrai, à la vue du progrès si sensible de mon âme, ce désir m 'était impossible, quoiqu'il fût constamment l'objet de mes demandes; il n'avait quelque entrée dans mon cœur qu'en certains moments, où j'étais accablée de ce qui m'était dit et des craintes qu'on m'inspirait. Je voyais le changement complet qui s'était opéré en moi: l'unique chose en mon pouvoir était de m'abandonner entre les mains de Dieu; il savait ce qui me convenait, je le conjurais de disposer absolument de moi selon sa sainte volonté. Je voyais que par cette voie j'allais au ciel, et qu'auparavant j'allais en enfer; quel motif avais-je donc d'en désirer une autre, et de croire que j'étais sous l'influence du démon? Pour avoir ce désir et cette persuasion, il n'était pas d'efforts que je ne fisse, mais toujours en vain. J'offrais à Dieu, dans cette vue, mes bonnes œuvres, si j'en accomplissais quelqu'une; je priais les saints auxquels j'avais une dévotion particulière, de me défendre contre le démon. Je faisais des neuvaines; je me recommandais à saint Hilarion et à l'archange saint Michel; ma confiance en ce dernier data même de cette occasion; j'importunais plusieurs autres saints pour que Notre Seigneur daignât, manifester la vérité. Or, au bout de deux ans, pendant lesquels je n'avais cessé, de concert avec d'autres personnes, de demander au Seigneur ou qu'il me conduisît par un autre chemin, ou qu'il daignât, puisqu'il me parlait si souvent, faire, connaître la véritévoici ce qui m'arriva.

Le jour de la fête du glorieux saint Pierre, étant en oraison, je vis, ou pour mieux dire, car je ne vis rien ni des yeux du corps ni de ceux de l'âme, je sentis près,de moi Jésus-Christ, et je voyais que c'était lui qui me parlait. Comme j'ignorais complètement qu'il pût y avoir de semblables visions, j'en conçus une grande crainte au commencement, et je ne faisais que pleurer. A la vérité, dès que Notre Seigneur me disait une seule parole pour me rassurer, je demeurais, comme de coutume, calme, contente, et sans aucune crainte. Il me semblait qu'il marchait toujours à côté de moi; néanmoins, comme ce n'était pas une vision imaginaire, je ne voyais pas sous quelle forme. Je connaissais seulement d'une manière fort claire qu'il était toujours à mon côté droit, qu'il voyait tout ce que je faisais, et, pour peu que je me recueillisse ou que je ne fusse pas extrêmement distraite, je ne pouvais ignorer qu'il était près de moi.

J'allai aussitôt, quoiqu'il m'en coûtât beaucoup, le dire à mon confesseur. Il me demanda sous quelle forme je le voyais. Je lui dis que je ne le voyais pas. « Comment donc, répliqua-t-il, pouvez-vous savoir que c'est Jésus-Christ? » Je lui dis que je ne savais pas comment, mais que je ne pouvais ignorer qu'il fût près de moi; je le voyais clairement, je le sentais; le recueillement de mon âme dans l'oraison était plus profond et plus continuel; les effets produits étaient bien différents de ceux que j'éprouvais d'ordinaire: la chose était évidente. J'avais recours à diverses comparaisons pour me faire comprendre; mais, à mon avis, il ne s'en trouve certainement aucune qui ait beaucoup de rapport à une vision de ce genre. J'ai su depuis qu'elle est de l'ordre le plus élevé. C'est ce qui m'a été dit par un saint homme, fort spirituel, le frère Pierre d'Alcantara, dont je parlerai plus au long dans la suite, et par d'autres grands savants; ils ont ajouté que de toutes les visions, c'est celle où le démon peut avoir le moins d'accès. Ainsi, rien d'étonnant que de pauvres femmes sans science, comme moi, manquent de termes pour l'exprimer; les doctes, sans nul doute, en donneront plus facilement l'intelligence.

Que si je dis que je ne vois Notre Seigneur ni des yeux du corps ni de ceux de l'âme, attendu que la vision n'est point imaginaire, on me demandera sans doute comment je puis savoir et affirmer qu'il est près de moi, avec plus d'assurance que si je le voyais de mes propres yeux. Je réponds que c'est comme quand une personne, ou aveugle, ou dans une très grande obscurité, n'en peut voir une autre qui est auprès d'elle. Toutefois ma comparaison n'est point exacte, elle n'exprime qu'un faible rapport; car la personne dont je parle acquiert par le témoignage des sens la certitude de la présence de l'autre, soit en la touchant, soit en l'entendant parler ou se remuer. Dans cette vision, il n'y a rien de cela: point d'obscurité pour la vue; Notre Seigneur se montre présent à l'âme par une connaissance plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu'on voie ni soleil ni clarté, non; mais je dis que c'est une lumière qui, sans qu'aucune lumière frappe nos regards, illumine l'entendement, afin que l’âme jouisse d'un si grand bien. Cette vision porte avec elle de très précieux avantages.

Ce n’est pas comme une présence de Dieu qui se fait souvent sentir, surtout à ceux qui sont favorisés de l'oraison d'union et de quiétude; l’âme ne se met pas plus tôt en prière qu'elle trouve, ce semble, à qui parler; elle comprend qu'on l'écoute, par les effets intérieurs de grâce qu'elle ressent, par un ardent amour, une foi vive, de fermes résolutions, et une grande tendresse spirituelle. Cette grâce est sans doute un grand don de Dieu, et ceux qui la reçoivent doivent extrêmement l'estimer, parce que c'est une oraison très élevée; mais ce n'est pas une vision. Les effets seuls indiquent la présence de Dieu; c'est une voie par laquelle il se fait sentir à l'âme. Mais dans la vision dont je parle, on voit clairement que Jésus-Christ, fils de la Vierge, est là. Dans la double oraison que j'ai mentionnée, certaines influences de la divinité se rendent sensibles; ici, outre ces influences, notre âme voit que la très sainte humanité de Notre Seigneur nous accompagne, et qu'elle a la volonté de nous favoriser de ses grâces.

Le confesseur m'adressa donc cette question: Qui vous a dit que c'était Jésus-Christ? – Lui-même, plusieurs fois, répondis-je; mais avant qu'il me l'eût dit, cela était déjà imprimé dans mon entendement; dans les grâces antérieures, il me disait que c'était lui, mais je ne le voyais pas. J'ajoutai pour me faire comprendre: Si, étant aveugle ou dans une obscurité profonde, j'étais visitée par une personne que je n'aurais jamais vue, mais dont j'aurais seulement entendu parler, pour croire que C'est elle, il me suffirait qu'elle me le dît; mais je ne pourrais pas l'affirmer avec autant d'assurance que si je l'avais vue. Dans cette vision, je le puis; sans se montrer sous une forme sensible, Notre Seigneur s'imprime dans l'entendement par une connaissance si claire, qu'elle semble exclure le doute. Il veut que cette connaissance y demeure si profondément gravée qu'elle produise une certitude plus grande que le témoignage des yeux; car pour ce qui frappe notre vue, il nous arrive quelquefois de douter si ce n'est point une illusion. Ici le doute peut bien se présenter au premier instant, mais il reste d'autre part une ferme certitude que ce doute est sans fondement.

Ainsi en est-il d'une autre manière par laquelle Dieu enseigne l'âme et lui parle sans paroles, en la façon que je viens de dire. C'est un langage tellement du ciel, que nul effort humain ne peut le faire comprendre, si le divin Maître ne nous l'enseigne par expérience. Il met au plus intime de l'âme ce qu'il vent lui faire entendre; et là, il le lui représente sans image ni forme de paroles, mais par le même mode que dans la vision dont je viens de parler. Et que l'on remarque bien cette manière par laquelle Dieu fait entendre à l'âme ce qu'il veut, tantôt de grandes vérités, tantôt de profonds mystères; car souvent, lorsque Notre Seigneur m'accorde une vision et me l'explique c'est de cette sorte qu'il m'en donne l'intelligence.

A mon avis, c'est là que le démon trouve le moins d'accès. Voici mes raisons; si elles ne sont pas bonnes, c'est moi qui me trompe apparemment. Cette vision et ce langage sont quelque chose de tellement spirituel, qu'il n'y a ni dans les puissances de l'âme, ni dans les sens, aucun mouvement où le démon puisse trouver prise. A la vérité, cette suspension simultanée des puissances et des sens, qui leur enlève tout mouvement propre, ne se manifeste que de temps en temps, et elle est de courte durée; d'autres fois, les puissances ne sont point suspendues, ni les sens ravis, mais conservent parfaitement leurs opérations naturelles. Cette suspension complète et générale n'a pas toujours lieu dans la contemplation, elle est même fort rare; mais dès qu'elle existe, je le répète, il n'y a plus de notre part aucune opération, aucun acte; tout est l'œuvre du Seigneur (cf. chap. 20et 25). La vérité nous est infuse de la même manière que se trouverait en nous un aliment que nous n'aurions pas mangé, ignorant par quelle voie il nous a été incorporé, mais bien certains du fait. Il y a néanmoins cette différence: ici la nature de l'aliment nous resterait inconnue, ainsi que celui qui l'a mis en nous, tandis que pour cette vérité infuse, je sais ce qu'elle est et d'où elle me vient; mais j'ignore comment elle a été déposée en moi; car je ne l'ai point vu, je ne puis le comprendre, mon âme n'en avait jamais eu le désir, il ne m'était pas même venu dans l'esprit que cela pût être.

Dans ces paroles dont j'ai traité précédemment (cf. chap. 25), Dieu rend l'entendement malgré lui attentif à ce qu'il lui dit. Donnant à l'âme comme une faculté nouvelle d'entendre, il la force à écouter et l'empêche de se distraire. Elle est à peu près comme une personne d'une ouïe excellente, à laquelle on parlerait de très près et à haute voix, sans lui permettre de se boucher les oreilles; bon gré mal gré, il faudrait qu'elle entendît. Toujours serait-il vrai qu'elle fait quelque chose, puisqu'elle est attentive à ce qu'on lui dit. Mais ici l'âme ne fait rien, elle ne prête même plus ce petit concours qui consiste à écouter. Sa nourriture s'est trouvée préparée et incorporée en elle, de sorte qu'elle n'a qu'à jouir. C'est comme si quelqu'un, sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, trouvait en lui toute la science déjà acquise, ignorant de quelle manière et d'où elle lui serait venue, puisque auparavant il n'avait jamais travaillé même à connaître l'A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, quelque chose de ce don céleste. L'âme se voit en un instant savante; pour elle, le mystère de la très sainte Trinité et d'autres mystères des plus relevés demeurent si clairs, qu'il n'est pas de théologien avec lequel elle n'eût la hardiesse d'entrer en dispute pour la défense de ces vérités. Elle en demeure saisie d'étonnement. Une seule de ces grâces suffit pour opérer en elle un changement complet. Dès lors, elle ne saurait rien aimer si ce n'est Celui qui, sans exiger d'elle aucun concours, la rend capable de si grands biens, lui révèle de si profonds secrets, et lui prodigue les témoignages d'un amour si tendre qu'on renonce à les décrire.

Quelques-unes de ces faveurs sont si admirables qu'on doute de leur réalité, et qu'à moins d'avoir une foi très vive, on ne pourrait croire que Notre Seigneur les accordes à une personne qui les a si peu méritées; aussi, mon dessein est de ne rapporter qu'un petit nombre de celles qu’il m’a faites, à moins que l’on ne me commande autre chose. Je me contenterai de quelques visions dont le récit ne sera pas sans utilité.

D'abord, elles pourront empêcher les personnes à qui Dieu en accorderait de semblables de s'en effrayer et de les regarder comme impossibles, ainsi que cela m'est arrivé; ensuite, elles feront connaître la manière ou la voie par laquelle le Seigneur m'a conduite, et c'est là précisément ce que l'on me commande d'écrire.

Je reviens à ce que je disais. Par ce genre de langage, le Seigneur, selon moi, montre qu'il veut, par toutes les voies possibles, donner connaissance à l'âme de ce qui se passe au ciel, où l'on s'entend sans se parler. Qu'une telle langue existât, je l'avais toujours ignoré, jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur de m'en rendre témoin, et de me le montrer dans un ravissement. Ainsi, dès l'exil, Dieu et l'âme s'entendent par cela seul qu'il veut être entendu d'elle, et ils n'ont besoin d'aucun autre artifice pour s'exprimer leur mutuel amour. Ici-bas, deux personnes intelligentes et qui s'aiment beaucoup, se comprennent, même sans signes, seulement en se regardant. C'est apparemment ce qui se passe entre Dieu et l'âme; mais il ne nous est pas donné de voir de quelle manière ils portent l'un sur l'autre leur regard, comme l'Epoux le dit à l'Épouse dans les Cantiques; car je crois avoir entendu appliquer à ce regard le passage dont je parle.

O bénignité admirable de Dieu! C'est ainsi, Seigneur, que vous vous laissez regarder par des yeux aussi infidèles que ceux de mon âme! Que cette vue, ô mon Dieu, les détourne pour jamais de celle des choses basses, et que rien, si ce n'est vous seul, ne soit plus capable de leur plaire! O ingratitude des mortels! n'aura-t-elle jamais de terme? L'expérience me permet de le publier: ces grâces sont si grandes que tout ce que l'on peut en rapporter n'est rien, en comparaison de que vous faites à l'égard d'une âme que vous conduisez jusque-là.

O âmes qui avez commencé à vous appliquer à l'oraison, et vous qui avez une véritable foi, pouvez-vous, car je ne vous parle pas de ce que vous gagnez pour l'éternité, pouvez-vous, dans cette vie même, aspirer à des biens comparables au moindre de ces biens? Oui, cela est certain, Dieu se donne lui-même à ceux qui abandonnent tout pour son amour. Il ne fait pas acception des personnes; il aime tout le monde. Nul n'a d'excuse, quelque misérable qu'il soit, puisqu'il agit ainsi avec moi, en m'élevant à une si haute oraison. Songez que ce que j'écris ici est à peine un point du tableau que je pourrais mettre sous les yeux; je me suis bornée à ce qui était nécessaire pour faire comprendre la nature de cette vision de Notre Seigneur Jésus-Christ, et celle de ce langage céleste que Dieu adresse à l'âme. Mais dire ce que l'on éprouve lorsque le Seigneur nous révèle ses secrets et nous dévoile ses perfections adorables, je ne le puis. C'est un plaisir tellement élevé au-dessus de tous ceux que la pensée peut concevoir ici-bas, qu'il nous inspire, à juste titre, une souveraine horreur pour les plaisirs de la vie, qui tous ensemble ne sont que de la fange. La jouissance de ces plaisirs fût-elle assurée pour une éternité, il répugnerait de les mettre, si peu que ce soit, en comparaison avec les joies dont nous parlons; et Dieu cependant ne donne par là qu'une goutte du grand fleuve de délices qu'il nous prépare.

Mais, ô honte de nos prétentions! Pour moi, j'en rougis; et si l'on pouvait éprouver de la confusion dans le ciel, j'y paraîtrais un jour, à juste titre, plus confuse que qui que ce soit. Comment osons-nous prétendre à de si grands biens, à ces ineffables délices, à une gloire éternelle, uniquement aux dépens du bon Jésus? Si nous n'avons pas le courage, comme Simon le Cyrénéen, de l'aider à porter sa croix, n'aurons-nous pas du moins, comme les filles de Jérusalem, des larmes à donner à ses douleurs? Les plaisirs et les fêtes doivent-ils nous conduire à la jouissance de ce bonheur qui lui a coûté tant de sang? Cela n'est pas possible. Pensons-nous, en poursuivant de vains honneurs, lui offrir une juste réparation du mépris qu'il endura pour nous faire régner éternellement? Ce serait folie de le croire; jamais, non jamais, un tel chemin ne nous conduira au ciel.

Je vous en conjure, mon père, faites retentir ces vérités, puisque Dieu ne m'en a pas donné le pouvoir. Il a toujours cherché à en pénétrer mon âme; mais c'est bien tard, comme on le verra par cet écrit, que je les ai comprises et que j'ai prêté l'oreille à la voix de mon Dieu; c'est pourquoi je suis si confuse d'en parler, que j'aime mieux m'en taire.

Je me contente de noter ici une considération que je fais assez souvent sur la félicité des bienheureux dans le ciel; daigne mon Dieu me faire la grâce d'en jouir un jour! De quel éclat brillera leur gloire accidentelle, quelle joie éprouveront-ils lorsqu'ils verront que s'ils commencèrent tard à servir Dieu, du moins, depuis leur retour, ils n'omirent, pour lui plaire, rien de ce qui était en leur pouvoir; ils lui firent l'offrande de tout, par toutes les voies possibles, chacun selon ses forces et son état! Qu'il se trouvera riche celui qui laissa toutes les richesses pour Jésus-Christ! Qu'il se verra honoré celui qui, pour son amour, ne voulut point d'honneurs, et mit ses délices à se voir dans une profonde abjection! Qu'il se trouvera sage celui qui s'estima heureux de passer pour un insensé, et de partager ce titre avec la Sagesse elle-même! Mais, hélas! en punition de nos péchés, qu'ils sont aujourd'hui peu nombreux ceux qu'animent de tels sentiments! Ils ont disparu du milieu de nous, ces, hommes que les peuples regardaient comme des insensés, en leur voyant faire les œuvres héroïques des vrais amants de Jésus-Christ.

O monde, ô monde, que tu gagnes du côté de ton faux honneur à être connu d'un si petit nombre! Mais quoi! pensons-nous mieux servir Dieu lorsqu'on nous regarde comme des sages et des modèles de discrétion? On est si discret aujourd'hui, que c'est là sans doute ce que l'on pense. On croit mal édifier, si chacun, selon sa condition, ne s'efforce de paraître au meilleur état qu'il peut, et ne soutient l'honneur de son rang. Il n'y a pas jusqu'aux ecclésiastiques, aux religieux, aux religieuses, qui ne s'imaginent que c'est introduire une nouveauté et donner du scandale aux faibles, que de porter des habits vieux et rapiécés; on craint même d'être profondément recueilli et de mener une vie d'oraison, tant le monde est perverti, tant on a mis en oubli cette perfection et ces grands transports de ferveur qui éclataient dans les saints! Voilà, à mon avis, ce qui aggrave plus les calamités de notre temps, que ne le feraient les prétendus scandales des religieux qui annonceraient par leurs oeuvres comme par leurs paroles, le mépris que l'on doit faire du monde. De ces scandales le Seigneur retire de grands avantages: quelques personnes s'offensent, il est vrai, mais d'autres sentent des remords. Et plût au ciel qu'il nous fût donné de voir un de ces hommes de Dieu, qui retraçât dans sa personne la vie de Jésus-Christ et de ses apôtres! Plus que jamais nous en aurions besoin de nos jours.

Ah! quel parfait imitateur de Jésus-Christ Dieu vient de nous ravir, dans ce béni frère Pierre d'Alcantara! Le monde, dit-on, n'est plus capable d'une perfection si haute; les santés sont plus faibles, et nous ne sommes plus aux temps passés. Ce saint était de ce siècle, et sa ferveur égalait cependant celle des temps anciens; aussi tenait-il le monde sous ses pieds. Mais, sans aller pieds nus, sans faire une aussi âpre pénitence, il est plusieurs choses dans lesquelles, comme je l'ai souvent dit, nous pouvons pratiquer le mépris du monde, et que Notre Seigneur nous fait connaître dès qu'il voit en nous du courage.

Qu'il dut être grand, celui que reçut de Dieu le saint dont je parle, pour soutenir pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tous connaissent aujourd'hui! En voici quelques détails que je me plais à rapporter, et dont la vérité m'est parfaitement connue; c'est de sa propre bouche que je les ai entendus avec une autre personne dont il se cachait peu. Quant à moi, je dus cette ouverture à l'affection qu'il me portait; Notre Seigneur la lui avait donnée, afin qu'il prît ma défense et m'encourageât dans un temps où son appui m'était si nécessaire, comme on l'a vu et comme on le verra encore par mon récit.

Il avait passé quarante ans, nous dit-il, sans jamais dormir plus d'une heure et demie, tant la nuit que le jour; de toutes ses mortifications, celle qui lui avait le plus coûté dans les commencements, c'était de vaincre le sommeil; dans ce dessein, il se tenait toujours ou à genoux ou debout. Il prenait ce repos assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé dans le mur; eût-il voulu se coucher, il ne l'aurait pu, parce que sa cellule, comme on le sait, n'avait que quatre pieds et demi de long. Durant le cours de toutes ces années, jamais il ne se couvrit de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, quelque forte que fût la pluie. Jamais il ne se servit d'aucune chaussure. Il ne portait qu'un habit de grosse bure, sans autre chose sur la chair; encore cet habit était-il aussi étroit que possible; et par-dessus il mettait un petit manteau de même étoffe. Dans les grands froids il le quittait, et laissait quelque temps ouvertes la porte et la petite fenêtre de sa cellule; il les fermait ensuite, et reprenait son manteau, donnant ainsi quelque satisfaction à son corps, en lui faisant sentir une meilleure température. Il lui était fort ordinaire de ne manger que de trois en trois jours; et comme j'en paraissais surprise, il me dit que c'était très facile à quiconque en avait pris la coutume. Un de ses compagnons m'assura qu'il passait quelquefois huit jours sans prendre de nourriture. Cela devait arriver, je pense, lorsqu'il était absorbé dans l'oraison car il avait de grands ravissements et de violents transports d'amour pour Dieu; je l'ai vu moi-même une fois entrer en extase. Sa pauvreté était extrême; et il était si mortifié, même dès sa jeunesse, qu'il m'a avoué être resté trois ans dans une maison de son ordre sans connaître aucun des religieux, si ce n'est au son de la voix, parce qu'il ne levait jamais les yeux, de sorte qu'il n'aurait pu se rendre aux endroits où l'appelait la règle, s'il n'avait suivi les autres. Il gardait cette même modestie par les chemins. Il passa de longues années sans jamais regarder les femmes; il me dit qu'à l'âge où il était parvenu, c'était pour lui la même chose de les voir ou de ne pas les voir; à la vérité, il était déjà très vieux quand je vins à le connaître, et son corps était tellement exténué, qu'il semblait n'être formé que de racines d'arbres. Avec toute cette sainteté, il était très affable. Il parlait peu et seulement lorsqu'il était interrogé; mais les grâces de son esprit donnaient à ses paroles un véritable charme.

Je raconterais volontiers beaucoup d'autres particularités, si je n'appréhendais, mon père, qu'une plus longue digression ne m'attirât un reproche de votre part. Je n'étais pas même exempte de cette crainte, en écrivant, ce que je viens de dire. J'ajouterai donc seulement que ce saint homme est mort comme il avait vécu, en instruisant et en exhortant ses frères. Quand il vit que sa fin approchait, il récita le psaume "J'étais dans la joie quand on m'a dit: allons dans la maison du Seigneur" (Ps 122, 1), et s'étant mis à genoux, il expira [4].

Le Seigneur a voulu, dans sa bonté, qu'à partir de ce jour il m'ait encore plus assistée que durant sa vie j'en ai reçu des conseils en diverses circonstances. Je l'ai vu plusieurs fois tout éclatant de gloire. Il me dit dans la première de ces apparitions, qu'heureuse était la pénitence, qui lui avait mérité une si grande récompense. Ces paroles furent suivies de plusieurs autres. Un an avant sa mort, il m'apparut, malgré l'éloignement qui nous séparait, et je sus qu'il devait bientôt nous être enlevé. Je l'en avertis, en lui écrivant à l'endroit où il était, à quelques lieues d'ici. Au moment où il rendit le dernier soupir, il se montra à moi, et me dit qu'il allait se reposer. Sans croire à cette vision, j'en fis part néanmoins à quelques personnes, et huit jours après nous venait la nouvelle qu'il était mort, ou plutôt qu'il avait commencé à vivre pour toujours. Le voilà donc le terme de cette vie si austère, une éternité de gloire! Depuis qu'il est au ciel, il me console beaucoup plus, ce me semble, que quand il était sur la terre. Notre Seigneur me dit un jour qu'on ne lui demanderait rien au nom de son serviteur, qu'il ne l'accordât. Je l'ai très souvent prié de présenter au Seigneur mes demandes, et je les ai toujours vues exaucées. Louange sans fin à ce Dieu de bonté! Amen.

Mais quel long discours, mon père, pour vous porter au mépris de ce qui passe, comme si vous ne saviez pas ces choses, et comme si vous n'aviez pas déjà exécuté votre résolution de vous détacher de tout! En parlant de la sorte, j'ai uniquement cédé à la douleur que me cause la vue des égarements du monde. Je ne gagnerai peut-être que de la fatigue à écrire ces pages, où tout, du reste, est contre moi; mais du moins mon âme en sera soulagée. Daigne le Seigneur me pardonner les offenses que j'ai commises moi-même en ce point dont je traite, et vous, mon père, la peine que je vous donne sans raison: on dirait, en vérité, que je veux vous faire subir la pénitence de mes fautes.

CHAPITRE 28

Je reviens à mon sujet. Cette vision, qui me faisait sentir Notre Seigneur à côté de moi, fut presque continuelle durant quelques jours. J'en retirais un très grand profit; je ne sortais pas d'oraison, et je tâchais dans toutes mes actions de ne pas déplaire à Celui que je voyais clairement en être témoin. A la vérité, je craignais de temps en temps d'être trompée, à cause de tout ce qu'on me disait; mais cette crainte ne durait guère, parce que Notre Seigneur me rassurait.

Il lui plut un jour, tandis que j'étais en oraison, de me montrer seulement ses mains; la beauté en était si ravissante, que je n'ai point de termes pour la peindre. J'en fus saisie de crainte, comme je le suis toujours lorsque Notre Seigneur commence à me faire quelque nouvelle grâce surnaturelle. Peu de jours après, je vis sa divine figure, et je demeurai entièrement ravie. Je ne pouvais d'abord comprendre pourquoi le Sauveur, qui plus tard devait m'apparaître tout entier, se montrait ainsi peu à peu. Je l'ai compris depuis: c'était à cause de ma faiblesse naturelle. Qu'il soit éternellement béni! Une créature aussi abjecte et aussi infidèle que moi n'aurait pu supporter tant de gloire réunie. Il le savait, et dans sa tendre compassion, il m'y disposait peu à peu.

Il vous semblera peut-être, mon père, qu'il ne me fallait pas un grand effort pour contempler des mains et un visage d'une telle beauté. Mais, sachez-le, les corps glorifiés sont si beaux, l'éclat surnaturel dont ils brillent est si vif, que l'âme en demeure hors d'elle-même; ainsi cette vue me jetait dans l'effroi, j'en étais toute troublée et bouleversée. Bientôt après cependant, je retrouvais la sécurité avec l'assurance que la vision était véritable: les effets étaient tels que la crainte ne tardait pas à disparaître.

Le jour de la fête de saint Paul, pendant la messe, Jésus-Christ daigna m'apparaître dans toute sa très sainte humanité, tel qu'on le peint ressuscité, avec une beauté et une majesté ineffables. Je vous en parlai dans une de mes lettres, pour obéir au commandement exprès que vous m'en aviez fait; mais ce ne fut pas sans peine, car on sent, quand on veut écrire de telles choses, une impuissance qui tue. Je le fis toutefois de mon mieux, et ainsi il serait inutile de le répéter en cet endroit. Je dirai seulement que quand il n'y aurait dans le ciel, pour charmer la vue, que la grande beauté des corps glorieux, et celle surtout de l'humanité sainte de Jésus-Christ, le plaisir serait indicible. Si dans cet exil, où il ne nous montre de sa majesté que ce que notre misère peut en soutenir, cet adorable Sauveur nous jette par sa vue dans de tels transports, que sera-ce dans le ciel, où l'on jouit pleinement d'un si grand bien?

Je n'ai jamais vu des yeux du corps ni cette vision, quoique imaginaire, ni aucune autre, mais seulement des yeux de l'âme. Au dire de ceux qui le savent mieux que moi, la vision précédente est plus parfaite que celle-ci, et celle-ci l'emporte de beaucoup sur toutes celles qui se voient des yeux du corps; ces dernières, ajoutent-ils, sont les moins élevées et les plus sujettes aux illusions du démon. Comme alors j'avais de la peine à le croire, je désirais, je l'avoue, voir des yeux du corps ce que je ne voyais que de ceux de l'âme, afin que mon confesseur ne pût pas me dire que ce n'était qu'une rêverie. Au reste, c'était souvent aussi ma crainte dans les commencements, la vision était passée; il me venait en pensée que ce n'était peut-être qu'un jeu de l'imagination, et j'avais du regret de l'avoir dit à mon confesseur, craignant de l'avoir trompé. Nouveau sujet de larmes; j'allais le retrouver, et je lui disais ma peine. Il me demandait si j'avais cru les choses comme je les lui avais rapportées, ou si j'avais en dessein de le tromper. Je lui répondais, ce qui était vrai, que je lui avais parlé fort sincèrement, sans aucune intention de le tromper, et que pour rien au monde je ne voudrais dire un mensonge. Il le savait très bien; c'est pourquoi il tâchait de me tranquilliser. De mon côté, il m'en coûtait tant d'aller lui parler de semblables faveurs, que je ne comprends pas comment le démon eût pu me mettre dans l'esprit de les feindre, pour me tourmenter ainsi moi-même. Mais Notre Seigneur s'empressa de m'apparaître de nouveau, et me fit si bien voir la vérité d'une telle faveur, qu'en très peu de temps je fus affranchie de toute crainte d'illusion.

Je reconnus alors combien peu j'avais eu d'esprit: en effet, quand bien même je me serais efforcée durant des années entières de me figurer une telle beauté, jamais je n'aurais pu en venir à bout, tant sa seule blancheur et son éclat surpassent tout ce que l'on peut imaginer ici-bas. C'est un éclat qui n'éblouit point; c'est une blancheur suave; c'est une splendeur infuse qui cause à la vue un indicible plaisir, sans ombre de fatigue; c'est une clarté qui rend l'âme capable de voir cette beauté si divine; c'est une lumière infiniment différente de celle d'ici-bas, et auprès d'elle les rayons du soleil perdent tellement leur lustre, qu'on voudrait ne plus ouvrir les yeux.

Il y a la même différence entre ces deux lumières qu'entre une eau très limpide, qui coulerait sur le cristal et dans laquelle se réfléchirait le soleil, et une eau très trouble qui, par un ciel tout à fait sombre, coulerait sur la surface de la terre. Mais cette divine lumière ne ressemble en rien à celle du soleil; elle seule paraît à l'âme une lumière naturelle, tandis que celle de cet astre ne lui semble en comparaison que quelque chose d'artificiel. Cette lumière est comme un jour sans nuit, toujours lumineux, sans que rien soit capable de l'obscurcir. Enfin, elle est telle que l'esprit le plus pénétrant, même après les efforts d'une longue vie, ne pourrait jamais s'en former une idée. Dieu la montre si soudainement, que, si pour la voir il fallait seulement ouvrir les yeux, on n'en aurait pas le loisir. Mais il n'importe qu'ils soient ouverts ou fermés. Quand Notre Seigneur le veut, malgré nous cette lumière se voit; et il n'y a ni distraction, ni résistance, ni industrie, ni soin, qui l'empêchent d'arriver jusqu'à nous. J'en ai fait bien souvent l'expérience, comme on le verra par mon récit.

Ce que je désirerais maintenant pouvoir faire connaître, c'est la manière dont Notre Seigneur se montre dans ces visions; mais je n'entreprends pas de dire de quelle sorte il illumine l'œil intérieur de l'âme de cette puissante lumière, et montre à notre esprit une image si claire de lui-même, qu'il nous paraît être véritablement présent. C'est aux savants de l'expliquer; il n'a pas plu au Seigneur de m'en donner l'intelligence. Je suis si ignorante, et d'un esprit si peu ouvert, que, malgré toutes les explications que l'on a bien voulu m'en donner, je n'ai pu encore parvenir à le comprendre. Ce qui vous prouve, mon père, que je n'ai nullement cette vivacité d'esprit que vous me croyez; je l'ai vu en mille circonstances, mon intelligence ne saisit les choses que lorsqu'on lui porte, comme l'on dit, les morceaux à la bouche. Mon confesseur était quelquefois surpris de mon ignorance, et jamais il ne s'est mis en peine de me faire comprendre comment Dieu agit en ce point et comment cela peut se faire. De mon côté, je ne désirais point le savoir, et jamais je ne l'ai demandé, quoique depuis plusieurs années j'aie eu, comme je l'ai dit, l'avantage de traiter avec des gens doctes. Je me contentais de m'informer d'eux si une chose était péché ou non; pour le reste, il me suffisait de penser que Dieu avait tout fait. Ainsi, au lieu de m'étonner des merveilles de ses œuvres je n'y voyais qu'un sujet de louanges; car plus ces merveilles sont difficiles à comprendre, plus elles me donnent de dévotion.

Je me contenterai donc, mon père, de rapporter ce que j'ai vu, et vous abandonnerai le soin de dire le mode de ces visions, comme aussi d'éclaircir ce qu'il y aurait d'obscur dans mes paroles, et ce que je n'aurai pu expliquer: vous le ferez mieux que moi. En certaines circonstances, ce que je voyais ne me semblait être qu'une image; mais, en beaucoup d'autres, il m'était évident que c'était Jésus-Christ lui-même cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrer à moi. Quelquefois, cette clarté étant très incertaine, il me semblait voir une image, mais une image très différente des portraits d'ici-bas, même les plus achevés. Comme j'en ai vu plusieurs excellents, je puis dire qu'il n'y a aucun rapport entre l'un et l'autre, pas plus qu'il n'y en a entre une personne vivante et son portrait: quelque ressemblant qu'il soit, on ne peut s'empêcher de voir que c'est une chose inanimée. Ceci explique parfaitement ma pensée, et est de la plus exacte vérité; je ne m'étends donc pas davantage sur ce sujet. Je n'ai pas voulu faire une comparaison, car les comparaisons ne sont jamais justes en tout; c'est une vérité certaine, qu'il y a autant de différence entre cette image et les portraits faits de main d'homme, qu'entre une personne vivante et ses traits peints sur la toile, ni plus ni moins. En effet, si ce qui se présente à l'âme est une image, c'est une image vivante; ce n'est pas un homme mort, mais Jésus-Christ vivant qui se fait reconnaître comme Dieu et homme tout ensemble, non comme il était dans le sépulcre mais tel qu'il en sortit le jour de la Résurrection.

Quelquefois il se montre avec une si grande majesté, qu'il est impossible de douter que ce ne soit le Seigneur lui-même. Le plus souvent, cela arrive de la sorte après la communion, moment où d'ailleurs la foi nous assure qu’il est présent. Il se montre tellement maître de l’âme, qu'elle en est comme anéantie, et se sent consumer tout entière en son Dieu.

O mon Jésus! qui pourrait faire comprendre cette majesté avec laquelle vous vous montrez, et combien vous apparaissez alors Seigneur de la terre et des cieux, et même de mille autres mondes, de mondes et de cieux sans nombre, que vous pourriez créer! L’âme comprend, à la vue de votre grandeur, que tout cela ne serait encore rien pour un Souverain tel que vous. Là se voit clairement, ô mon Jésus, le peu de pouvoir de tous les démons en comparaison du vôtre, et comment on peut, dès qu'on vous contente, fouler aux pieds tout l'enfer. On ne s'étonne plus de la terreur de ces esprits de ténèbres à votre descente dans les limbes, et de leur désir de trouver mille enfers nouveaux plus profonds, pour fuir loin d'une majesté si redoutable. Vous la faites éclater alors aux yeux de l'âme et vous voulez qu'elle connaisse le souverain pouvoir de votre humanité très Sainte, unie à la divinité. Là, elle se forme une idée de ce que produira, au jour du jugement, la vue de votre majesté suprême et de votre courroux contre les méchants. Là, Seigneur, elle devient véritablement humble par la vue intime et forcée de sa misère. Là, elle trouve laconfusion et le vrai repentir de ses péchés. Vous ne lui donnez que des témoignages d'amour, et néanmoins elle ne sait où se mettre, et s'anéantit tout entière.

Pour moi, J'en suis convaincue, quand il plait à Notre Seigneur de nous découvrir une grande partie de sa majesté et de sa gloire, cette vision agit avec une force telle, qu'aucune âme ne pourrait la soutenir, si Dieu ne la fortifiait par un secours très surnaturel, en la faisant entrer dans le ravissement et l'extase. Car alors, la vision de cette divine présence se perd dans la jouissance. Dans la suite, il est vrai, on oublie ce qu'avait d'accablant cet excès de gloire; mais cette majesté et cette beauté de Notre Seigneur demeurent tellement empreintes dans l'âme, qu'elle ne peut en perdre le souvenir: j'excepte néanmoins le temps où, soumise à une épreuve dont je dois parler, elle se trouve en proie à une sécheresse, à une solitude si effrayantes, que tout semble s'effacer de la mémoire, jusqu'au souvenir même de Dieu.

L'âme, après cette vision, se voit, changée; elle est toujours dans l'ivresse; elle sent un nouvel amour de Dieu; et cet amour, je crois, atteint un très haut degré. Sans doute, la vision précédente où, comme je l'ai dit, Dieu se montre à nous sans image, est plus élevée; mais, à cause de notre faiblesse, celle-ci nous est très utile pour conserver peinte et gravée dans notre imagination cette divine présence, et en occuper continuellement notre pensée. Au reste, ces deux visions viennent presque toujours ensemble: ainsi, par la vision imaginaire, on voit des yeux de l'âme l'excellence, la beauté et la gloire de la très sainte humanité de Notre Seigneur; et par la vision intellectuelle, on voit qu'il est Dieu, qu'il peut tout, ordonne tout, gouverne tout, remplit tout de son amour.

On doit faire une très grande estime de cette vision; à mon avis, il ne s'y rencontre aucun péril, parce qu'il n’ est pas au pouvoir du démon de produire de tels effets. Il s'est efforcé trois ou quatre fois, ce me semble, de me faire voir Notre Seigneur de cette manière par une fausse représentation. Mais, s'il peut prendre la forme d'un corps qui serait de chair, il ne saurait contrefaire cette gloire qui resplendit dans le corps de Notre Seigneur quand il se montre à nous. Son dessein, par cet artifice, serait de détruire les effets d'une véritable vision mais l'âme qui en a été favorisée repousse loin d'elle cette fausse image, elle se trouble, se dégoûte, s'inquiète; enfin elle perd la dévotion et la douceur intérieure, et demeure dans l'impuissance de faire oraison. Ceci comme je l'ai dit, eut lieu dans les commencements, trois ou quatre fois.

Il y a donc entre ces visions une souveraine différence; et je ne doute pas que même une âme qui n'est arrivée qu'à l'oraison de quiétude, ne les distingue facilement à l'aide de ce que j'ai dit des effets des paroles surnaturelles (cf. chap. 25). C'est une chose évidente, et pourvu qu'une âme ne veuille pas se laisser tromper, et qu'elle marche dans l'humilité et la simplicité, je ne crois pas qu'elle puisse l'être. Il suffit d'avoir eu véritablement une vision venant de Dieu, pour qu'aussitôt on sente en quelque sorte le piège. Bien que la fausse vision commence avec plaisir et avec goût, l'âme les rejette loin d'elle. Au reste, selon moi, le plaisir qu'elle éprouve doit être différent de celui qu'elle reçoit dans une vision véritable; l'amour qu'on lui témoigne n'apparaît ni pur, ni chaste; en très peu de temps elle a découvert l'ennemi. C'est ce qui me fait dire que le démon ne saurait causer aucun mal à une âme qui a de l'expérience.

Mais l'imagination ne pourrait-elle pas se représenter ainsi la personne de Notre Seigneur? Non, cela est de toute impossibilité. Car la seule beauté et la seule blancheur d'une des mains de Jésus-Christ surpassent infiniment tout ce que nous saurions nous figurer. Et puis, comment pourrions-nous nous représenter en un instant des choses qui jamais n'ont été dans notre pensée, et que l'imagination, après de longs efforts, ne pourrait même concevoir, tant elles sont élevées au-dessus de tout ce que nous pouvons comprendre ici-bas? Cela n'est assurément pas possible. Admettons cependant que l'imagination puisse, jusqu'à un certain point, se représenter Notre Seigneur. Outre que cela ne produirait aucun de ces grands effets dont j'ai parlé, l'âme ne ferait qu'y perdre; car elle serait alors semblable à une personne qui essaie de dormir, mais qui demeure éveillée, parce que le sommeil ne vient pas. Cette personne ayant un véritable désir de reposer, soit parce qu'elle en a besoin, soit parce qu'elle a mal à la tête, fait bien de son côté tout ce qu'elle peut pour s'endormir, et à certains moments il lui semble en effet qu'elle sommeille un peu; mais ce n'est pas un vrai sommeil; il ne la soulage pas, il ne donne pas de force à sa tête, qui souvent même en demeure plus épuisée. Tel serait en partie le résultat d'un pur travail d'imagination. L'âme en demeurerait affaiblie; au lieu de nourriture et de forces, elle n'y trouverait que lassitude et dégoût: tandis que la vraie vision lui apporte à la fois d'inexprimables richesses spirituelles, et un admirable renouvellement des forces du corps.

J'alléguais ces raisons et quelques autres à ceux qui me disaient si souvent que mes visions étaient l'ouvrage de l'esprit ennemi, et un jeu de mon imagination. Je me servais aussi, comme je pouvais, des rapprochements que le Seigneur présentait à ma pensée. Mais tout cela demeurait inutile, parce qu'il y avait dans cette ville des personnes très saintes, en comparaison desquelles j'étais une pécheresse, et que Dieu ne conduisait pas par ce chemin. C'est ce qui inspirait de la crainte à mes amis. Ils se communiquaient ces craintes l'un à l'autre, et bientôt, en punition de mes péchés sans doute, l'état de mon âme ne fut plus une chose cachée, quoique je ne m'en ouvrisse qu'à mon confesseur et à ceux à qui il m'ordonnait d'en parler. Je leur dis un jour que s'ils m'affirmaient qu'une personne à qui je viendrais de parler et que je connaîtrais fort bien, n'était pas celle que je croyais, et qu'ils étaient très assurés que je me trompais, certainement j'ajouterais plus de foi à leur témoignage qu'à celui de mes yeux; mais que, si cette personne m'avait laissé pour gage de son amitié des joyaux de grand prix, que j'aurais encore entre les mains et qui, de pauvre que j'étais auparavant, me rendraient riche, il me serait impossible de croire à leur parole, quand bien même j'en aurais le désir. Or, ces joyaux, je pouvais les montrer. En effet, tous ceux qui me connaissaient voyaient manifestement que j'étais changée; mon confesseur l'attestait; ce changement si sensible en toutes choses, loin d'être caché, était d'une clarté frappante pour tout le monde. Pour moi qui jusque-là avais été si imparfaite, il m'était impossible de croire que si ces effets venaient du démon, il se servit, pour me tromper et me conduire en enfer, d'un moyen aussi contraire à ses intérêts que serait celui de déraciner mes vices, et de me donner en échange des vertus et du courage; car je voyais clairement qu'une seule de ces visions suffisait pour m'enrichir de tous ces biens.

Mon confesseur, qui était, comme je l'ai dit, un père de la compagnie de Jésus, religieux d'une éminente sainteté (le P. Balthasar Alvarez.), faisait absolument ces mêmes réponses, selon que je l'ai appris depuis. Il était fort prudent et fort humble; mais sa grande humilité m'attira bien des peines. Quoiqu'il fût savant et homme de grande oraison, il ne se fiait pas néanmoins à lui-même, Notre Seigneur ne conduisant pas son âme par le même chemin que la mienne. Il eut beaucoup à souffrir à mon sujet, et de bien des manières. Je sus qu'on lui conseillait de se défier de moi, de peur d'être trompé par le démon en donnant quelque créance à mes paroles; et on lui alléguait à ce propos divers exemples. Tout cela m'affligeait beaucoup. Je craignais de voir venir le moment où je ne trouverais plus de confesseur, et où tous me fuiraient: je ne faisais que pleurer.

Ce fut une providence du Seigneur que ce religieux voulût continuer de m'entendre en confession. A la vérité, il était si grand serviteur de Dieu, que pour sa cause il se serait exposé à tout. C'est pourquoi il me recommandait d'éviter toute offense, de faire exactement tout ce qu'il me dirait, et de ne pas craindre qu'il m'abandonnât. Il m'encourageait et me calmait toujours; mais il ne cessait de me rappeler que je ne devais rien lui cacher, et j'étais fidèle à sa recommandation. Il m'assurait qu'en agissant de la sorte, quand bien même ces visions viendraient du démon, elles ne pourraient me nuire; Notre Seigneur, au contraire, ferait tourner à mon profit le mal que l'ennemi voulait me faire. C'est ainsi qu'il travaillait de tout son pouvoir à perfectionner mon âme. Mes craintes étant si grandes, je lui obéissais en tout, quoique imparfaitement. Il eut beaucoup à souffrir à mon occasion, pendant trois ans et plus qu'il me confessa au milieu de ces tribulations [5]. Notre Seigneur permettant que je fusse en butte à de grandes persécutions et mal jugée aussi en des choses où j'étais innocente, l'on s'en prenait à lui, et on le condamnait comme responsable de tout, quoiqu'il fût exempt de faute. S'il n'eût eu pour lui une telle sainteté, et Notre Seigneur qui soutenait son courage, il lui eût été impossible de supporter tout ce qu'il eut à souffrir. Car, d'un côté, il avait à répondre à ceux qui me croyaient hors du bon chemin, et ne voulaient point ajouter foi aux assurances qu'il leur donnait du contraire; et d'autre part, il devait me tranquilliser et me guérir de mes appréhensions, que cependant il augmentait souvent lui-même plus que tous les autres. Le Seigneur permettait qu'à chaque nouvelle vision dont il me favorisait, je sentisse redoubler mes alarmes, et c'était encore à mon confesseur de me rassurer. Tout cela me venait, je n'en doute pas, de ce que j'avais été, et de ce que j'étais une si grande pécheresse. Ce saint homme me consolait avec beaucoup de compassion de mes souffrances, et s'il se fût cru lui-même, elles n'auraient pas été si grandes;car Dieu lui faisait connaître la vérité en tout, et c'était, j'en suis convaincue, le sacrement même de la Pénitence qui lui donnait la lumière.

Quant aux autres serviteurs de Dieu qui étaient inquiets à mon sujet, ils avaient avec moi de fréquents entretiens. Comme je parlais avec simplicité et abandon, ils prenaient quelques-unes de mes paroles dans un sens que je ne leur donnais pas. Parmi eux, il y en avait un qui m'était très cher, parce que mon âme lui était infiniment redevable et qu'il était fort saint; mais je voyais qu'il ne me comprenait pas, et j'en avais une extrême douleur. De son côté, il désirait ardemment ma perfection et demandait à Dieu qu'il daignât m'éclairer de sa lumière. Tous attribuaient à un défaut d'humilité certaines choses que je disais sans y faire réflexion. A la moindre faute qu'ils me voyaient commettre, et j'en commettais sans doute beaucoup, ils me condamnaient aussitôt sur tout le reste. Ils me faisaient quelquefois des questions; comme je leur répondais d'une manière franche et naïve, ils se persuadaient que je voulais les instruire et faire la savante. Ils le rapportaient avec bonne intention à mon confesseur, et celui-ci me réprimandait. Ces peines qui me venaient de divers côtés, durèrent assez longtemps; mais les grâces que le Seigneur me faisait m'aidaient à tout supporter.

Mon dessein, en rapportant ces particularités, est de faire voir combien souffre une âme lorsqu'elle manque, dans ces voies spirituelles, d'un maître qui en ait une connaissance expérimentale. Si Dieu ne m'eût soutenue par tant de faveurs, je ne sais ce que je serais devenue, car mes angoisses étaient assez fortes pour me faire perdre l'esprit. Je me trouvais quelquefois dans une telle extrémité, que je n'avais plus d'autre ressource que de lever les yeux vers le ciel. Pauvre femme, imparfaite, faible, craintive, je me voyais condamnée par les gens de bien. Cette épreuve, dans la simplicité de mon récit, paraîtra peu de chose; mais moi qui en ai supporté de grandes dans ma vie, je la regarde comme une des plus sensibles. Puisse-t-elle avoir procuré quelque gloire à Notre Seigneur! Quant à ceux qui me condamnaient et voulaient me convaincre d'illusion, ils ne cherchaient en tout, j'en suis sûre, que la gloire de Dieu et le bien de mon âme.

CHAPITRE 29

Je me suis bien éloignée de mon sujet: je disais que cette vision de Notre Seigneur ne saurait être l'ouvrage de l'imagination. Comment, en effet, l'imagination pourrait-elle, avec tous ses efforts, représenter à notre âme l'humanité de Jésus-Christ, et lui peindre son incomparable beauté? Il ne lui faudrait pas peu de temps pour arriver à une image tant soit peu ressemblante. Elle peut néanmoins, d'une certaine manière, se représenter cette humanité sainte, contempler pendant quelque temps ses traits, sa blancheur, perfectionner peu à peu cette image, puis la confier à la mémoire, et quand elle s'en efface, la faire revivre. Qui l'en empêche, puisqu'elle a pu la produire avec l'entendement? Dans la vision dont nous parlons, cela est impossible: nous la contemplons lorsqu'il plaît au Seigneur de nous la présenter, dans la manière et durant le temps qu'il veut. Nous n'y pouvons rien retrancher ni rien ajouter; nous n'avons aucun moyen pour cela. Quoi que nous fassions pour la voir ou ne la point voir, tout est inutile. Il suffit même que nous voulions regarder quelque chose en particulier, pour voir disparaître Jésus-Christ.

Ce divin Maître a daigné, l'espace de deux ans et demi, me favoriser très ordinairement de cette vision; depuis plus de trois ans elle est moins continuelle, mais il m'accorde une autre grâce plus élevée que je rapporterai peut-être dans la suite. Pendant qu'il me parlait, je contemplais cette beauté souveraine; les paroles que proférait cette bouche, si belle et si divine, avaient une douceur infinie, mais quelquefois aussi de la rigueur. J'aurais eu le plus ardent désir de remarquer la couleur et la grandeur de ses yeux pour pouvoir en parler; jamais je n'ai mérité une telle grâce; tous mes efforts n'ont servi qu'à faire entièrement disparaître la vision. Assez souvent, il est vrai, je m'aperçois qu'il me regarde avec tendresse; mais ce regard a tant de force, que mon âme ne peut le soutenir; elle entre dans un ravissement très élevé, qui, pour la faire jouir plus entièrement de l'objet de son amour, lui enlève la vue de sa beauté divine.

Ainsi, il est manifeste que ces visions ne dépendent en rien de notre volonté; le Seigneur veut que notre unique partage soit la confusion, l'humilité, la simplicité à recevoir ce qui nous est donné, et l'action de grâces envers l'auteur de ce don. Il en est ainsi dans toutes les visions indistinctement: nous ne pouvons voir ni plus ni moins que ce qu'il plait à Notre Seigneur de nous découvrir; tous nos efforts, toutes nos industries, sont absolument inutiles. Le divin Maître veut nous montrer clairement que ce n'est pas là notre ouvrage, mais le sien. La manière dont il agit, loin de nous donner de l'orgueil, doit nous pénétrer d'un sentiment d'humilité et de crainte. Car le Seigneur, qui nous empêche de voir ce que nous désirons voir, peut également nous retirer ces hautes faveurs, sa grâce même, et nous abandonner à toute notre misère. Enfin, il veut que la crainte nous accompagne toujours, tant que nous vivons dans cet exil.

Le Sauveur se présentait presque toujours à moi tel qu'il était après sa résurrection [6]. Dans la sainte hostie, c'était de la même manière. Quelquefois, pour m'encourager quand j'étais dans la tribulation, il me montrait ses plaies; il m'est aussi apparu en croix; je l'ai vu au jardin; rarement couronné d'épines; enfin je l'ai vu portant sa croix. S'il m'apparaissait ainsi, c'était, je le répète, à cause des besoins de mon âme, ou pour la consolation de quelques autres personnes; mais toujours son corps était glorifié.

Que de hontes, d'angoisses, de persécutions et d'alarmes ne m'a pas coûtées l'aveu de ces visions! On était si persuadé que j'étais possédée du démon, que quelques personnes voulaient m'exorciser. Cela ne me causait guère de peine; mais j'en éprouvais une bien sensible quand je voyais que les confesseurs appréhendaient de me confesser, ou quand j'apprenais les rapports qu'on allait leur faire. Je ne pouvais néanmoins concevoir aucun regret d'avoir été favorisée de ces célestes visions; je n'aurais pas voulu en échanger une seule contre tous les biens et tous les plaisirs du monde. Elles étaient constamment à mes yeux un trésor inestimable, une grâce insigne de Notre Seigneur; et le divin Maitre lui-même m'en donnait souvent l'assurance. Je sentais croître l'ardent amour qu'il avait allumé dans mon âme: j'allais me plaindre à lui des peines qu'on me causait, et je sortais toujours de l'oraison consolée et avec de nouvelles forces. Je n'osais cependant contredire ceux qui m'étaient contraires; ils eussent trouvé en cela un défaut d'humilité, et ils m'auraient jugée plus défavorablement encore. Je me contentais d'en parler à mon confesseur, et il me consolait toujours beaucoup quand il me trouvait ainsi dans la peine.

Ces visions étant devenues beaucoup plus fréquentes, un de ceux qui, auparavant, avaient pris soin de mon âme, et à qui je me confessais quelquefois lorsque le père ministre [7] ne pouvait m'entendre, me dit qu'il était clair qu'elles venaient du démon. Il me commanda, puisque je ne pouvais empêcher cet esprit de ténèbres de m'apparaître, de faire le signe de la croix toutes les fois qu'il se montrerait, et de le repousser avec un geste de mépris, car je devais tenir pour certain que c'était lui; étant accueilli de la sorte, il cesserait de venir; au reste, je n'avais rien à craindre, Dieu me garderait, et ne tarderait pas à mettre un terme à l'épreuve. Ce commandement me causa une peine extrême. Persuadée que ces visions venaient de Dieu, et ne pouvant, comme je l'ai dit, désirerne point les avoir, j'éprouvais une terrible répugnance à obéir. Je ne laissais pas néanmoins de faire ce qui m'était commandé. Je suppliais Dieu avec les plus vives instances de ne pas permettre que je fusse trompée; C'était là ma prière continuelle, et je la lui adressais en répandant beaucoup de larmes. Je me recommandais aussi à saint Pierre et à saint Paul. Car le divin Maître, m'étant apparu pour la première fois le jour de leur fête, m'avait dit qu'ils me préserveraient, de toute illusion. Aussi, je les voyais souvent à mon côté gauche, d'une manière très distincte, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle. Je regardais ces glorieux saints comme mes bien-aimés protecteurs.

J'éprouvais une indicible peine à faire ce geste de mépris à chaque apparition de Notre Seigneur, car, lorsqu'il était présent, on m'aurait plutôt mise en pièces que de me forcer à croire que c'était le démon. Ainsi l'on m'avait imposé un genre de pénitence bien cruel. Pour ne point faire tant de signes de croix, j'en avais presque toujours une à la main; mais j'étais moins fidèle à donner ces signes de mépris, parce qu'il m'en coûtait trop. Je me souvenais des outrages que les Juifs avaient faits à cet adorable Sauveur, et je le suppliais instamment de me pardonner ceux qu'il recevait de moi, puisque ce n'était que pour obéir aux personnes qu'il avait établies dans son Église pour le représenter et tenir sa place. Il me disait alors que je ne devais pas me mettre en peine, que je faisais bien d'obéir, et qu'il manifesterait la vérité.

Mais lorsque ceux qui me croyaient trompée me défendirent l'oraison, il me parut en être irrité; il me commanda de leur dire que c'était là de la tyrannie, et il me donna diverses raisons pour me montrer que ces visions ne venaient point de l'ennemi: j'en rapporterai quelques-unes dans la suite.

Un jour que je tenais à la main la croix de mon rosaire, Notre Seigneur me la prit: quand il me la rendit, elle était formée de quatre grandes pierres, incomparablement plus précieuses que des diamants. En effet, il n'y a aucune proportion entre des pierres précieuses et ce qui est surnaturel: aussi, tous les diamants paraîtraient faux et sans lustre auprès des pierres de cette croix. Les cinq plaies de Notre Seigneur s'y trouvaient admirablement gravées. Ce divin Maître me dit que je la verrais ainsi désormais. Sa promesse s'est fidèlement accomplie: à partir de ce jour, je n'ai plus discerné dans cette croix le bois dont elle était faite; les pierres qui la composent frappent seules ma vue; mais nul autre que moi ne jouit de cette faveur.

A peine, pour obéir, avais-je commencé à résister à ces visions, que le divin Maître multiplia ses grâces. Malgré tous mes efforts pour me distraire, mon oraison était si continuelle que le sommeil même semblait ne pas en interrompre le cours, et mon amour allait toujours croissant. J'adressais des plaintes à Notre Seigneur, lui disant que je ne pouvais plus supporter cet état violent. J'avais beau vouloir ne point penser à lui, mes désirs et mes efforts étaient impuissants. J'essayais néanmoins d'obéir; mais que pouvais-je? Rien, ou presque rien. Malgré cela, Notre Seigneur ne m'affranchit jamais d'un tel commandement; mais tout en me disant de m'y conformer, il m'instruisait, comme il le fait encore, de ce que j'avais à dire à ceux qui me l'imposaient, et me rassurait par des raisons si décisives, qu'elles dissipaient toutes mes craintes.

Peu de temps après, il donna, selon sa promesse, des preuves éclatantes de la vérité de ces visions. Je sentis mon âme embrasée d'un très ardent amour de Dieu; cet amour était évidemment surnaturel, car je ne savais qui l'allumait ainsi en moi, et je n'y avais contribué en rien. Je me voyais mourir du désir de voir Dieu, et je ne savais où je devais chercher cette vie, si ce n'est dans la mort. Les transports de cet amour, sans égaler ni la véhémence ni le prix de ceux dont j'ai parlé autre part (cf. chap. 20)étaient tels néanmoins que je ne savais que devenir. Rien ne répondait à mes vœux; j'étais comme hors de moi, et il me semblait véritablement que l'on m'arrachait l'âme. O mon Seigneur! de quel souverain artifice, de quelle délicate industrie vous usiez à l'égard de votre misérable esclave! Vous vous teniez caché de moi, et votre amour, me poursuivant sans relâche, me faisait goûter une mort si délicieuse que mon âme eût voulu n'en jamais sortir.

Pour pouvoir comprendre quelle est l'impétuosité de ces transports, il faut les avoir éprouvés. Ils n'ont rien de commun avec ces émotions du cœur et ces mouvements de dévotion fort ordinaires, qui veulent éclater au dehors, et semblent devoir suffoquer l'esprit. Cette sorte d'oraison est très basse. Il faut éviter ces élans immodérés, en tâchant doucement de les retenir en soi-même, et s'efforcer d'apaiser l'âme; de même, quand les enfants pleurent avec tant de violence qu'ils semblent devoir en perdre la respiration, on fait passer cette émotion excessive en leur donnant à boire. La raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux, parce que la nature pourrait y avoir sa part; il est à craindre qu'il ne s'y mêle de l'imperfection, et que ces mouvements ne soient en grande partie l'ouvrage des sens. Ainsi, il faut calmer l'âme, comme le petit enfant, par une caresse d'amour, et la porter à aimer Dieu d'une manière suave, et non avec une impétueuse violence. Cette âme doit s'appliquer à recueillir son amour au dedans d'elle-même, sans le laisser se répandre au dehors, comme un vase qui bout trop fort et déborde de tous côtés, parce qu'on a jeté du bois au feu sans discrétion. Enfin, on doit diminuer la cause, c'est-à-dire éloigner de son esprit les pensées qui ont excité cette flamme subite, et tâcher de l'éteindre par quelques larmes douces, et non péniblement arrachées, comme celles qui naissent de ces sentiments si vifs et qui nous font beaucoup de mal. J'en répandais de semblables dans les commencements; elles me laissaient la tête si épuisée et l'esprit si fatigué, que quelquefois je restais plus d'un jour sans pouvoir revenir à l'oraison. C'est ce qui me fait dire qu'il faut dans les commencements une grande discrétion, afin d'accoutumer l'esprit à n'agir qu'avec douceur et intérieurement; on doit éviter avec grand soin tout ce qui n'est qu'extérieur.

Mais entre ces mouvements de dévotion et les transports dont je traite, il y a une complète différence. Ici, ce n'est pas nous qui mettons le bois au feu; on dirait que le feu se trouvant allumé, on nous y jette tout à coup afin que sa flamme nous consume. L'âme ne doit point à ses efforts cette blessure qu'elle ressent de l'absence de son Dieu; elle lui est faite par une flèche que de temps en temps on lui enfonce au plus vif des entrailles, et qui lui traverse le cœur, en sorte qu'elle ne sait plus ni ce qu'elle a, ni ce qu'elle veut. Elle connaît bien qu'elle ne veut que Dieu, et que la flèche qui l'a blessée était trempée dans le suc d'une herbe qui la porte à s'abhorrer elle-même, pour l'amour de ce Dieu auquel elle ferait avec joie le sacrifice de sa vie.

Nul langage ne saurait représenter ni exprimer la manière dont Dieu fait de telles blessures, ni cet excès de douleur qui transporte l'âme blessée; mais cette peine est si délicieuse qu'il n'y a point de plaisir dans la vie qui la dépasse. Je le répète, l'âme voudrait se sentir toujours mourante d'un tel mal.

Cette peine unie à cette gloire me jetait crans un profond étonnement, et je ne pouvais comprendre comment cela pouvait être. Quel spectacle qu'une âme ainsi blessée! Elle comprend combien est excellente la source de cette blessure, et elle voit clairement qu'un tel amour ne lui vient pas de ses efforts. C'est, lui semble-t-il, de l'amour excessif que le Seigneur lui porte, qu'est tombée l'étincelle qui l'embrase tout entière. Oh! combien de fois, livrée à ce suave tourment, me suis-je souvenue de ces paroles de David: « Comme le cerf soupire après une source d'eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu »! (Psaume 42) Elles étaient, ce me semble, l'expression fidèle de ce que je sentais.

Lorsque l'impétuosité de ces transports n'est pas si grande, il semble que la douleur de cette blessure diminue un peu par l'usage de quelques pénitences: du moins l'âme, qui ne sait  que faire à son mal, y cherche-t-elle par cette voie un allégement. Mais elle ne les sent pas, et faire couler le sang de ses membres lui est aussi indifférent que si son corps était privé de la vie. En vain elle se fatigue à inventer de nouveaux moyens de souffrir quelque chose pour son Dieu: la première douleur est si grande qu'il n'y a point, selon moi, de tourment corporel qui puisse lui en enlever le sentiment; car le remède n'est point là, et il serait trop bas pour un mal si relevé. Une seule chose adoucit tant soit peu la souffrance de l'âme, c'est d'en demander à Dieu le remède; mais elle n'en voit point d'autre que la mort, parce qu'elle seule peut la faire entrer dans la pleine jouissance de son souverain bien. D'autres fois, la douleur se fait sentir à un tel excès, qu'on n'est plus capable ni de cette prière, ni de quoi que ce soit. Le corps en perd tout mouvement; on ne peut remuer ni les pieds, ni les mains. Si l'on est debout, les genoux fléchissent, on tombe sur soi-même, et l'on peut à peine respirer. On laisse seulement échapper quelques soupirs, très faibles, parce que toute force extérieure manque, mais très vifs par l'intensité de la douleur.

Tandis que j'étais dans cet état, voici une vision dont le Seigneur daigna me favoriser à diverses reprises. J'apercevais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est extrêmement rare que je les voie ainsi. Quoique j'aie très souvent le bonheur de jouir de la présence des anges, je ne les vois que par une vision intellectuelle, semblable à celle dont j'ai parlé précédemment (cf. chap.27). Dans celle-ci, le Seigneur voulut que l'ange se montrât sous cette forme: il n'était point grand, mais petit et très beau; à son visage enflammé, on reconnaissait un de ces esprits d'une très haute hiérarchie, qui semblent n'être que flamme et amour. Il était apparemment de ceux qu'on nomme chérubins; car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je vois bien que dans le ciel il y a une si grande différence de certains anges à d'autres, et de ceux-ci à d'autres, que je ne saurais le dire. Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d'or, et dont la pointe en fer avait à l'extrémité un peu de feu. De temps en temps il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon cœur, et l'enfonçait jusqu'aux entrailles; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout, embrasée d'amour de Dieu.

La douleur de cette blessure était si vive, qu'elle m'arrachait ces gémissements dont je parlais tout à l'heure: mais si excessive était la suavité que me causait cette extrême douleur, que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu. Ce n'est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d'y participer un peu, et même à un haut degré. Il existe alors entre l'âme et Dieu un commerce d'amour ineffablement suave. Je supplie ce Dieu de bonté de le faire goûter à quiconque refuserait de croire à la vérité de mes paroles. Les jours où je me trouvais dans cet état, j'étais comme hors de moi; j'aurais voulu ne rien voir, ne point parler, mais m'absorber délicieusement dans ma peine, que je considérais comme une gloire bien supérieure à toutes les gloires créées [8].

Telle était la faveur que le divin Maître m'accordait de temps en temps, lorsqu'il lui plut de m'envoyer ces grands ravissements, contre lesquels, même en présence d'autres personnes, toutes mes résistances étaient vaines; ainsi j'eus le regret de les voir bientôt connus du public. Depuis que j'ai ces ravissements, je sens moins cette peine qu'une autre dont j'ai parlé précédemment, je ne me souviens plus en quel chapitre (cf. chap.20). Cette dernière est différente sous plusieurs rapports et d'une plus haute excellence. Quant à celle dont je parle maintenant, elle dure peu: à peine commence-t-elle à se faire sentir que Notre Seigneur s'empare de mon âme et la met en extase; elle entre si promptement dans la jouissance, qu'elle n'a pas le temps de souffrir beaucoup. Béni soit à jamais Celui qui comble de ses grâces une âme qui répond si mal à de si grands bienfaits!

CHAPITRE 30

Voyant que je ne pouvais rien ou presque rien contre ces grands transports d'amour, ils devinrent pour moi un sujet de crainte. Le plaisir et la peine qu'ils me faisaient simultanément éprouver étaient pour moi un mystère. Je savais bien que la souffrance du corps est compatible avec la joie de l'esprit; mais une peine spirituelle si excessive unie à un bonheur si ravissant, voilà où ma raison se perdait. Cependant je continuais à faire effort pour résister, mais en vain, et souvent je me sentais épuisée. Infortunée, je m'armais de la croix pour me défendre contre Celui qui nous l'a laissée à tous comme notre défense! Je voyais clairement que personne ne me comprenait. Je n'osais néanmoins le dire qu'à mon confesseur; en parler à d'autres eût été déclarer que je n'avais pas d'humilité.

Il plut à Notre Seigneur de remédier en partie à mes peines, et même de les faire cesser pendant quelque temps, en conduisant dans cette ville le béni frère Pierre d'Alcantara. J'ai déjà parlé de lui, et dit quelque chose de sa pénitence (cf. fin du chap. 27). J'ai appris qu'entre autres austérités, il avait porté pendant vingt années un cilice en lames de fer-blanc, sans jamais le quitter. Il a composé en castillan de petits traités d'oraison, qui sont maintenant entre les mains de tout le monde. L'oraison étant sa vie depuis tant d'années, il en a écrit d'une manière très utile pour les âmes qui s'y adonnent. Il avait gardé dans toute sa rigueur la première règle de Saint-François, et pratiqué cette pénitence que j'ai racontée plus haut.

Cette dame veuve dont j'ai parlé, si digne servante de Dieu et mon intime amie (Guiomar de Ulloa.), ayant appris l'arrivée de ce grand personnage, désira que je le visse. Elle savait le besoin que j'en avais; elle était témoin de mes peines, et ne réussissait pas peu à les adoucir. Pleine d'une foi vive, elle ne pouvait s'empêcher de voir l'esprit de Dieu dans ce que tous les autres regardaient comme l'ouvrage du démon. Elle joignait à un jugement excellent une discrétion parfaite. C'était une âme à laquelle Notre Seigneur aimait à se communiquer dans l'oraison: aussi daignait-il lui faire connaître ce que les savants ignoraient. Mes confesseurs me permettaient de chercher auprès d'elle un adoucissement à mes peines, et elle pouvait me consoler sous bien des rapports. Souvent elle avait sa part dans les grâces que je recevais, et Notre Seigneur lui donnait par mon intermédiaire des avis très utiles à son âme.

Pour faciliter mes rapports avec un homme aussi saint que frère Pierre d'Alcantara, elle obtint de mon provincial, sans m'en rien dire, la permission de m'avoir huit jours chez elle. Ce fut dans sa maison, et dans quelques églises, que j’eus de nombreux entretiens avec ce religieux. Depuis, il m'a encore été donné, à diverses époques de communiquer souvent avec lui. J’ai toujours eu l'habitude de manifester à mes guides, avec pleine clarté et sincérité, l'état de mon âme, et jusqu'à mes premières impressions que je voudrais voir connues de tous; et, dans les choses douteuses, j'ai toujours dit ce qui pouvait m'être contraire. Ainsi je lui rendis compte de toute ma vie et de ma manière d’oraison, le plus clairement qu’il me fut possible. Je vis tout d’abord qu’il m’entendait par l’expérience qu'il avait de ces voies, et c’était de dont j’avais besoin: car Dieu ne m’avait pas encore encore fait la grâce qu'il m'a accordée depuis, faire comprendre aux autres les faveurs dont il me comble; ainsi, pour les connaître et en porter un jugement sûr, il fallait en avoir reçu de semblables.

Il me donna une très grande lumière; car, jusqu'à ce moment, les visions intellectuelles, et même les imaginaires qui se voient des yeux de l'âme, avaient été pour moi quelque chose d'incompréhensible. Je croyais comme je l'ai dit, qu'on ne devait estimer que celles qui frappent les yeux du corps;et je n'en avais point de celles-là. Ce saint homme m'éclaira sur tout, et me donna une parfaite intelligence de ces visions; il me dit de ne plus craindre, mais de louer Dieu, m'assurant qu'il en était l'auteur, et qu'après les vérités de la foi, il n'y avait point de chose plus certaine ni à laquelle je dusse donner une plus ferme créance. Il se consolait extrêmement avec moi, me témoignant beaucoup de bonté et de bienveillance, et il m'a toujours depuis fait part de ses pensées les plus intimes et de ses desseins. Heureux de voir que Notre Seigneur m'inspirait une si ferme résolution, et tant de courage pour entreprendre les mêmes choses qu'il lui faisait la grâce d'exécuter, il goûtait un grand contentement dans cette mutuelle communication de, nos âmes. Car dans l'état auquel le divin Maître l'avait élevé, le plus grand plaisir, comme la plus pure consolation, est de rencontrer une âme en qui l'on croit découvrir le commencement des mêmes grâces. Je ne faisais alors, ce me semble, que d’entrer dans une si sainte voie. Dieu veuille que j'y marche maintenant!

Ce saint homme fut pénétré de la plus vive compassion pour  moi. Il me dit qu'une des plus grandes peines dans cet exil était celle que j'avais endurée, c'est-à-dire cette contradiction des gens de bien; il ajouta qu'il me restait encore beaucoup à souffrir, parce que j'avais besoin d'une continuelle assistance, et qu'il n'y avait personne dans cette ville qui me comprît Il me promit de parler à mon confesseur, et à un de ceux qui me causaient le plus de peine. Ce dernier était ce gentilhomme dont j'ai fait mention. Son dévouement sans bornes pour moi était la cause de toute cette guerre qu'il me faisait. C'était une âme sainte, mais craintive; et comme il m'avait vue naguère si imparfaite, il ne parvenait pas à se rassurer a mon sujet.

Ce grand serviteur de Dieu accomplit promesse; il parla à tous les deux, et leur montra par de puissantes raisons qu'ils devaient se rassurer, et ne plus m’inquiéter à l'avenir. Mon confesseur n'en avait pas grand besoin; mais pour le gentilhomme, il n'en était pas de même car une telle autorité ne put entièrement le convaincre: elle fit néanmoins qu’il ne m’effrayait plus autant qu’auparavant.

Il fut convenu entre ce saint religieux et moi que je lui écrirais à l'avenir ce qui m'arriverait, et que nous prierions beaucoup Dieu l'un pour l'autre. Dans sa profonde humilité, il voulait bien attacher quelque prix aux prières d'une créature aussi misérable que moi  ce qui me couvrait d'une extrême confusion. Il me laissa fort contente et fort consolée, par l'assurance qu'il me donna que l'esprit de Dieu agissait dans mon âme: il ajouta que je pouvais sans crainte continuer à faire oraison; que s'il me survenait des doutes, je n'avais, pour plus de sûreté, qu'à les communiquer à mon confesseur, et que désormais je devais vivre dans la paix.

Néanmoins, comme Notre Seigneur me conduisait par la voie de la crainte, je ne pouvais ouvrir mon âme ni à une sécurité parfaite quand on me rassurait, ni à une crainte sérieuse quand on me disait que j'étais trompée. Ainsi, que l'on m'inspirât de fa crainte ou de la confiance, nul ne pouvait obtenir de moi une foi plus grande que celle que Notre Seigneur mettait dans mon âme. Sans doute, les paroles de l'homme de Dieu me laissèrent consolée et tranquille; je ne leur donnai pourtant pas assez de créance pour être tout à fait sans appréhension, principalement lorsque le divin Maître me faisait sentir les tourments intérieurs dont je vais parler. Malgré tout, je demeurai, comme je l'ai dit, très consolée.

Je ne pouvais me lasser de rendre grâces au Seigneur et de bénir mon glorieux père saint Joseph, à qui j'attribuais l'arrivée de ce grand religieux, qui était commissaire général de la custodie qui porte son nom [9]. Je n'avais cessé de me recommander très instamment à ce glorieux patriarche, ainsi qu'à la très sainte Vierge.

Il m'arrivait quelquefois, comme il m'arrive encore, mais plus rarement, d'éprouver simultanément de si grandes peines spirituelles et de si accablantes douleurs corporelles, que je ne savais que devenir. D'autres fois, quoique ces souffrances du corps fussent plus cruelles, mon esprit ne souffrant point, je leur faisais face avec beaucoup d'allégresse; mais lorsque j'endurais les deux à la fois, j'éprouvais un véritable martyre.

Toutes les grâces que le Seigneur m'avait faites s'effaçaient alors de ma mémoire; il ne m'en restait, comme d'un songe, qu'un vague souvenir qui ne servait qu'à me tourmenter. Mon esprit était tellement obscurci, que je roulais de doute en doute, de crainte en crainte; il me semblait que je n'avais pas su comprendre ce qui se passait en moi; peut-être étais-je victime d'une illusion; il devait me suffire d'être trompée, sans tromper encore des gens de bien; enfin, je me trouvais si mauvaise, que je m'imaginais être cause par mes péchés de tous les maux et de toutes les hérésies qui désolaient le monde. Ce n'était là qu'une fausse humilité, inventée par l'ennemi pour me troubler et essayer de me jeter dans le désespoir. Maintenant qu'une longue expérience m'a dévoilé ses artifices, il ne me tente plus autant de ce côté-là.

On reconnaît à des marques évidentes que cette fausse humilité est l'ouvrage du démon. Elle commence par l'inquiétude et le trouble; puis, tout le temps qu'elle dure, ce n'est que bouleversement intérieur, obscurcissement et affliction de l'esprit, sécheresse, dégoût de l'oraison et de toute bonne œuvre. Enfin, l'âme se sent comme étouffée, et le corps comme lié, de telle sorte qu'ils sont incapables d'agir.

Quand l'humilité vient de Dieu, l'âme reconnaît, il est vrai, sa misère; elle en gémit, elle se représente vivement sa propre malice, et voit que ces sentiments qu'elle a d'elle-même ne sont que la pure vérité: mais cette vue ne lui cause ni trouble, ni inquiétude, ni ténèbres, ni sécheresse; elle répand au contraire en elle la joie, la paix, la douceur, la lumière. Si elle sent de la peine, c'est une peine qui la réconforte, parce qu'elle connaît qu'elle vient de Dieu, et qu'elle la considère comme une grâce insigne et d'une immense utilité. En même temps qu'elle éprouve de la douleur d'avoir offensé Dieu, elle se sent dilatée par le sentiment de ses miséricordes; et si la lumière qu'elle reçoit la confond, elle la porte en même temps à bénir Dieu de l'avoir si longtemps soufferte.

Dans cette autre humilité dont le mauvais ange est l'auteur, l'âme n'a de lumière pour aucun bien. Elle se représente son Dieu comme armé pour mettre tout à feu et à sang; elle n'a sous les yeux que l'image de sa justice. La foi à la miséricorde lui reste, il est vrai, parce que tous les efforts du démon ne sauraient la lui ravir; mais ce rayon de la foi, loin de la consoler, ne fait qu'accroître son tourment, en lui montrant dans une plus vive lumière la grandeur de ses obligations envers Dieu.

A mon avis, cet artifice est l'un des plus subtils du démon, l'un des plus cachés, et des plus pénibles à l'âme. C'est pourquoi j'ai cru, mon père, devoir vous en parler, afin que si l'ennemi vous tente de ce côté, et que l'entendement vous demeure libre, il vous soit plus facile de le reconnaître. Ne pensez pas que ce discernement dépende de l'étude et de la science; car moi qui en suis si dépourvue, je n'ai pas laissé de comprendre, une fois sortie du tourment de cette fausse humilité, que ce n'était qu'une pure chimère. J'ai clairement vu que cette épreuve n'arrive que par la permission et la volonté du Seigneur. Il donne pouvoir au démon de me tenter, comme il le lui donna de tenter Job; mais à cause de ma faiblesse, il ne lui permet pas de me traiter avec une pareille rigueur.

Un de ces terribles assauts me fut livré, je m'en souviens, l'avant-veille de la fête du très saint Sacrement, pour laquelle j'ai beaucoup de dévotion, mais pas autant que je devrais. Il ne dura cette fois que jusqu'au jour, de la solennité. Mais d'autres fois il a duré huit jours, quinze jours, trois semaines, peut-être même plus longtemps. Cela m'est arrivé en particulier durant ces saintes semaines qui terminent le carême, époque où j'avais coutume de faire mes délices de l'oraison. Le démon remplissait tout à coup mon esprit de choses si frivoles, qu'en un autre temps je n'aurais fait qu'en rire. Il paraît être alors maître de l'âme pour l'occuper, ainsi qu'il lui plaît, de mille folies, sans qu'elle puisse penser à rien de bon. Il ne lui représente que des choses vaines, insensées, inutiles à tout, qui ne servent qu'à l'embarrasser et comme à l'étouffer, de telle sorte qu'elle n'est plus à elle-même. Pour donner une idée de ce supplice, je dirai que les démons jouaient avec ma personne comme ils auraient joué avec une balle, et sans qu'il me fût possible de m'échapper de leurs mains.

Qui pourrait exprimer ce que l'on souffre en cet état? L'âme cherche du secours, et Dieu ne permet pas qu'elle en trouve. Il ne lui reste que la lumière du libre arbitre, mais si obscurcie, qu'elle est comme une personne qui aurait un bandeau sur les yeux. On peut alors la comparer à celui qui, marchant durant une nuit très obscure dans un chemin où il y aurait des endroits fort dangereux, éviterait d'y tomber parce qu'il y aurait très souvent passé et les aurait vus pendant le jour. De même, si l'âme ne tombe pas dans quelque offense, elle le doit à la bonne habitude de s'en préserver, et surtout à l'assistance particulière que Dieu lui prête.

Dans cet état, on ne perd ni la foi ni les autres vertus, puisqu'on croit ce qu'enseigne l'Église; mais la foi est comme amortie et endormie, et les actes qu'on en produit semblent ne partir que du bout des lèvres. L'âme est saisie par je ne sais quelle angoisse et quelle torpeur; ce qu'elle garde de connaissance de Dieu est comme un son vague qui vient de loin. Son amour est si tiède, qu'en entendant parler de Dieu, l'unique chose en son pouvoir est d'écouter, et de croire ce qu'on dit, parce que c'est la croyance de l'Église; mais elle n'a aucun souvenir de ce qu'elle a éprouvé intérieurement.

Cherche-t-elle alors dans la prière ou dans la solitude quelque adoucissement, elle n'y rencontre que des angoisses plus cruelles. Elle éprouve au dedans d'elle-même un tourment intolérable, dont la nature lui est inconnue. C'est, selon moi, une faible mais fidèle image de l'enfer; Notre Seigneur a daigné lui-même dans une vision me faire connaître cette vérité. L'âme sent en soi un feu qui la brûle, mais elle n'en connaît ni l'origine, ni l'auteur, et ne sait ni comment le fuir, ni comment l'éteindre. Veut-elle recourir à la lecture pour se soulager, elle en retire aussi peu de secours que si elle ne savait pas lire. Voici ce qui m'est arrivé: un jour, prenant la vie d'un saint dans l'espoir que le récit de ses peines adoucirait les miennes et me consolerait, j'en lus quatre ou cinq fois de suite quatre à cinq lignes, et voyant que je les comprenais moins à la fin qu'au commencement quoiqu'elles fussent écrites en castillan, je laissai là le livre. La même chose m'est arrivée diverses fois; mais celle-ci est plus particulièrement présente à ma mémoire.

S'entretenir avec quelqu'un est pire encore, parce que le démon nous rend si colères et de si mauvaise humeur, qu'il n'y a personne qui ne nous devienne insupportable, sans qu'il soit possible de faire autrement. Nous ne croyons pas peu faire en n'éclatant pas: disons plus vrai, c'est Dieu qui, par sa grâce, nous retient et nous empêche de rien dire ni de rien faire qui l'offense ou qui préjudicie à notre prochain.

Aller trouver son confesseur n'apporte pas plus de consolation. Voici du moins ce qui m'est arrivé bien des fois. Quoique ceux qui étaient alors et qui sont encore mes confesseurs, fussent des hommes fort saints, ils m'adressaient des paroles et des réprimandes d'une telle âpreté, que lorsque ensuite je les rappelais à leur souvenir, ils en étaient eux-mêmes étonnés; ils m'avouaient que, malgré leur résolution contraire, ils n'avaient pu s'empêcher de me traiter de la sorte. Bien des fois, émus de compassion à la vue des souffrances d'âme et de corps que j'endurais, et n'étant pas sans scrupule de m'avoir parlé si durement, ils se sentaient très résolus à me consoler; mais cela n'était pas en leur pouvoir. A la vérité, leurs paroles n'avaient rien de blâmable, je veux dire rien d'offensant pour Dieu; mais c'était bien les plus désagréables que l'on puisse entendre de la bouche d'un confesseur. Leur dessein était sans doute de me mortifier. Dans une disposition d'âme différente, j'aurais supporté l'épreuve avec courage, et même avec joie; mais alors tout m'était tourment. J'étais quelquefois poursuivie par la pensée que je les trompais; j'allais alors les trouver, et je les avertissais très sérieusement de se tenir en garde contre moi et de se défier de mes paroles. Je voyais bien que je n'aurais voulu pour rien au monde leur dire un mensonge de propos délibéré; mais tout me donnait de la crainte. Un d'eux, voyant bien que ce n'était qu'une tentation, me dit un jour de ne pas m'en mettre en peine; que quand bien même je voudrais le tromper, il avait assez de tête pour ne pas se laisser abuser par mes paroles. Cette réponse me consola beaucoup.

Quelquefois et même très ordinairement, ou du moins le plus souvent, aussitôt après avoir reçu la communion et quelquefois en allant la recevoir, je me trouvais si bien d'esprit et de corps, que je ne pouvais assez m'en étonner. Il semblait que dans le moment même où ce divin Soleil venait à paraître, il dissipait toutes les ténèbres de mon âme, et me faisait voir clairement que ce n'étaient que de vaines terreurs.

En certains jours, une vision, ou, comme je l'ai dit ailleurs (cf. chap. 25), une seule parole de Notre Seigneur telle que celle-ci: « Ne t'afflige point; n'aie point de crainte », faisait naître en mon âme une sérénité parfaite, comme si aucun trouble n'eût précédé. Prenant alors mes délices avec Dieu, je me plaignais à lui de ce qu'il me laissait endurer de tels tourments, mais il faut avouer qu'il savait bien les compenser; car presque toujours il les faisait suivre d'une grande abondance de grâces. L'âme se purifie dans ces peines comme l'or dans le creuset; elle en sort plus spirituelle, et plus capable de contempler le Seigneur au dedans d'elle-même. Elle trouve alors légères ces peines qui auparavant lui semblaient insupportables, et elle les souhaite de nouveau si Dieu doit en être plus glorifié. Quelque nombreuses que soient les tribulations et les persécutions, pourvu qu'il n'y ait point d'offense du Seigneur, elle les endure avec joie pour lui, parce qu'elle en connaît les précieux avantages: mais hélas! je ne les supporte pas comme il le faudrait, je ne le fais que fort imparfaitement.

J'éprouvais, à certains temps, des peines différentes de celles que je viens de rapporter, et je les éprouve encore. Je sens alors une impuissance absolue de former la pensée ou le désir d'une bonne oeuvre; corps et âme, je suis inutile à tout, et un vrai fardeau pour moi-même; mais je n'ai pas ces autres tentations et ces troubles dont j'ai parlé; c'est seulement je ne sais quel dégoût qui fait que mon âme n'est contente de rien; je tâche alors, moitié de gré, moitié de force, de m'occuper à de bonnes œuvres extérieures. Cet état fait bien connaître le peu que nous sommes lorsque la grâce vient à se cacher. Il ne me cause pourtant pas beaucoup de peine, parce que cette vue de ma bassesse ne laisse pas d'avoir un certain charme pour moi.

Il est encore des jours où, même dans la solitude, je ne puis avoir aucune pensée fixe et arrêtée de Dieu ni d'aucun bien, ni faire oraison; mais je sens que j’en discerne la cause. Je vois clairement que tout le mal vient de l'entendement et de l'imagination; car pour la volonté, elle est droite, me semble-t-il, et il n'est point de bonne œuvre qu'elle ne soit disposée à embrasser. Mais telles sont les divagations de l'esprit, qu'il ressemble à un fou furieux que personne ne peut enchaîner; et il n'est pas en mon pouvoir de le fixer l'espace même d'un Credo. Quelquefois j'en ris, et, pour jouir du spectacle de ma misère, je le laisse aller au gré de ses caprices, et me plais à le suivre de l'œil pour voir ce qu'il fera. Presque jamais, grâce à Dieu, il ne se porte à rien de mauvais, mais seulement à des choses indifférentes, par exemple, sur ce qu'il y aurait à faire ici, ou là, ou dans cet autre endroit. Je comprends alors bien mieux la grandeur de la grâce que Dieu m'accorde, lorsque, tenant ce fou enchaîné, il me met dans une parfaite contemplation; et je pense aussi à ce que diraient de moi ceux qui me croient bonne, s'ils me voyaient dans un tel égarement d'esprit. Je suis émue de la plus vive compassion en voyant l'âme en si mauvaise compagnie, et je désire si ardemment la voir libre, que je ne puis quelquefois m'empêcher de dire à Notre Seigneur: Quand donc mon âme se verra-t-elle enfin occupée tout entière à célébrer vos louanges? Quand toutes ses puissances jouiront-elles de vous? Ne permettez pas, Seigneur, qu'elle soit plus longtemps divisée, et comme déchirée en lambeaux!

C'est là une souffrance que j'éprouve fort souvent. J'ai reconnu que quelquefois mon peu de santé en était cause en grande partie. Je suis alors vivement frappée des ravages du péché originel; car c'est de lui, me paraît-il, que nous vient cette impuissance de tenir notre pensée fixée en Dieu. Chez moi, elle vient sans doute encore de mes propres péchés; s'ils n'avaient pas été si nombreux, j'aurais été plus stable dans le bien.

Je vais rapporter une autre de mes peines, qui ne fut pas petite. Ayant reçu de Notre Seigneur, sur l'oraison, toutes les lumières que me donnaient les livres qui en traitent, j'abandonnai une lecture que je croyais sans profit pour moi. Je ne lisais plus que les vies des saints; me trouvant si imparfaite à côté d'eux, je me sentais excitée et encouragée par leurs exemples. Je craignis de pécher contre l'humilité, en me croyant ainsi parvenue à un tel degré d'oraison. J'avais beau faire, je ne pouvais me défendre de cette pensée; et elle ne cessa de me causer une peine fort vive, jusqu'à ce que des hommes savants, et en particulier le bienheureux frère Pierre d'Alcantara, m'eurent dit de ne plus m'en inquiéter.

Voici pour moi un nouveau sujet de peine. Déjà au rang des âmes privilégiées du côté des grâces reçues, je n'ai pourtant pas encore commencé à servir Dieu; je ne suis qu'imperfection, je le vois. Néanmoins, en fait de désirs et d'amour de mon Dieu, je me sens, grâce à lui, capable de lui rendre quelque petit service. Mon cœur me dit que je l'aime, mais hélas! la faiblesse des œuvres et la multitude de mes imperfections me désolent.

Il m'arrive aussi parfois de me trouver dans une sorte de stupidité, c'est le nom que je lui donne. Je ne fais ni bien ni mal; je marche, comme on dit, à la suite des autres, n'éprouvant ni peine ni consolation, insensible à la vie comme à la mort, au plaisir comme à la douleur; en un mot, rien ne me touche. A mon avis, l'âme est alors comme le petit ânon qui va paissant, et qui, sans presque le sentir, se sustente et grandit à l'aide de la nourriture qu'il trouve. Dieu, je n'en doute pas, soutient cette âme par quelques grandes grâces, puisqu'elle supporte avec une tranquille résignation le fardeau d'une si misérable vie; mais comme il n'y a ni mouvements ni effets intérieurs, elle n'a pas conscience de ce qui se passe en elle. Il me vient en ce moment dans l'esprit que ce progrès, insensible et caché, est comme la marche du vaisseau en pleine mer par un vent doux et favorable: il fait beaucoup de chemin sans que l'on s'en aperçoive.

Il n'en est pas ainsi de ces autres états intérieurs dont j'ai parlé: les effets de la grâce sont si grands, que soudain, en quelque sorte, l'âme s'aperçoit de son progrès. A l'instant, les saints désirs bouillonnent en elle, et rien ne peut plus la satisfaire. C'est là ce qu'elle éprouve quand Dieu lui donne ces grands transports d'amour, dont j'ai parlé (cf. chap. précédent). Elle ressemble à ces petites fontaines que j'ai vues quelquefois: elles jaillissent de terre en bouillonnant, et elles ne cessent de lancer en haut le sable avec leurs ondes. Cette comparaison peint parfaitement au naturel ce qui se passe dans une âme élevée à cet état. L'amour qui la possède est dans un perpétuel mouvement, et lui suggère sans cesse de nouveaux desseins; ne pouvant rester concentré, il aspire à se répandre, pareil à cette source qui, impatiente d'être sous terre, lance au dehors ses eaux. La plus grande partie du temps, cette âme ne peut ni rester en repos ni se contenir, tant est fort l'amour qui la transporte. Comme elle est plongée dans cet amour et le boit à souhait, elle désire que les autres s'abreuvent à la même source, pour célébrer ensuite avec elle les louanges de Dieu.

Que de fois, à ce sujet, me suis-je souvenue de cette eau vive dont Notre Seigneur parla à la Samaritaine! Que j'aime cet endroit de l'Évangile! Dès ma plus tendre enfance, sans comprendre comme maintenant le prix de ce que je demandais, je suppliais très souvent le divin Maître de me donner de cette eau; et partout où j'étais, j'avais toujours un tableau qui me représentait Notre Seigneur auprès du puits de Jacob, avec ces paroles écrites au bas: Seigneur, donnez-moi de cette eau (Jn 4, 15).

On peut aussi comparer cet amour divin qui transporte, à un grand feu dont l'activité réclame sans cesse une matière nouvelle. L'âme voudrait, à quelque prix que ce fût, mettre continuellement du bois dans ce feu pour l'empêcher de s'éteindre. Pour moi, quand je n'aurais que de petites pailles à y jeter, je serais contente; très souvent, je n'ai point autre chose. Quelquefois j'en ris; mais d'autres fois, je m'en afflige beaucoup. Je me sens intérieurement pressée de servir Dieu en quelque chose, et, ne pouvant faire davantage, je m'occupe à orner de verdure et de fleurs quelques images, à balayer, à parer un oratoire, ou à d'autres petits travaux si bas, que j'en demeure ensuite toute confuse. M'arrive-t-il de faire quelque pénitence, elle en mérite à peine le nom; et, à moins que Notre Seigneur n'ait égard à ma volonté, je vois que ce n'est rien, et je suis la première à rire de moi-même.

Ah! combien souffrent des âmes embrasées de cet amour, lorsque, par défaut de forces corporelles, elles se voient incapables de rien faire pour le service de Dieu! Quelle peine elles éprouvent! Mourir d'appréhension de voir ce feu s'éteindre, et se trouver en même temps dans l'impuissance d'y jeter du bois pour l'entretenir! L'âme alors se consume au dedans d'elle-même, et son propre feu la réduit en cendres; elle fond en larmes, elle brûle; c'est un tourment, mais un tourment délicieux.

Quelles actions de grâces ne doivent point au Seigneur ceux qui, arrivés à cet état, ont reçu de lui des forces pour faire pénitence, ou bien de la science, du talent, de la liberté, pour prêcher, pour confesser, pour gagner des âmes à son service! Non, ils ne savent pas, ils ne comprennent pas le prix du trésor qu'ils possèdent, s'ils n'ont éprouvé ce que c'est que recevoir sans cesse de grandes grâces du Seigneur, et se voir dans l'impuissance de rien faire pour son service. Qu'il soit béni de tout, et que les anges chantent à jamais sa gloire! Amen.

Je ne sais, mon père, si j'ai bien fait de rapporter tant de particularités; mais comme vous m'avez de nouveau envoyé l'ordre de ne pas craindre de m'étendre, et de ne rien omettre, j'écris, avec toute la clarté et toute la sincérité dont je suis capable, ce que ma mémoire me rappelle. Il y aura néanmoins bien des choses involontairement omises; pour les raconter, il me faudrait beaucoup de temps, et, comme je l'ai dit, j'en ai fort peu; d'ailleurs l'utilité n'en serait peut-être pas grande.

* * * * *

[2] Au rapport du V. P.Louis du Pont, le P. Balthasar Alvarez s'appliquait à mortifier Thérèse en tout, et spécialement dans les choses où elle montrait tant soit peu d’empressement naturel. Il faisait mourir peu à peu dans cette âme héroïque tous les mouvements de la nature, pour ne la laisser vivre que de la vie de la grâce. Dans une circonstance où il s'était absenté d'Avila, Thérèse, assaillie d'une grande peine, lui écrivit en le priant de lui répondre sans délai. il lui répondit en effet sans délai, mais il lui envoya sa réponse sous enveloppe après avoir écrit ces mots sur la lettre: Vous ne l'ouvrirez que dans un mois. Thérèse s'y soumit de bonne grâce, mais non sans ressentir vivement la mortification. Cet homme de Dieu, connaissant ce qui pouvait le plus faire mourir Thérèse à elle-même, eut le courage de ne pas le lui épargner. À l'époque où presque tous, excepté lui, la croyaient victime des illusions du démon, non seulement, comme on l'a vu au XXVème chapitre il lui dit plus d'une fois, de propos délibéré, pour l'éprouver, que les paroles qu'elle entendait pourraient bien venir du démon, mais il alla encore jusqu'à la priver vingt jours de suite de la sainte communion. Thérèse accepta ce calice avec une résignation parfaite. Pour prix d'une si humble obéissance, Notre Seigneur lui adressa ces paroles qu'elle a rapportées au même chapitre: « Ne crains point, ma fille, c'est moi; je ne t'abandonnerai point, bannis toute crainte. »

[3] Ce fut seulement en 1559 que la sainte commença à être favorisée des visions qu'elle va rapporter dans les chapitres suivants. Ces visions se succédèrent pendant deux ans et demi, de 1559 jusqu’en 1561, c’est à dire de la la quarante-quatrième à la quarante-sixième année de sa vie.

[4] Ce fut le 18 octobre 1562. Il était âgé de soixante-trois ans.

[5] Le P. Balthasar Alvarez confessa sainte Thérèse pendant six ans, ainsi qu'elle l'écrivit plus tard au P. Rodrigue Alvarez. Elle mentionne ici d'une manière spéciale les trois années qui précédèrent la fondation de Saint-Joseph, et qui furent pour elle un enchaînement d'épreuves.

[6] Sainte Thérèse fit représenter sur la toile l'image de Notre Seigneur ressuscité, d'après les visions qu'elle avait eues; elle-même donna toutes les indications au peintre et surveilla son travail. Au dire de Ribera, ce petit tableau, que la sainte portait toujours avec elle, était d'une ravissante beauté. A l'époque où écrivait l'historien, il se trouvait au pouvoir de donna Marie de Toledo, duchesse d'Albe. Le même peintre avait exécuté également, à la demande de sainte Thérèse, un tableau de la sainte Vierge, qui ne le cédait en rien au premier. (Vie de sainte Thérèse, 1Ich. XI.)

[7] Le P. Balthasar Alvarez. Il fut sept ans de suite ministre du collège de Saint-Gilles, c'est-à-dire second supérieur de la maison; mais de fait il fut chargé, la plus grande partie de ce temps, du gouvernement du collège, parce que des deux supérieurs qui y furent envoyés, le premier, le P. Denys Vasquez, n'y resta qu'un an et demi, et le second, le P. Gaspard de Salazar, neuf mois seulement.

[8] La sainte était âgée de quarante-quatre ans lorsqu'elle reçut, au monastère de l'Incarnation d’Avila, une faveur si extraordinaire. Dieu devait faire éclater un jour dans son Église la gloire de cette mystérieuse blessure. Au commencement du XVIIIème siècle, les carmes réformés d'Espagne et d'Italie ayant demandé au saint-siège l'institution d'une fête particulière pour honorer la blessure faite par l'ange au cœur de leur sainte fondatrice, le pape Benoit XIII accéda à leur demande, et accorda le 25 mai 1726, aux religieux et religieuses du Carmel réformé, un office propre pour la fête de la Transverbération du cœur de sainte Thérèse. Cet office ne contenait d'abord que l'oraison et les leçons; mais ensuite le même souverain pontife permit de composer une messe et un office complets pour cette fête. Cet office est récité même par les carmes de la commune observance, et l’Espagne tout entière l'a adopté. Benoît XIV, dans son bref Dominici gregis, du 8 août 1744, a accordé à perpétuité une indulgence plénière à tous les fidèles qui visiteraient les églises du Carmel depuis les premières vêpres de la Transverbération jusqu'au coucher du soleil du jour de la fête, qui se célèbre le 21 du mois d'août.

SAINTE
THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

VII

 

CHAPITRE 31

Après avoir parlé de quelques tentations et de quelques troubles intérieurs et secrets qui me venaient du démon, je veux en rapporter d'autres dont j'étais assaillie presque en public, et où l'action de cet esprit de ténèbres était visible.

Je me trouvais un jour dans un oratoire, lorsqu'il m’apparut, à mon côté gauche, sous une forme affreuse. Pendant qu'il me parlait, je remarquai particulièrement sa bouche, elle était horrible. De son corps sortait une grande flamme, claire, et sans mélange d'ombre. Il me dit, d'une voix effrayante, que je m'étais échappée de ses mains, mais qu'il saurait bien me ressaisir. Ma crainte fut grande: je fis comme je pus le signe de la croix, et il disparut; mais il revint aussitôt. La même chose eut lieu par deux fois. Je ne savais que devenir: enfin je pris de l'eau bénite qui se trouvait là, j'en jetai où il était, et il ne revint plus.

Un autre jour, il me tourmenta durant cinq heures par des douleurs si terribles et par un trouble d'esprit et de corps si affreux, que je ne croyais pas pouvoir plus longtemps y résister. Les sœurs qui étaient présentes en furent épouvantées, et cherchaient en vain, comme moi, un remède à ma torture. J'ai la coutume, dans ces moments d'intolérables souffrances corporelles, de faire de mon mieux des actes intérieurs, pour demander au Seigneur la grâce de la patience, et pour m'offrir, s'il y va de sa gloire, à rester dans cet état jusqu'à la fin du monde. Je cherchais donc par cette pratique quelque allégement au tourment cruel que j'endurais, lorsqu'il plut au Seigneur de me faire voir qu'il venait du démon; car j'aperçus près de moi un petit nègre d'une figure horrible, qui grinçait des dents, désespéré d'essuyer une perte là où il croyait trouver un gain. En le voyant, je me mis à rire, et n'eus point peur, parce que plusieurs sœurs se trouvaient auprès de moi. Pour elles, saisies d'effroi, elles ne savaient que faire, ni quel remède apporter à un si grand tourment. Par un mouvement irrésistible que l'ennemi m'imprimait, je me donnais de grands coups, heurtant de la tête, des bras et de tout le corps contre ce qui m'entourait; pour surcroît de souffrance, j'étais livrée à un trouble intérieur plus pénible encore, qui ne me laissait pas un seul instant de repos; je n'osais néanmoins demander de l'eau bénite, de peur d'effrayer mes compagnes, et de leur faire connaître d'où cela venait.

Je l'ai éprouvé bien des fois, rien n'égale le pouvoir de l'eau bénite pour chasser les démons et les empêcher de revenir; ils fuient aussi à l'aspect de la croix, mais ils reviennent. La vertu de cette eau doit donc être bien grande! Pour moi, je goûte une consolation toute particulière et fort sensible lorsque j'en prends; d'ordinaire, elle me fait sentir comme un renouvellement de mon être que je ne saurais décrire, et un plaisir intérieur qui fortifie toute mon âme. Ceci n'est pas une illusion, je l'ai éprouvé non point une fois, mais un très grand nombre de fois, et j'y ai fait une attention fort sérieuse. Je compare volontiers une impression si agréable à ce rafraîchissement que ressent dans toute sa personne celui qui, excédé de chaleur et de soif, boit un verre d'eau froide. Je considère à ce sujet quel caractère de grandeur l'Église imprime à tout ce qu'elle établit; j'éprouve une joie bien vive en voyant la force que ses paroles communiquent à l'eau, et l'étonnante différence qui existe entre celle qui est bénite et celle ni ne l'est pas.

Comme mon tourment ne cessait point, je dis à mes sœurs que si elles ne devaient pas en rire, je demanderais de l'eau bénite. Elles m'en apportèrent et en jetèrent sur moi, mais cela ne fit aucun effet; j’en jetai moi-même du côté où était l'esprit de ténèbres, et à l'instant il s'en alla. Tout mon mal me quitta, de même que si on me l'eût enlevé avec la main; je restai néanmoins toute brisée, comme si j'avais été rouée de coups de bâton. Une leçon bien utile venait de m'être donnée: je pouvais me former une idée de l'empire exercé par le démon sur ceux qui sont à lui, puisqu'il peut, quand Dieu le lui permet, torturer à ce point une âme et un corps qui ne lui appartiennent pas; cela me donna un nouveau désir de me délivrer d'une si détestable compagnie.

Il y a peu de temps, la même chose m'arriva; mais le tourment ne fut pas si long. J'étais seule, je pris de l'eau bénite. A l'instant, deux religieuses qui venaient de me quitter rentrèrent, et sentirent une odeur très mauvaise, comme de soufre. Elles étaient toutes deux très dignes de foi et n'auraient voulu pour rien au monde dire un mensonge. Pour moi, je ne sentis point cette odeur; mais elle dura assez longtemps pour qu'on eût tout le loisir de s'en apercevoir.

Une autre fois, étant au chœur, je fus tout à coup saisie d'un très profond recueillement; je m'en allai, pour qu'on ne s'en aperçût pas. Cependant les religieuses entendirent de grands coups dans l'endroit voisin, où je m'étais retirée. J'entendis aussi des voix auprès de moi, et il me semblait qu'on formait quelque complot; mais il n'arriva à mon oreille qu'un bruit confus, parce que j'étais trop absorbée dans l'oraison, ainsi, je n'éprouvai aucune crainte.

Ces attaques se renouvelaient presque toujours lorsque Dieu me faisait la grâce d'être utile à quelque âme par mes avis. Je veux en rapporter un exemple, dont plusieurs témoins peuvent attester la vérité: de ce nombre est mon confesseur actuel; il en vit la preuve dans une lettre; je ne lui avais nullement dit de qui elle était, mais il connaissait parfaitement la personne.

Un ecclésiastique qui, depuis deux ans et demi, vivait dans un péché mortel des plus abominables dont j'aie jamais entendu parler, et qui durant ce temps, sans se faire absoudre et sans se corriger, n'avait pas laissé de dire la messe, vint me déclarer le triste état de son âme. Il me dit qu'en confession il accusait tous ses péchés à l'exception de celui-là, tant il avait de honte d'avouer une chose si horrible; mais qu'il désirait ardemment sortir de cet abîme, et n'en avait pas la force. Je fus très vivement touchée de son sort, et de la grandeur de l'offense commise envers Dieu; je lui promis de demander et de faire demander instamment au Seigneur, par des personnes meilleures que moi, qu'il lui plût d'avoir pitié de lui. J'écrivis à quelqu'un à qui il me dit qu'il n'aurait pas de peine à remettre mes lettres. Or, dès la première, il alla se confesser, et Dieu lui fit la grâce de le recevoir dans sa miséricorde, en faveur de tant de saintes personnes qui, sur ma recommandation, l'en, avaient supplié; de mon côté, malgré ma misère, j'avais fait avec soin tout ce qui était en mon pouvoir. Cet ecclésiastique m'écrivit que, grâce au changement opéré en lui, il n’était plus depuis quelques jours retombé dans ce péché, mais que la tentation lui causait un supplice tel qu'il lui semblait être en enfer; il me conjurait de continuer de le recommander à Dieu. Je fis de nouveau appel au zèle de mes sœurs, et c'était à la ferveur de leurs prières que Dieu devait accorder cette grâce. Au reste, elles ignoraient complètement pour qui elles priaient, et nul n'aurait jamais pu le soupçonner.

Pressée par ma commisération pour cette âme, je suppliai Notre Seigneur de vouloir faire cesser ces tentations et ces tourments, et de permettre que les démons vinssent m'attaquer moi-même, pourvu que cela n'entraînât aucune offense de ma part. Je me vis ainsi pendant un mois tourmentée de la manière la plus cruelle; ce fut alors qu'eurent lieu ces deux attaques dont j'ai parlé. J'en donnai avis à cet ecclésiastique, et il me fit savoir que par la miséricorde de Dieu il était délivré. Il s'affermit de plus en plus dans le bien, et resta libre de ses peines. Il ne pouvait se lasser de rendre grâces à Dieu et de me témoigner sa reconnaissance, comme si j'avais fait quelque chose. A la vérité, la pensée que Notre Seigneur me favorisait de ses grâces avait pu lui être utile. Il disait que lorsqu'il se voyait serré de plus près par la tentation, il lisait mes lettres, et qu'elle le quittait aussitôt. Il ne pouvait considérer sans un profond étonnement ce que j'avais enduré à son sujet, et comment il était resté affranchi de son épreuve. Je n'en étais pas moins étonnée que lui; et si, pour le voir délivré de la tentation, il m'eût fallu souffrir plusieurs années encore, je m'y serais dévouée de bon cœur. Dieu soit béni de tout! On voit par là combien est puissante la prière des âmes qui le servent, et de ce nombre sont, je n'en doute pas, les sœurs de ce monastère. Comme je les avais engagées à prier, les démons devaient être plus indignés contre moi, et le Seigneur le permettait ainsi à cause de mes péchés.

Vers ce même temps, je crus une nuit que ces maudits esprits allaient m'étouffer; on leur jeta beaucoup d'eau bénite, et j'en vis soudain fuir une multitude comme s'ils se précipitaient du haut d'un lieu élevé. Ces maudits m'ont souvent attaquée; mais je les crains peu, car je vois que sans la permission du Seigneur, ils ne peuvent faire le moindre mouvement. Un plus long récit de ces sortes de tourments vous fatiguerait, mon père, et me fatiguerait moi-même. Ce que je viens de dire suffit pour montrer au vrai serviteur de Dieu le mépris qu'il doit faire de ces fantômes, par lesquels les démons cherchent à l'épouvanter. Qu'il le sache, toutes les fois qu'une âme méprise ces adversaires, elle les affaiblit, et acquiert sur eux de l'empire; chacune de leurs attaques lui apporte toujours quelque grand avantage; comme il serait trop long d'en parler ici, je me contenterai de rapporter ce qui m'arriva une veille des Trépassés.

J'étais dans un oratoire, et je venais de réciter un nocturne; je disais quelques oraisons fort dévotes qui se trouvent à la fin de notre bréviaire, lorsque le démon se mit sur le livre pour m'empêcher d'achever. Je fis le signe de la croix, et il disparut; il revint presque aussitôt, etje le mis en fuite de la même manière; ce fut trois fois, ce me semble, qu'il me contraignit ainsi à recommencer l'oraison; enfin je lui jetai de l'eau bénite, et je pus terminer. Je vis à l'instant même sortir du purgatoire quelques âmes à qui il devait sans doute rester peu à souffrir, et il me vint en pensée que cet ennemi avait peut-être voulu par là retarder leur délivrance. Je l'ai vu rarement sous quelque figure, mais il m'est souvent apparu sans en avoir aucune, comme il arrive dans les visions intellectuelles, où, ainsi que je l’ai dit, l'âme voit clairement quelqu'un présent, bien qu'elle ne l'aperçoive sous aucune forme.

Je veux rapporter une autre chose qui m'étonna beaucoup. Le jour de la fête de la très sainte Trinité, étant entrée en extase dans le chœur d'un certain monastère, je vis une grande lutte entre des démons et des anges, sans pouvoir comprendre le sens de cette vision; je le connus clairement, lorsque, environ quinze jours après, il s'engagea une lutte entre des personnes d'oraison et d’autres en grand nombre qui ne s'y adonnaient point. Ce démêlé dura longtemps, et causa beaucoup de trouble dans la maison où il arriva.

Une autre fois, je me vis entourée d'une multitude de ces esprits ennemis, mais j'étais en même temps environnée d'une vive lumière qui les empêchait de venir jusqu'à moi. Je compris que Dieu me protégeait contre eux, et qu'ils ne pourraient m'entraîner à aucune faute. Ce que j’ai éprouvé en moi-même diverses fois m'a fait comprendre la vérité de cette vision. J'ai vu clairement combien ils sont impuissants lorsque je suis fidèle à Dieu. Aussi, je n'en ai presque aucune frayeur. Ils ne sont forts que contre ces âmes lâches qui capitulent sans combat; celles-là, ils les traitent en despotes.

Au milieu des tentations que j'ai rapportées, je sentais de temps en temps se réveiller en moi toutes les vanités et les faiblesses de ma vie passée; j'éprouvais à cette vue un grand besoin de me recommander à Dieu. Le seul retour de pareilles pensées me semblait une preuve que le démon était l'auteur de tout ce qui s'était passé en moi; car je croyais qu'après avoir reçu tant de grâces de Dieu, je ne devais pas même ressentir ces premiers mouvements en des choses contraires à sa loi: j'endurais un véritable tourment, jusqu'à ce que mon confesseur rendît la paix à mon âme.

Je trouvais un tourment non moins cruel dans l'estime et les éloges, surtout venant des personnes d'un rang élevé Combien j'en ai souffert, et combien j'en souffre encore! Jetant les yeux sur la vie de Jésus-Christ et des saints, et me voyant si loin de cette voie du mépris et des injures où ils ont marché, je tremble, je n'ose de honte lever la tête, et voudrais pouvoir me cacher à tout le monde. Quand je suis persécutée, c'est tout autre chose. La nature, il est vrai, souffre et s'afflige, mais mon âme s'élève au-dessus de ces persécutions, et elle est comme une reine à qui tout est soumis dans son empire. Je ne comprends pas comment ces deux choses peuvent s'accorder, mais je sais bien que cela se passe de la sorte.

Souvent, je suis restée plusieurs jours de suite dans un trouble et une peine excessifs, à la pensée que ces grandes faveurs de Dieu seraient connues du publie. Cela me semblait en partie de la vertu et de l'humilité;,et maintenant, je vois clairement que c'était une tentation. Un père dominicain très savant me l'a fort bien montré. Cette appréhension vint à un tel point, qu'à cette seule pensée j'aurais mieux aimé me laisser enterrer toute vive. Aussi, lorsque le Seigneur m'envoya ces grands ravissements auxquels, même en compagnie, je ne pouvais résister, j'en demeurais si confuse, que je n'aurais plus voulu paraître devant qui que ce fût au monde.

Notre Seigneur me voyant un jour en proie à cette peine, me demanda ce que je craignais, ajoutant qu'il ne pouvait arriver que deux choses: ou l'on dirait du mal de moi, ou on le glorifierait. Il me faisait connaître par là que ceux qui ajouteraient foi à ces grandes faveurs lui en rapporteraient la gloire, et que ceux qui n'y croiraient pas me blâmeraient sans fondement. Des deux côtés il y avait un gain pour moi; ainsi, je n'avais nul sujet de m'affliger. Ces paroles me rendirent le calme, et elles me consolent encore toutes les fois que j'y pense.

Entraînée par cette tentation, je voulus sortir du monastère où j'étais, et m'en aller avec ma dot dans un autre du même ordre. Je savais que la clôture y était beaucoup mieux gardée, et qu'on y pratiquait de très grandes austérités; de plus, il était fort éloigné, ce qui me souriait beaucoup, par l'espoir d'y vivre inconnue; mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre. Ces craintes m'enlevaient grandement la liberté d'esprit, et je reconnus depuis qu'une humilité qui donnait naissance à tant de trouble n'était pas la bonne. Notre Seigneur m'enseigna lui-même cette vérité: puisque j'étais pleinement convaincue que tous les biens me venaient de Dieu seul, et que, d'autre part, loin de m'affliger en entendant louer les autres, je me réjouissais de voir briller en eux les dons de Dieu, je n'aurais pas dû m'attrister qu'ils resplendissent également en moi.

Je tombai dans un autre extrême: j'adressais des prières particulières à Dieu, pour le conjurer de faire connaître mes péchés aux personnes qui auraient bonne opinion de moi, afin qu'elles vissent combien j'étais indigne des faveurs que je recevais de lui; et ce désir, je l'ai encore bien vif. Mais mon confesseur me défendit de continuer. Voici néanmoins ce que j'ai fait jusque dans ces derniers temps. Lorsque je voyais une personne me juger très favorablement, je tâchais, par des détours ou de quelque autre manière, de lui donner connaissance de mes péchés, et par là mon âme se sentait soulagée; on m'a également inspiré sur ce point beaucoup de scrupules. Je vois maintenant que cela ne procédait pas de l'humilité, mais d'une véritable tentation. J'en avais d'autres encore. Il me semblait que je trompais tout le monde, et de fait, l'on s'abuse si l'on se persuade qu'il y a quelque bien en moi; néanmoins, je n'eus jamais le dessein de tromper personne. Notre Seigneur permet sans doute pour quelque raison qu'on s'illusionne ainsi sur mon compte. Je n'ai jamais parlé, même à mes confesseurs, d'aucune de ces grâces à moins de le croire nécessaire, et je m'en serais fait un grand scrupule.

Aujourd'hui je vois clairement que ces vaines craintes, ces peines, et cette prétendue humilité, ne sont que des imperfections qui montrent que l'on n'est pas assez mortifié. Une âme qui s'abandonne entièrement à Dieu et qui juge sainement des choses, n'est pas plus touchée du bien que du mal qu'on dit d'elle; instruite par le divin Maître, elle a trop bien compris que de son propre fonds elle n'a rien. Ainsi, qu'elle se confie à Celui de qui tout lui vient. S'il fait éclater ses dons au dehors, elle doit penser qu'il a ses raisons pour cela. Mais en même temps, qu'elle se prépare à la persécution; car, de nos jours, elle est inévitable pour ceux en qui le Seigneur trouve bon de manifester de semblables grâces. Mille yeux seront ouverts sur une de ces âmes, tandis que sur mille autres, marchant dans une voie différente, pas un œil n'est ouvert. A la vérité, il y a, sous ce rapport, bien des raisons de craindre; sans doute ma crainte était de cette nature, et elle procédait moins de l'humilité que d'un défaut de courage.

L'âme que Dieu expose ainsi aux regards peut se préparer à être martyre du monde; et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux, l'unique mérite du monde, c'est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien, et de les contraindre, à force de murmures, à devenir meilleurs. J'ose le dire, il faut plus de courage pour suivre le chemin de la perfection, lorsqu'on n'est pas parfait, que pour se dévouer à un prompt martyre. En effet, à moins d'une faveur toute particulière de Dieu, l'on ne devient parfait qu'en beaucoup de temps. Les gens du monde néanmoins ne voient pas plus tôt une personne entrer dans ce chemin, qu'ils veulent qu'elle soit sans aucun défaut: de mille lieues, ils découvrent la moindre faute qui lui échappe et qui est peut-être en elle une vertu; mais comme chez eux une pareille faute viendrait d'un vice, ils jugent des autres par eux-mêmes. Vraiment, à les entendre, l'aspirant à la perfection ne devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer, comme l'on dit. Plus le monde accorde d'estime à ces âmes, plus il oublie que, malgré toute leur perfection, elles sont enchaînées dans un corps, et forcément assujetties à ses misères tant qu'elles vivent sur cette terre, que du reste elles foulent aux pieds. Il leur faut donc, je le répète, un grand courage; car elles n'ont pas encore commencé à marcher, et l'on veut qu'elles volent; elles n'ont pas encore vaincu leurs passions, et l'on veut que dans les combats les plus difficiles, elles restent aussi fermes que les saints confirmés en grâce, dont on a lu la vie. Il y a de quoi louer Dieu de voir ce qu'elles ont alors à souffrir. Mais en même temps, quel sujet d'affliction! Combien de ces pauvres âmes retournent en arrière, parce qu'elles n'ont point la force de soutenir ces assauts! Ainsi, je crois bien, se serait découragée la mienne, si, dans sa très grande miséricorde, Notre Seigneur n'eût tout fait de son côté; et jusqu'au jour où, par pure bonté, il a enrichi mon néant de ses biens, vous verrez, mon père, que je n'ai fait que tomber et me relever.

Je souhaiterais savoir bien m'expliquer, car beaucoup d'âmes, je le crois, sont ici dans l'erreur. Elles veulent voler avant que Dieu leur ait donné des ailes. Je me suis déjà servie, il me semble, de cette comparaison; mais comme elle rend parfaitement ma pensée, je vais la développer ici. Je connais plusieurs âmes qui se trouvent, à cause de cette erreur, en grande affliction. Elles commencent par de grands désirs, une grande ferveur, et une ferme résolution d'avancer dans la vertu; plusieurs même abandonnent pour Dieu toutes les choses extérieures. Mais elles voient d'autres âmes plus avancées, déjà élevées par la grâce du Seigneur à des vertus difficiles, et elles sentent qu'elles ne peuvent y atteindre. Ce n'est pas tout: elles lisent dans les traités d'oraison divers moyens pour s'élever à la contemplation, et n'ayant pas encore la force de les mettre en pratique, elles s'affligent et perdent courage. Il faut, leur disent ces livres, mépriser les jugements du monde, et être plus content qu'il dise du mal que du bien de nous; on ne doit faire aucun cas de l'honneur; le détachement des parents doit être absolu, en sorte que s'ils ne s'adonnent à l'oraison, leurs rapports n'aient pour nous aucun attrait, et nous causent plutôt du déplaisir; et plusieurs autres choses de ce genre. Mais, à mon avis, ce sont là de purs dons du Seigneur; et des sentiments si contraires à nos inclinations doivent être mis au rang des biens surnaturels. Ainsi, que ces âmes ne s'affligent point si elles ne peuvent tout à coup s'élever si haut; qu'elles se confient sans réserve en la bonté de Dieu: un jour, il changera leurs désirs en effets, pourvu qu'elles persévèrent dans l’oraison, et fassent de leur côté tout ce qui est en leur pouvoir. Étant si faibles, nous avons un extrême besoin d'ouvrir notre âme à une grande confiance; ne nous laissons jamais abattre, et animons-nous sans cesse par la pensée que de constants efforts nous assurent la victoire.

Voici, mon père, ce que m'a appris une longue expérience, et qu'il me semble utile de vous dire: quelles que soient les apparences, on ne doit pas se flatter de posséder une vertu avant de l'avoir éprouvée par son contraire. Nous devons toujours, dans cette vie, nous défier de nous-mêmes et nous tenir sur nos gardes; nous sommes bien vite entraînés vers la terre, si Dieu ne nous a pas entièrement donné sa grâce pour nous faire connaître le néant de toutes choses; enfin, il n'y a jamais de pleine sûreté dans ce monde. Il me semblait, il y a peu d'années, que j'étais non seulement détachée de mes parents, mais que leurs visites me causaient de la peine; et en vérité m'entretenir avec eux m'était à charge. Je me vis obligée, à cause d'une affaire importante, d'aller passer quelques jours chez une de mes sœurs qui est mariée, et que j'aimais autrefois de la plus tendre affection. Quoiqu'elle eût plus de vertu que moi, les conversations que j'avais avec elle ne m'étaient pas très agréables; le sujet de l'entretien, vu la différence de notre état, ne pouvant toujours être au gré de mes désirs. Je restais donc le plus que je pouvais dans la solitude. Je vis toutefois que ses peines me touchaient beaucoup plus vivement que ne l'auraient fait celles d'une autre personne, et ne laissaient pas de me donner quelque souci. Enfin, je fus forcée de reconnaître que je n'étais pas aussi libre que je pensais, mais que j'avais encore besoin de fuir les occasions, afin de me fortifier dans cette vertu de détachement dont le Seigneur avait mis en moi le germe; et avec le concours de sa grâce, j'ai toujours tâché depuis cette époque d'y être fidèle.

Lorsque le Seigneur commence à nous donner quelque vertu, nous devons la cultiver avec le plus grand soin, et ne pas nous exposer au danger de la perdre. Cela est vrai en bien des choses, et en particulier pour ce qui regarde l'honneur; car, soyez-en persuadé, mon père, tous ceux qui pensent en être entièrement détachés ne le sont pas. Il faut se tenir sans cesse sur ses gardes, et pour peu qu'une personne s'y sente encore attachée, qu'elle m'en croie et s'efforce de briser ce lien, si elle veut avancer. C'est une chaîne tellement forte qu'il n'y a lime qui la rompe. Dieu seul peut le faire; mais il faut pour cela l'oraison et de grands efforts de notre part. C'est un lien qui arrête dans le chemin de la perfection, et il cause un tel dommage que j'en suis épouvantée. Je vois des personnes qui, par la sainteté et l'éclat de leurs oeuvres, jettent les peuples dans l'admiration. Grand Dieu! pourquoi de telles âmes tiennent-elles encore à la terre? Comment ne sont-elles pas déjà à la cime de la perfection? Quel est ce mystère? Qui donc les retient, elles qui font pour Dieu de si grandes choses? Ah! c'est qu'elles sont encore attachées à quelque point d'honneur; et, ce qui est pis, c'est qu'elles ne veulent pas en convenir, c'est que parfois le démon leur persuade qu'elles sont obligées de ne pas y renoncer. Mais, pour l'amour de Notre Seigneur, qu'elles ajoutent foi à mes paroles; qu'elles écoutent cette petite fourmi à qui ce divin Maître lui-même commande de parler  si elles ne se corrigent de ce défaut, il sera comme une chenille qui, sans endommager tout l'arbre, car quelques vertus resteront encore, en rongera du moins une grande partie. Cet arbre perdra sa beauté, il ne croîtra plus; il empêchera le développement de ceux qui l'avoisinent; ses fruits seront gâtés, c'est-à-dire que le bon exemple donné par ces personnes sera sans force et de peu de durée.

Je le répète encore: pour petit que soit cet attachement à l'honneur, c'est comme une fausse note ou un manque de mesure dans un chœur de musique: toute l'harmonie en est déconcertée. Il nuit toujours beaucoup dans les divers états de la vie chrétienne, mais c'est une véritable peste dans les voies de l'oraison. Votre désir, dites-vous, est de vous unir étroitement à Dieu et de suivre les conseils de Jésus-Christ; mais, tandis que ce divin Maître est chargé d'injures et de faux témoignages, vous prétendez conserver intacts votre honneur et votre réputation. Il n'est pas possible de se rencontrer en marchant par deux routes si différentes. C'est lorsque l'âme fait des efforts, et qu'en beaucoup de choses elle est contente de perdre de son droit, que Notre Seigneur s'approche d'elle. Mais, dira quelqu'un, je n'ai aucune occasion de donner à Dieu de telles preuves de ma fidélité. Je réponds que si votre détermination est véritable, le Seigneur ne permettra pas que vous soyez privé d'un si grand bien, il vous ménagera même tant d'occasions d'acquérir l'humilité, que vous les trouverez trop nombreuses; il n'y a seulement qu'à mettre la main à l'œuvre.

Je veux, à ce propos, rapporter quelques-unes des petites choses que je faisais au commencement; ces riens sont, comme je l'ai dit, les petites pailles que je jetais dans le feu, étant incapable de faire davantage. Notre Seigneur reçoit tout: qu'il en soit béni à jamais!

Entre mes autres imperfections, j'avais celle de savoir peu les rubriques du bréviaire, le chant et les cérémonies du chœur: c'était par pure négligence, et parce que je donnais mon temps à de vaines occupations. Je voyais de simples novices qui étaient capables de m'instruire, et je me gardais bien de leur demander ce que je ne savais pas, de peur de leur faire connaître mon ignorance; le prétexte du bon exemple que je leur devais se présentait à mon esprit, comme c'est l'ordinaire. Mais, lorsque le Seigneur m'eut un peu ouvert les yeux, je changeai de conduite; car dès que j'hésitais tant soi peu sur les choses même que je savais, je ne balançais pas à les demander aux plus jeunes. Je ne perdis par là ni honneur ni crédit, et il plut même à Notre Seigneur de me donner plus de mémoire que je n'en avais auparavant.

Pour le chant, à moins d'avoir étudié à l'avance, comme on me le recommandait, je m'en tirais mal. J'en étais bien fâchée, non de crainte d'y faire des fautes en la présence de Dieu, ce qui aurait été une vertu, mais à cause des personnes qui m'écoutaient; et ce sentiment de vanité me troublait de telle sorte, que je chantais encore moins bien que je ne savais. Dans la suite, je m'arrêtai à ce parti: lorsque je n'étais pas très bien préparée, je disais que je ne savais pas. Il m'en coûta beaucoup au commencement; ensuite je le faisais avec plaisir. Mais dès que je commençai à ne plus me soucier que l’on connût mon ignorance, et à fouler aux pieds ce malheureux point d'honneur, que je me figurais en cela et que chacun met où il veut, je chantai beaucoup mieux qu'auparavant.

Voilà des riens, je l'avoue, et ils sont la preuve que je ne suis rien moi-même, puisqu'ils me donnaient de la peine. Ils ne laissent pas néanmoins de nous faire pratiquer de petits actes de vertu. Ces petites choses, quand on les fait pour Dieu, ont leur prix à ses yeux, et sa Majesté nous assiste pour en entreprendre de plus grandes.

Toutes les sœurs, excepté moi, faisant des progrès dans la vertu, car je n'ai jamais été bonne à rien, je m'avisai de ce petit exercice d'humilité: je pliais secrètement leurs manteaux lorsqu'elles étaient sorties du chœur, et il me semblait servir en cela ces anges qui venaient de chanter les louanges de Dieu. Elles le découvrirent, je ne sais comment, et je n'en eus pas peu de confusion; car ma vertu n'allait pas jusqu'à voir avec plaisir qu'elles en eussent connaissance, non par humilité, mais de crainte que de si petites choses ne leur prêtassent à rire sur mon compte.

O mon Seigneur, quelle n'est pas ma honte de me voir coupable de tant d'offenses, et de rapporter ces petits actes de vertu, vrais grains de sable que je n'avais pas même la force de soulever de terre, et qui étaient mêlés de tant d'imperfections! L'eau de votre grâce n'avait pas encore jailli pour les faire monter jusqu'à vous! O mon Créateur, pourquoi faut-il que parmi les infidélités sans nombre de ma vie, je ne trouve pas une seule action tant soit peu digne de figurer dans ce récit des grâces insignes que j'ai reçues de vous? Je ne sais, ô mon tendre Maître, comment mon cœur ne se brise pas de regret, ni comment ceux qui liront ces pages pourront se défendre d'un sentiment d'horreur pour moi, en voyant qu'après avoir si mal répondu à de si grands bienfaits, je n'ai pas rougi de raconter de si misérables services: venus de moi, c'est tout dire! Quelle honte j'en éprouve, Seigneur! Mais faute de mieux, je les ai écrits pour montrer à ceux qui vous en rendront de plus signalés, quelle récompense ils doivent attendre de vous, puisque vous n'avez pas dédaigné les miens. Plaise à votre Majesté de me donner sa grâce, pour que je n'en demeure pas toujours à ces débuts! Amen.

CHAPITRE 32

Déjà, depuis longtemps, Notre Seigneur m'avait accordé la plupart des grâces dont j'ai parlé et d'autres encore fort insignes, lorsqu'un jour, étant en oraison, je me trouvai en un instant, sans savoir de quelle manière, transportée dans l'enfer. Je compris que Dieu voulait me faire voir la place que les démons m'y avaient préparée, et que j'avais méritée par mes péchés. Cela dura très peu; mais quand je vivrais encore de longues années, il me serait impossible d'en perdre le souvenir.

L'entrée de ce lieu de tourments me parut semblable à une de ces petites rues très longues et étroites, ou, pour mieux dire, à un four extrêmement bas, obscur, resserré. Le sol me semblait être une eau fangeuse, très sale, d'une odeur pestilentielle, et remplie de reptiles venimeux. A l'extrémité s'élevait une muraille, dans laquelle on avait creusé un réduit très étroit où je me vis enfermer. Tout ce qui, jusqu'à ce moment, avait frappé ma vue, et dont je n'ai tracé qu'une faible peinture, était délicieux en comparaison de ce que je sentis dans ce cachot, Nulle parole ne peut donner la moindre idée d'un tel tourment, il est incompréhensible. Je sentis dans mon âme un feu dont, faute de termes, je ne puis décrire la nature, et mon corps était en même temps en proie à d'intolérables douleurs. J'avais enduré de très cruelles souffrances dans ma vie, et, de l'aveu des médecins, les plus grandes que l'on puisse endurer ici-bas; j'avais vu tous mes nerfs se contracter à l'époque où je perdis l'usage de mes membres; en outre, j'avais été assaillie par divers maux dont quelques-uns, comme je l'ai dit, avaient le démon pour auteur. Tout cela, néanmoins, n'est rien en comparaison des douleurs que je sentis alors; et ce qui y mettait le comble, c'était la vue qu'elles seraient sans interruption et sans fin.

Mais ces tortures du corps ne sont rien à leur tour auprès de l'agonie de l'âme. C'est une étreinte une angoisse, une douleur si sensible, c'est en même temps une si désespérée et si amère tristesse, que j'essaierais en vain de les dépeindre. Si je dis qu'on se sent continuellement arracher l'âme, c'est peu; car dans ce cas, c'est une puissance étrangère qui semble ôter la vie, mais ici, c'est l'âme qui se déchire elle-même. Non, jamais je ne pourrai trouver d'expression pour donner une idée de ce feu intérieur et de ce désespoir, qui sont comme le comble de tant de douleurs et de tourments. Je ne voyais pas qui me les faisait endurer, mais je me sentais brûler et comme hacher en mille morceaux: je ne crains pas de le dire, le supplice des supplices, c'est ce feu intérieur et ce désespoir de l'âme.

Toute espérance de consolation est éteinte dans ce pestilentiel séjour; on ne peut ni s'asseoir ni se coucher, car l'espace manque dans cette sorte de trou pratiqué dans la muraille; et les parois elles-mêmes, effroi des yeux, vous pressent de leurs poids. Là, tout vous étouffe; point de lumière; ce ne sont que ténèbres épaisses; et cependant, ô mystère! sans qu'aucune clarté brille, on aperçoit tout ce qui peut être pénible à la vue.

Il ne plut pas à Notre Seigneur de me donner alors une plus grande connaissance de l'enfer. Il m'a montré depuis, dans une autre vision, des choses épouvantables, des châtiments encore plus horribles à la vue, infligés à certains vices; mais comme je n'en souffrais point la peine, mon effroi fut moindre. Dans la première vision, au contraire, ce divin Maître voulut que j'éprouvasse véritablement ces tourments et cette peine dans mon esprit, comme si mon corps les eût soufferts. J'ignore la manière dont cela se passa, mais je compris bien que c'était une grâce insigne, et que le Seigneur avait voulu me faire voir, de mes propres yeux, de quel supplice sa miséricorde m'avait délivrée. Car tout ce qu'on peut entendre dire, de l'enfer, ce que j'en avais lu ou appris dans mes propres méditations, quoique j'aie assez rarement approfondi ce sujet, la voie de la crainte ne convenant pas à mon âme, tout ce que les livres nous disent des déchirements et des supplices divers que les démons font subir aux damnés, tout cela n'est rien auprès de la peine, d'un tout autre genre, dont j'ai parlé; il y a entre l'un et l'autre la même différence qu'entre un portrait inanimé et une personne vivante; et brûler en ce monde est très peu de chose, en comparaison de ce feu où l'on brûle dans l'autre.

Je demeurai épouvantée, et quoique six ans à peu près se soient écoulés depuis cette vision, je suis en cet instant saisie d'un tel effroi en l'écrivant, que mon sang se glace dans mes veines. Au milieu des épreuves et des douleurs, j'évoque ce souvenir, et dès lors tout ce qu'on peut endurer ici-bas ne me semble plus rien, je trouve même que nous nous plaignons sans sujet. Je le répète, cette vision est à mes yeux une des plus grandes grâces que Dieu m'ait faites; elle a contribué admirablement à m'enlever la crainte des tribulations et des contradictions de cette vie; elle m' a donné du courage pour les souffrir; enfin, elle a mis dans mon cœur la plus vive reconnaissance envers ce Dieu qui m'a délivrée, comme j'ai maintenant sujet de le croire, de maux si terribles et dont la durée doit être éternelle.

Depuis ce jour, encore une fois, tout me parait facile à supporter, en comparaison d'un seul instant à passer dans le supplice auquel je fus alors en proie. Je ne puis assez m'étonner de ce qu'ayant lu tant de fois des livres qui traitent des peines de l'enfer, j'étais si loin de m'enformer une idée juste, et de les craindre comme je l'aurais dû. A quoi pensais-je alors, et comment pouvais-je goûter quelque repos dans un genre de vie qui m'entraînait à un si effroyable abîme? O mon Dieu, soyez-en éternellement béni! Vous avez montré que vous m'aimiez beaucoup plus que je ne m'aime moi-même. Combien de fois m'avez-vous délivrée de cette prison si redoutable, et combien de fois n'y suis-je point rentrée contre votre volonté!

Cette vision a fait naître en moi une indicible douleur à la vue de tant d'âmes qui se perdent, et en particulier de ces luthériens que le baptême avait rendus membres de l'Église. Elle m'a donné en outre les plus ardents désirs de travailler à leur salut: pour arracher une âme à de si horribles supplices, je le sens, je serais prête à immoler mille fois ma vie. Je m'arrête souvent à cette pensée: nous sommes naturellement touchés de compassion quand nous voyons souffrir une personne qui nous est chère, et nous ne pouvons nous empêcher de ressentir vivement sa douleur quand elle est grande. Qui pourrait donc soutenir la vue d'une âme en proie pour une éternité à un tourment qui surpasse tous les tourments? Quel cœur n'en serait déchiré? Émus d'un commisération si grande pour des souffrances qui finiront avec ]a vie, que devons-nous sentir pour des douleurs sans terme? Et pouvons-nous prendre un moment de repos, en voyant la perte éternelle de tant d'âmes que le démon entraîne chaque jour avec lui dans l'enfer?

Je puise encore là un désir non moins ardent: c'est que l'affaire si importante de notre propre salut nous occupe tout entiers. Non, point de réserve: faisons tout ce qui dépend de nous, et ne cessons de demander à cette fin le secours de la grâce. Voici la réflexion que je fais: Toute méchante que j'étais, j'avais quelque soin de servir Dieu; j'évitais certaines fautes que l'on compte pour rien dans le monde; Notre Seigneur me faisait aussi la grâce de supporter de grandes maladies avec une inaltérable patience; je n'étais portée ni à murmurer ni à médire; il m'aurait été, ce me semble, impossible de vouloir du mal à qui que ce fût; je n'étais point travaillée par la convoitise; mon cœur ne connaissait pas l'envie, ou s'il en éprouva quelque atteinte, jamais du moins je ne me sentis coupable en cela d'aucune faute grave; il y avait en moi quelques autres dispositions à la vertu; enfin, quoique très misérable, j'avais presque toujours devant les yeux la crainte du Seigneur; malgré tout cela, j'ai vu la triste demeure que les démons m'avaient préparée; et si le supplice que j'endurai fut terrible, il me semble, en vérité, que par mes fautes j'en avais mérité un plus grand. N'ai-je donc pas raison de dire qu'il est dangereux de croire qu'on fait assez pour le service de Dieu? Comment surtout une âme qui, à chaque pas, tombe en péché mortel, peut-elle goûter un seul moment de repos et de bonheur? Pour l'amour de Dieu, qu'elle se hâte de fuir les occasions, et ce Dieu de bonté ne manquera pas de venir à son secours, comme il l'a fait mon égard. Plaise au Seigneur de me soutenir désormais, afin que je ne tombe plus! car j'ai vu où mes chutes me feraient descendre. Qu'il me préserve d'un tel malheur, je l'en conjure au nom de sa bonté infinie! Amen.

Cette vision et d'autres grands secrets qu'il plut au Seigneur de me découvrir, relativement à la félicité future des justes et aux peines des méchants, me faisaient soupirer après un genre de vie où je pusse faire pénitence de mes péchés, et me rendre tant soit peu digne de cette gloire du ciel qui m'avait été montrée. Fuir tout commerce avec les créatures, et me séparer entièrement du monde, était mon unique vœu. Cette pensée occupait sans cesse mon esprit; mais loin de le troubler, elle y versait une paix délicieuse: il était manifeste qu'elle venait de Dieu, et que sa divine Majesté donnait à mon âme cette nouvelle chaleur pour digérer une nourriture plus forte que celle dont elle s'était nourrie jusque-là. Recherchant donc ce que je pourrais faire pour sa gloire, il me sembla que je devais commencer par satisfaire aux devoirs de ma vocation, en gardant ma règle avec la plus parfaite fidélité dont je serais capable.

Quoique le monastère où j'étais comptât un grand nombre de servantes de Dieu et que Notre Seigneur y fût très bien servi, la pauvreté y était si grande, que les religieuses se voyaient souvent obligées d'en sortir, pour aller passer quelque temps dans des maisons où toujours, du reste, elles pouvaient se conduire en tout honneur et toute religion. Ce monastère n'avait pas non plus été fondé dans la rigueur de la première règle; on y vivait, comme dans tout l'ordre, conformément à la bulle de mitigation. Outre plusieurs autres inconvénients je menais, me semblait-il, une vie trop commode, parce que la maison était vaste et fort agréable. Mais, de tous les dommages, le plus grave à mes yeux était ces fréquentes sorties dont j'usais plus que d'autres; car certaines personnes, à qui nos supérieurs ne pouvaient le refuser, souhaitant m'avoir en leur compagnie, l'obtenaient d'eux par leur importunité. Il résultait de là que je restais peu dans mon monastère. Le démon devait sans doute y contribuer aussi, jaloux du grand bien que je faisais à quelques-unes de mes sœurs, en leur communiquant les instructions des maîtres spirituels que je consultais.

Je m'entretenais une fois avec quelques personnes, lorsqu'une d'entre elles nous dit que si nous étions déterminées à vivre comme les religieuses déchaussées, il serait possible de fonder un monastère. Cette proposition répondant parfaitement à mes désirs, j'en parlai à cette dame veuve qui était de mes amies (Guiomar de Ulloa), et dans les mêmes sentiments que moi. Elle s'occupa aussitôt des moyens d'assurer des revenus au nouveau monastère. Comme je le vois maintenant, il n'y avait guère d'apparence de succès; mais avec l'ardeur de nos désirs, la chose nous semblait possible. D'un autre côté, vivant très contente dans la maison où j'étais, la trouvant fort à mon goût, et ma cellule tout à fait au gré de mes désirs, je balançais encore; il fut néanmoins convenu entre cette dame et moi que nous recommanderions beaucoup l'affaire à Dieu.

Un jour, au moment où je venais de communier, Notre Seigneur me commanda expressément de m'employer de toutes mes forces à l'établissement de ce monastère, me donnant la formelle assurance qu’il réussirait, et que la ferveur avec laquelle il y serait servi lui procurerait beaucoup de gloire. Il voulait qu'il fût dédié sous le nom de saint Joseph; ce saint veillerait à notre garde à l'une des portes, et la très sainte Vierge à l'autre, tandis que lui, Jésus-Christ, serait au milieu de nous; cette maison serait une étoile qui jetterait une grande splendeur; quoique les ordres religieux fussent relâchés, je ne devais pas croire qu'il en tirât peu de gloire ni peu de service: et que deviendrait le monde, s'il n'y avait des religieux? Enfin il m'ordonnait de déclarer à mon confesseur (P. Balthazar Alvarez) le commandement qu'il venait de me faire, et de lui dire qu'il le priait de ne pas s'y opposer et de ne pas m'en détourner.

Cette vision et ces paroles agirent d'une manière si puissante sur mon âme, que je ne pus douter que Dieu n'en fût l'auteur. Je ne laissai pas néanmoins de ressentir une peine très vive, parce que mon esprit me représenta en ce moment une partie des travaux et des croix que devait me coûter une pareille entreprise. Je me trouvais d'ailleurs très contente dans le monastère où j'étais; et si j'avais commencé à traiter de cette affaire, ce n'avait été ni avec une détermination arrêtée, ni avec certitude qu'elle réussirait. Ici Notre Seigneur me donnait un ordre pressant; et comme j'entrevoyais les grandes difficultés que j'allais rencontrer, je balançais encore sur ce que j'avais à faire. Mais le divin Maître me commanda tant de fois la même chose, et me présenta des raisons si nombreuses et si évidentes pour l'entreprendre, que, ne pouvant douter que ce ne fût sa volonté, je n'osai différer davantage d'en parler à mon confesseur. Je lui donnai par écrit la relation de tout ce qui s'était passé. Quoique, d'après les lumières de la raison, il ne vît guère d'apparence de succès dans un tel dessein, à cause du peu de ressources de mon amie pour subvenir aux frais de la fondation, il n'osa pas m'en détourner formellement; il me dit de le proposer au provincial de notre ordre (P. Ange de Salazar, provincial de Castille), et de m'en remettre à sa décision.

Je me conformai à cet avis; mais comme je n'avais pas coutume de parler à ce supérieur des visions dont j'étais gratifiée, ce fut cette dame qui lui déclara notre dessein de fonder un couvent. Ce père, qui est ami de tout ce qui tient à la perfection de l'état religieux, entra aussitôt dans les intentions de ma compagne, lui promit de l'aider et de prendre le monastère sous sa juridiction. Ils parlèrent du revenu nécessaire au nouvel établissement, et il fut convenu pour diverses raisons que le nombre des religieuses ne dépasserait jamais celui de treize. Avant d'en venir là, nous avions écrit au saint frère Pierre d'Alcantara pour l'informer de l'état des choses; il nous avait conseillé de poursuivre cette entreprise, et donné ses avis sur la conduite à tenir.

La sainte consulta aussi, vers cette époque, saint Louis Bertrand, cette grande lumière de l'ordre de Saint-Dominique. Le saint était alors à Valence, en Espagne, où il exerçait la charge de maître des novices. Après avoir recommandé à Dieu, pendant trois ou quatre mois, une aussi importante affaire, il répondit en ces termes: notre projet fut à peine connu dans la ville, qu'il s'éleva contre nous une persécution qui serait bien longue à raconter. Que de mots piquants, que de railleries! On disait de moi que j'étais folle de songer à sortir d'un monastère où je me trouvais si bien; on se déchaînait aussi avec violence contre ma compagne. Elle avait peine à le supporter, et je ne savais que devenir, voyant qu'en certaines choses on avait raison. L’âme navrée de douleur, je me recommandai au divin Maître; il daigna me consoler et relever mon courage, disant que je verrais par là ce qu'avaient souffert les saints qui avaient fondé des ordres religieux; il me restait encore beaucoup plus de persécutions à essuyer que je ne pouvais penser; mais nous ne devions point nous en mettre en peine. Il ajouta quelques paroles particulières pour ma compagne, m'ordonnant de les lui transmettre. A notre grand étonnement, nous nous trouvâmes soudain consolées de tout le passé, et pleines de courage pour résister à tous nos adversaires. Il faut le dire, il n'y avait dans la ville presque personne, même parmi les personnes d'oraison, qui ne nous fût contraire, et qui ne regardât notre projet comme une très grande folie.

Cette affaire fit tant de bruit, et causa tant de trouble dans mon propre monastère, qu'il parut ardu au provincial de lutter seul contre tous; il changea donc d'avis et ne voulut plus consentir à cette nouvelle fondation. Il nous dit que les revenus proposés n'étaient ni sûrs ni suffisants, et que l'opposition à notre projet était trop grande. En tout cela, il semblait bien qu'il avait raison. Enfin, il rétracta sa promesse et le consentement qu'il avait d'abord donné. Comme nous croyions être venues à bout des plus grandes difficultés, notre peine fut bien vive. J'en eus surtout beaucoup de voir que le provincial nous était contraire, car son approbation m'aurait suffi pour me justifier aux yeux de tout le monde. Quant à ma compagne, on ne voulait plus lui donner l'absolution si elle ne renonçait à ce dessein, parce que, disait-on, elle était obligée de faire cesser le scandale.

Avant que notre provincial eût ainsi changé d'avis, et dans le temps où personne dans la ville ne voulant nous donner de conseil, on nous accusait de ne suivre que nos têtes, cette dame était allée trouver un religieux  de l'ordre de Saint-Dominique, grand serviteur de Dieu et très savant (Père Ibañez). Elle avait informé ce saint homme de toute l'affaire, lui disant ce qu'elle pouvait donner de son patrimoine pour la fondation; elle désirait beaucoup être aidée de ses lumières, car c'était l'homme le plus instruit qui fût alors dans la ville, et bien peu dans son ordre lui étaient supérieurs. De mon côté, je lui fis connaître tout notre dessein et quelques-uns des motifs qui nous déterminaient, mais sans lui parler des révélations que j'avais eues; je me contentai de lui dire les raisons naturelles qui nous faisaient agir, désirant qu'il ne prononçât que d'après cet exposé. Il demanda huit jours pour y réfléchir, et voulut savoir si nous étions résolues de suivre ses avis. Je lui répondis que oui; mais malgré cette réponse qui était, ce me semble, l'expression vraie de mes sentiments, je demeurais toujours dans une ferme assurance que l'affaire réussirait. La foi de ma compagne était plus vive que la mienne; rien de tout ce qu'on aurait pu lui dire n'aurait été capable de lui faire abandonner ce dessein. Quant à moi, je croyais, je le répète, qu'il ne pouvait manquer de réussir; mais, tout en regardant comme vraie la révélation que j'avais eue, je n'y ajoutais foi qu'autant qu'elle n'aurait rien de contraire à la sainte Écriture et aux lois de l'Église que nous sommes tenus de suivre. Si ce savant religieux eût dit que nous ne pouvions, sans offenser Dieu et sans blesser notre conscience, poursuivre ce dessein, il me semble que je m'en serais départie à l'heure même, et que j'aurais cherché d'autres voies pour le faire réussir. Le Seigneur ne me donnait pas d'autres lumières pour ma conduite. Ce grand serviteur de Dieu m'a avoué depuis qu'en acceptant de s'occuper de notre projet, il était bien déterminé à faire tout son possible pour nous empêcher de le réaliser. Il connaissait déjà le bruit que la chose avait fait dans la ville, et, comme à tout le monde, ce projet lui paraissait une folie. Il ajouta qu'un gentilhomme, ayant appris que nous l'avions consulté, lui avait envoyé dire de bien réfléchir à ce qu'il allait faire, et de ne nous seconder en aucune manière; mais qu'avant de nous répondre, ayant examiné l'affaire avec grand soin, considéré notre intention et la régularité que nous voulions établir dans ce nouveau monastère, il était demeuré persuadé que ce dessein était fort agréable à Dieu, et qu'il ne fallait pas y renoncer. Ainsi, il nous répondit que nous devions nous hâter de le mettre à exécution; il nous indiqua même la manière de nous y prendre et la conduite à tenir. Il nous dit encore que le revenu qu'on y affectait était insuffisant à la vérité, mais qu'il fallait bien donner quelque chose à la confiance en Dieu. Enfin, il s'offrait à répondre aux difficultés de tous ceux qui s'opposeraient à notre dessein. Depuis ce moment, en effet, il n'a jamais cessé de nous prêter son appui, comme je le dirai dans la suite.

Extrêmement consolées par cette réponse, nous ne le fûmes pas moins en voyant quelques personnes de sainte vie, qui auparavant nous étaient contraires, non seulement s'adoucir, mais nous donner même leur concours. De ce nombre était ce saint gentilhomme dont j'ai fait mention (François de Salcedo). Notre dessein lui semblait d'une perfection très relevée, attendu qu'il reposait tout entier sur le fondement de l'oraison; et si l'exécution avait à ses yeux de grandes difficultés et semblait comme impossible, il ne laissait pas de juger que Dieu pouvait bien en être l'auteur. Je ne doute pas que Notre Seigneur ne lui ait inspiré des sentiments si favorables, de même qu'à cet ecclésiastique auquel je m'étais d'abord adressée, et dont j'ai parlé plus haut (Maître Gaspar Daza). C'était un homme dont tout le monde admirait la vertu, et que Dieu avait visiblement établi dans cette ville pour le salut et la perfection d'un grand nombre d'âmes. Il m'aida beaucoup dans toute cette affaire.

Les choses en étaient là, grâce aux prières que l'on faisait pour nous, et nous avions acheté une maison. Elle était dans un site favorable, mais fort petite; c'est de quoi je n'avais nulle peine, parce que Notre Seigneur m'avait dit d'entrer comme je pourrais et que je verrais ensuite ce qu'il saurait faire. Et certes, je l'ai admirablement vu. Aussi, malgré la modicité du revenu, j'avais la fermeconviction que le divin Maître viendrait à notre secours par d'autres voies, et qu'il favoriserait notre entreprise.

CHAPITRE 33

Ainsi, l'affaire allait se conclure, et l'on était à la veille de passer le contrat, lorsque notre provincial changea d'avis. Ce fut, je crois, par une conduite toute particulière de la Providence, comme les suites l'ont montré. Le Seigneur, touché de tant de prières, devait rendre son œuvre plus parfaite en la faisant réussir d'une autre manière. Notre supérieur n'eut pas plus tôt retiré son consentement, que mon confesseur m'ordonna de ne plus penser à cette affaire; et Dieu sait avec quelle peine et au prix de quelles souffrances je l'avais conduite jusqu'à ce point! Dès qu'on apprit dans la ville que nous l'avions abandonnée, on se confirma dans la pensée que ce n'avait été qu'une rêverie de femmes; et les murmures redoublèrent contre moi, quoique je n'eusse rien fait que de l'avis du provincial.

J'étais très mal vue de tout mon monastère, pour avoir entrepris d'en établir un où la clôture serait mieux gardée. Les sœurs disaient que c'était leur faire affront; que rien ne m'empêchait de bien servir Dieu dans mon couvent, comme tant d'autres meilleures que moi; que je n'étais pas affectionnée à la maison, et que j'aurais mieux fait de lui procurer du revenu que de vouloir le porter ailleurs. Quelques-unes étaient d'avis qu'on me mit en prison; d'autres, en petit nombre, prenaient faiblement ma défense. Je sentais que celles qui m'étaient opposées avaient raison en bien des choses: je leur exposais quelquefois les motifs de ma conduite; mais, ne pouvant leur déclarer le principal, qui était le commandement que j'a vais reçu de Notre Seigneur, je ne savais que faire, et d'ordinaire je gardais le silence. D'autres fois, Dieu m'accordait la très grande grâce de n'éprouver de tout cela aucune inquiétude. Je me désistai donc de mon entreprise avec autant de facilité et de contentement que si elle ne m'eût rien coûté. Nul ne pouvait croire qu'il en fût ainsi, pas même les personnes d'oraison avec qui je traitais. On s'imaginait, au contraire, que j'en étais extrêmement peinée et confuse; et mon confesseur lui-même était dans cette pensée. Pour moi, comme je croyais avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour mettre à exécution ce que Notre Seigneur m'avait commandé, il me semblait que je n'étais pas obligée à davantage; je demeurais donc tranquille et contente dans le monastère où j'étais, toujours fermement convaincue que ce dessein s'exécuterait, quoique je ne visse ni quand ni par quel moyen cela pourrait être.

Cependant je fus vivement affligée d'un reproche que me fit mon confesseur, comme si, dans cette affaire, j'avais agi contre sa volonté. Notre Seigneur voulait sans doute ajouter à tant d'autres peines celle qui devait m'être le plus sensible. Au milieu de cette multitude de persécutions, lorsque mon confesseur aurait dû, ce semble, me consoler, il m'écrivit que je devais enfin reconnaître, par ce qui venait d'arriver, que mon projet n'était qu'une rêverie; qu'instruite par cette leçon, je ne devais plus à l'avenir penser à de telles entreprises ni même parler de celle-là, puisque je voyais le scandale qui en était résulté; et d'autres choses semblables, faites pour donner de la peine. Cette lettre m'affligea plus que tout le reste ensemble; je craignis qu'à mon occasion et par ma faute, Dieu n'eût été offensé; il me, vint, encore à l'esprit que si ces visions étaient fausses, toute mon oraison n'était qu'une chimère, et que j'étais moi-même bien abusée et bien misérable. Ces alarmes me serrèrent tellement le cœur, que j'en étais toute troublée et dans une incroyable affliction. Mais Notre Seigneur, qui ne m'avait jamais manqué dans toutes ces peines dont j'ai fait le récit, me donnait fort souvent des consolations et des encouragements qu'il n'est pas nécessaire de rapporter ici. Dans l'occasion dont je parle, il me dit de ne point m'affliger, que loin de l'avoir offensé, je lui avais rendu un grand service; je devais exécuter ce que mon confesseur me commandait, en gardant maintenant le silence sur cette affaire, jusqu'à ce qu'il fût temps de la reprendre.

Ces paroles répandirent tant de calme et de joie dans mon âme, que je ne comptai plus pour rien la persécution soulevée contre moi. Notre Seigneur me fit connaître alors le prix immense des peines et des persécutions que l'on souffre pour son service; car, sans parler de tant d'autres précieux avantages que j'en retirais, je vis dès cette époque mon amour pour Dieu prendre des accroissements tels, que j'en étais saisie d'étonnement; et voilà l'origine de ce désir des souffrances que je ne puis maîtriser. Tandis que je jouissais d'un si grand bonheur, on se figurait que j'étais tout abattue; il en eût été ainsi, je l'avoue, si Notre Seigneur ne m'eût soutenue et favorisée par des grâces si extraordinaires. C'est alors que s'accrurent ces transports d'amour de Dieu et ces ravissements dont j'ai parlé; mais je gardais pour moi le secret de ces faveurs, sans le communiquer à personne.

Ce saint religieux dominicain (le Père Ibañez) persistait à croire comme moi que la fondation aurait lieu. Me voyant fermement résolue à ne plus m'en mêler pour ne pas aller contre les ordres de mon confesseur, il s'en occupait de concert avec cette dame, mon amie, que Dieu m'avait associée dans cette œuvre; ils écrivirent à Rome, et ils ne négligeaient rien pour en venir à l'exécution.

Le démon parvint, de son côté, à faire savoir que j'avais eu sur cela quelque révélation; ce bruit se communiquant d'une personne à l'autre, on vint me dire avec grand effroi que les temps étaient fâcheux, qu'on pourrait bien intenter quelque accusation contre moi, et me dénoncer aux inquisiteurs. L'avis me parut plaisant, et je ne pus m'empêcher d'en rire; car j'étais sûre de mes dispositions intérieures pour tout ce qui regarde la foi, et je me sentais prête à donner mille fois ma vie, non seulement pour chacune des vérités de l'Écriture sainte, mais encore pour la moindre des cérémonies de l'Église. Ma réponse fut donc que sur ce point on pouvait être sans crainte; mon âme serait en bien mauvais état si j'avais quelque chose à redouter de l'inquisition; si j'en avais le moindre soupçon, j'irais moi-même me présenter pour être examinée; mais si l'on m'accusait faussement, Notre Seigneur saurait me justifier et faire tourner l'accusation à mon avantage.

Je rendis compte de ceci à ce père dominicain, notre ami dévoué, et si savant que je pouvais être bien tranquille en suivant ses avis. Je lui fis connaître en même temps, avec le plus de clarté qu'il me fut possible, toutes les visions que j'avais eues, ma manière d'oraison, et les grâces extraordinaires que Dieu me faisait; je le suppliai de tout examiner avec attention, de me dire ensuite s'il y trouvait quelque chose de contraire à l'Écriture sainte, et ce qu'il en pensait lui-même. Il me rassura beaucoup; et j'ai lieu de croire que cette communication fut aussi très utile à son âme. Car, bien qu'il fût déjà excellent religieux, il s'adonna dès ce moment beaucoup plus à l'oraison. Pour s'y exercer plus librement, il se retira dans un monastère de son ordre, bâti en un endroit fort solitaire. Il y avait passé plus de deux ans, lorsque, à son grand regret, l'obéissance vint l'en arracher, les besoins de l'ordre appelant ailleurs un homme d'un tel mérite. Son éloignement, qui me privait d'un si grand secours, me fut très sensible; néanmoins je n'y mis aucun obstacle, sachant le profit qu'il devait en retirer; car Notre Seigneur, me voyant fort affligée de son départ, m'avait dit de me consoler et de n'en avoir point de peine, parce qu'il marchait sous la conduite d'un bon guide. En effet, il était à son retour si avancé dans la perfection et dans les voies intérieures, qu'il me disait que pour rien au monde il ne voudrait n'avoir pas été dans cette solitude. Je pouvais en dire autant de mon côté; car si auparavant il ne me rassurait et ne me consolait que par les lumières de la science acquise, depuis son retour, il le faisait encore par une grande expérience des choses spirituelles, et en particulier des grâces surnaturelles. Notre Seigneur, qui voulait la fondation de ce monastère, nous ramena ce saint religieux, juste au moment où son concours nous était nécessaire pour consommer notre entreprise.

Je me renfermai durant cinq ou six mois dans un silence absolu, m'interdisant toute démarche et même toute parole sur cette affaire. Notre Seigneur, dans cet intervalle, ne m'en dit jamais rien. Je n'en comprenais pas la cause, mais je ne pouvais m'ôter de l'esprit que ce dessein s'accomplirait. Au bout de ce temps, le recteur du collège de la compagnie de Jésus (Père Denys Vasquez) ayant quitté cette ville, Notre Seigneur lui substitua dans cette charge un homme profondément versé dans les voies spirituelles, et qui, à un grand courage et à un excellent esprit, joignait les lumières de la science (Gaspar de Saint Lazare). Un tel secours m'était alors bien nécessaire; car mon confesseur dépendant du recteur, et tous ceux de la Compagnie se faisant un devoir rigoureux de ne rien entreprendre sans l'avis de leur supérieur, il en résultait que bien qu'il eût une parfaite connaissance de mes dispositions et un grand désir de me faire avancer à grands pas, il n'osait néanmoins décider sur certaines choses, et il avait bien des raisons d'agir de la sorte. D'un autre côté, mon âme se sentait comme emportée par l'impétuosité de ses transports; je souffrais beaucoup de la voir ainsi liée par mon confesseur; cependant je ne m'écartais en rien de ce qu'il me commandait.

Étant un jour dans une profonde affliction, parce qu'il me semblait que ce père n'ajoutait pas foi à mes paroles, Notre Seigneur me dit de ne point m'affliger, que cette peine finirait bientôt. Ces paroles me causèrent une vive allégresse, dans la pensée qu'elles annonçaient ma mort prochaine, et je ne pouvais me les rappeler sans une grande joie. Mais je ne tardai pas à voir clairement que c'était de l'arrivée du recteur mentionné plus haut que le divin Maître entendait parler, car il ne fut pas plus tôt venu, que cette peine cessa, sans que je l'aie jamais éprouvée depuis. En voici la raison: loin de vouloir restreindre la liberté du père ministre qui était mon confesseur, le nouveau recteur lui dit au contraire de me consoler, l'assurant qu'il n'y avait rien à craindre, et de ne plus me conduire par une voie si resserrée, mais de laisser agir en liberté l'esprit de Dieu dans mon âme; car quelquefois, au milieu des grands transports qui la saisissaient, il semblait qu'elle pouvait à peine respirer.

Ce recteur vint me voir. Je devais, d'après l'ordre de mon confesseur, lui ouvrir mon âme avec toute la liberté et toute la clarté possibles. D'ordinaire, j'éprouvais une extrême répugnance pour ces sortes d'ouvertures; il n'en fut pas de même cette fois: en entrant dans le confessionnal, je sentis dans l'intime de mon âme un je ne sais quoi, que je ne me souviens point d'avoir jamais senti, ni auparavant, ni depuis, pour nulle autre personne. Je ne saurais représenter ni faire comprendre par aucune comparaison de quelle manière cela se passait: ce fut une joie spirituelle, et une vue intérieure que cet homme de Dieu me comprendrait, et qu'il y avait du rapport entre son âme et la mienne. C'était là pour moi un mystère; si auparavant je lui eusse parlé, ou si l'on m'eût fait de lui de grands éloges, la joie que j'éprouvais, en voyant qu'il me comprendrait, n'aurait eu rien d'étonnant; mais entre lui et moi aucune parole n'avait été échangée, et personne ne m'avait parlé de lui. J'ai parfaitement reconnu depuis que je ne m'étais pas trompée, mon âme ayant sous tous les rapports tiré un très grand profit des communications que j'eus avec lui. Il dirige parfaitement les âmes déjà avancées dans les voies de Dieu; il ne se contente point de les faire marcher pas à pas, il les fait courir. Dieu lui a accordé, entre autres dons, un talent très particulier pour les porter à la mortification et à un détachement universel des choses de ce monde. Je n'eus pas plus tôt commencé à traiter avec lui, que je compris sa manière d'agir; je vis que c'était une âme pure, sainte, et qui avait reçu du Seigneur une grâce toute spéciale pour discerner les esprits. Grande fut donc ma consolation.

Il y avait peu de temps que j'étais en relation avec ce père, lorsque Notre Seigneur commença à me presser de reprendre l'affaire de la fondation. Il me chargea d'en dire les raisons et de faire part de certaines particularités au recteur et à mon confesseur, afin qu'ils ne m'en détournassent pas. Quelques-unes, de ces raisons leur inspirèrent des craintes, principalement au recteur, qui, considérant avec soin et attention tout ce qui s'était passé, n'avait jamais douté que ce dessein ne vint de Dieu.

Enfin, pour bien des motifs, ils n'osèrent ni l'un ni l'autre me détourner de poursuivre mon entreprise, et mon confesseur me permit de nouveau de m'y employer de tout mon pouvoir [10]. Mais mon pouvoir était fort petit, et me trouvant presque seule, je ne pouvais m'empêcher de voir clairement les peines que j'allais rencontrer. Il fut convenu entre nous de conduire l'affaire dans le plus grand secret. Dans ce dessein, je priai l'une de mes sœurs (Jeanne de Ahumada), qui ne demeurait pas dans la ville, d'acheter la maison, et de la faire arranger comme si c'eût été pour elle; quant à l'argent, il plut au Seigneur de nous l'envoyer par des voies qu'il serait trop long de rapporter [11]. En tout ceci, je veillais à ne rien faire contre l'obéissance; mais je savais que, si j'en parlais à mes supérieurs, tout serait perdu, comme la première fois, et même qu'il adviendrait pire encore.

Il est incroyable combien j'eus de peines à essuyer, soit pour me procurer de l'argent, soit pour trouver la maison, traiter du prix, et la faire accommoder. Je portais le poids de tout, quoique ma compagne fît ce qu'elle pouvait pour me soulager; mais ce qu'elle pouvait était si peu de chose que ce n'était presque rien. Elle prêtait seulement son nom et son entremise; tout le reste retombait sur moi, et je ne comprends pas aujourd'hui comment j'ai pu y résister. Quelquefois, tout affligée, je disais à Notre Seigneur: Mon divin Maître, pourquoi me commandez-vous des choses qui semblent impossibles? Encore, toute femme que je suis, si j'avais la liberté!. Mais liée en tant de manières, sans argent, et sans savoir où en trouver pour le bref et pour tout le reste, que puis-je faire, Seigneur?

Un jour, dans l'impuissance de rien donner à certains ouvriers, je ne savais plus que devenir: saint Joseph, mon véritable père et protecteur, m'apparut, et me dit de ne point craindre de faire marché avec eux; j'aurais de quoi les payer. J'obéis, sans avoir un denier dans ma bourse, et Notre Seigneur y pourvut d'une manière qui étonna ceux qui le surent.

La maison me paraissait tellement petite, que je désespérais d'y établir un couvent. Je voulais en acheter une autre, également fort petite, qui était adjacente, et dont nous aurions fait l'église; mais je n'avais pas de quoi, et je ne savais comment m'y prendre pour y réussir. Un jour, au moment où je venais de communier, Notre Seigneur me dit: « Je t'ai déjà commandé d'entrer comme tu pourras ». Puis, par forme d'exclamation, il ajouta: « O cupidité du genre humain, qui as peur que la terre même te manque! Combien de fois ai-je dormi au serein, pour n'avoir pas où me retirer! » Effrayée de ce juste reproche, je dirigeai mes pas vers la maisonnette, j'en pris le plan, et je trouvai qu'on pouvait y établir un monastère, quoique bien petit. Sans plus penser à acheter une autre maison, je fis arranger celle-là grossièrement et sans recherche, me contentant qu'on y pût vivre et qu'elle ne fût pas malsaine, ce à quoi il faut toujours prendre garde [12].

Le jour de la fête de sainte Claire (le 12 août 1561), comme j'allais communier, cette sainte m'apparut tout éclatante de beauté; elle me dit de poursuivre avec courage ce que j'avais commencé, et qu'elle m'assisterait. Je conçus une grande dévotion pour elle, et j'ai vu par les effets la vérité de sa promesse: car un monastère de son ordre, qui est proche du nôtre, nous aide à vivre; et, ce qui est beaucoup plus important, elle a peu à peu conduit mon désir à une si grande perfection, que l'on pratique dans cette nouvelle maison la pauvreté qui s'observe dans les siennes. Nous vivons d'aumônes, et il ne m'en a pas peu coûté pour faire confirmer ce point par l'autorité du Saint-Père, de telle sorte qu'on n'y puisse contrevenir ni nous imposer jamais des revenus [13]C'est sans doute aux prières de cette bienheureuse sainte que nous sommes encore redevables de la fidélité avec laquelle la divine Majesté nous procure le nécessaire, sans que nous demandions rien à perso ne. Que le Seigneur soit béni de tout! Amen.

A la même époque, le jour de l'Assomption de Notre Dame, étant dans l'église d'un monastère du glorieux saint Dominique [14], je pensais aux nombreux péchés que j'y avais autrefois confessés, et à certaines circonstances de ma vie imparfaite. Je fus tout à coup saisie d'un si grand ravissement que je me trouvai presque hors de moi-même. Je m'assis, et il me semble que je ne pus voir élever la sainte hostie, ni être attentive à la messe, ce qui me laissa du scrupule. En cet état, il me sembla que je me voyais revêtir d'une robe éblouissante de blancheur et de lumière; je ne distinguai pas d'abord par qui, mais bientôt j'aperçus Notre-Dame à mon côté droit, et mon père saint Joseph à mon côté gauche, qui m'en revêtaient; je compris que j'étais purifiée de mes péchés. Étant donc revêtue de cette robe et toute inondée de délices et de gloire, il me sembla que Notre-Dame me prenait les mains. Elle me dit que je lui causais un grand plaisir par ma dévotion au glorieux saint Joseph; je devais croire que mon dessein concernant la fondation s'exécuterait; Notre Seigneur ainsi qu'elle et saint Joseph seraient très honorés dans ce monastère; je ne devais pas craindre de jamais voir d'affaiblissement sur ce point, quoique je me misse sous une obéissance qui n'était pas de mon goût, parce qu'elle et son glorieux Époux nous protégeraient. Son Fils nous avait déjà promis d'être toujours au milieu de nous; et, pour gage de la vérité de sa divine promesse, elle me faisait don de ce joyau.

En achevant ces paroles, elle me parut mettre à mon cou un collier d'or très beau, d'où pendait une croix d'une valeur inestimable. Cet or et ces pierreries différaient infiniment de tout ce que l'œil voit ici-bas; et l'imagination même ne saurait rien concevoir qui approche d'une telle beauté. Il était également impossible de comprendre de quel tissu était cette robe, et de donner la moindre idée de sa blancheur éclatante: à côté d'elle, toute la blancheur d'ici-bas est, pour ainsi parler, noire comme de la suie. Notre-Dame était d'une ravissante beauté; je ne pus néanmoins rien saisir de particulier dans ses traits; je vis seulement en général la forme de son visage. Elle était vêtue de blanc, dont l'éclat, quelque extraordinaire qu'il fût, réjouissait la vue au lieu de l'éblouir. Je ne vis pas si clairement saint Joseph; il m'était présent néanmoins, mais comme on l'est dans ces visions où nulle image ne frappe l'âme, et dont j'ai parlé plus haut. Il me sembla que la très sainte Mère de Dieu était dans toute la fleur de la jeunesse. Après qu'ils eurent passé quelques moments avec moi, versant dans mon âme une gloire et un bonheur qu'elle n'avait pas encore sentis, et dont elle eût voulu jouir sans fin, il me sembla les voir remonter au ciel, accompagnés d'une grande multitude d'anges. Je me trouvai par leur absence dans une extrême solitude; mais je goûtais une consolation si pure, mon âme se sentait si élevée, si recueillie en Dieu, si attendrie, que je fus quelque temps comme hors de moi, sans pouvoir faire aucun mouvement, ni proférer une parole. J'en demeurai transportée du désir de me consumer tout entière pour la gloire de Dieu. Tout cela se passa de telle sorte et produisit en moi de si grands effets, que jamais je n'ai pu douter que cette vision ne vînt de lui, malgré tous mes efforts pour me persuader le contraire. Elle me laissa extrêmement consolée et dans une grande paix.

Ce que la Reine des anges me dit sur l'obéissance venait de ce que j'avais de la peine à me soustraire à celle de mon ordre. Cependant Notre Seigneur m'avait dit qu'il ne convenait point de soumettre le monastère aux religieux, me donnant même à connaître les raisons pour lesquelles il ne convenait en aucune manière de le faire. Il m'avait ordonné d'envoyer à Rome par une certaine voie qu'il m'indiqua aussi, m'assurant qu'il nous en ferait venir une réponse favorable. Cet ordre ayant été fidèlement exécuté, tout réussit au gré de nos désirs; mais si nous n'avions pas suivi ce parti, jamais nous n'aurions vu le terme d'une pareille négociation.

Ce qui est arrivé depuis a fait voir combien il était important de nous mettre sous l'obéissance de l'évêque [15]; mais je ne le connaissais pas alors, et je ne savais pas quel supérieur nous trouverions en lui. Notre Seigneur a voulu qu'il fût non seulement plein de bonté, mais encore tel qu'il nous le fallait pour soutenir cette petite maison au milieu de la grande tempête dont j'ai à parler, et pour la mettre dans l'état où elle est aujourd'hui. Béni soit Celui qui a tout conduit si heureusement! Amen.

CHAPITRE 34

Malgré mes soins pour tenir la chose secrète, tout ne put se faire avec tant de mystère que quelques personnes n'en eussent connaissance; les unes y croyaient, les autres refusaient d'y croire. Je craignais beaucoup que mon provincial, à la moindre parole qu'on lui en dirait à son arrivée, ne me défendit de poursuivre mon dessein; car, à l'instant même, j'aurais tout abandonné. Voici de quelle manière Notre Seigneur y pourvut.

Dans une grande ville (Tolède), distante de plus de vingt lieues de celle où j'étais, une dame de qualité venait de perdre son mari, et son extrême affliction l'avait réduite en tel état, que l'on craignait pour sa santé. On lui parla de cette chétive pécheresse, et le divin Maître permit qu'on lui dît du bien de moi pour d'autres biens qui devaient en résulter [16].

Cette dame, d'une naissance très illustre, connaissait beaucoup notre provincial. Elle apprit que les sorties étaient autorisées dans notre monastère, et Notre Seigneur lui inspira un si grand désir de me voir, dans l'espérance de trouver consolation auprès de moi, qu'il ne fut pas en son pouvoir d'y résister. Soudain elle fit toutes les démarches possibles pour m'avoir chez elle, et en écrivit au provincial qui était alors fort éloigné d'elle. Celui-ci m'envoya un ordre, en vertu de la sainte obéissance, de partir sans retard avec une religieuse de mes compagnes. Sa lettre m'arriva la veille de Noël au soir. J'éprouvai quelque trouble et une peine excessive de voir que la bonne opinion conçue de moi était la cause de ce voyage, car, connaissant toute ma misère, cette pensée m'était insupportable.

Tandis que je me recommandais instamment à Dieu, je fus saisie d'un grand ravissement, qui dura tout le temps ou presque tout le temps des matines. Notre Seigneur me dit de partir, et de ne pas écouter les avis des autres, parce que peu me conseilleraient sans témérité. Il ajouta que j'aurais à souffrir dans ce voyage, mais que mes souffrances tourneraient à sa gloire; il convenait pour l'affaire du monastère que je fusse absente jusqu'à la réception du bref, parce que le démon avait ourdi une grande trame pour l'arrivée du provincial, mais je ne devais rien craindre, car il m'aiderait. Je restai très consolée et encouragée. Le recteur du collège de la Compagnie (Gaspar de Salazar), auquel je rapportai ceci, m’assura qu'aucun motif ne pouvait me dispenser de partir. D'autres me disaient, au contraire, de m'en bien garder; que c'était une invention du démon pour me nuire, et que je devais en écrire à mon provincial. J'obéis au père recteur, et m'appuyant sur ce que Notre Seigneur m'avait dit dans l'oraison, je partis sans crainte [17], mais avec une confusion extrême, en voyant à quel titre on me faisait venir, et combien on se trompait sur mon compte. C'est ce qui me portait à conjurer plus instamment mon divin Maître de ne pas m'abandonner. Je puisais une grande consolation dans la pensée qu'il y avait dans la ville où j'allais une maison de religieux de la compagnie de Jésus; car il me semblait qu'en me soumettant, là comme ici, à ce qu'ils m'ordonneraient, j'y serais avec quelque sûreté.

Il plut à Notre Seigneur de faire éprouver à cette dame tant de consolation auprès de moi, qu'elle commença aussitôt à se porter beaucoup mieux. Son âme se dilatait de jour en jour. Ce changement frappa d'autant plus, que l'excès de sa douleur l'avait réduite, comme je l'ai dit, à un état déplorable. Le divin Maître accordait, sans doute, cette faveur aux prières redoublées que faisaient pour moi plusieurs personnes de piété que je connaissais.

Cette dame avait une très grande crainte de Dieu, et elle était si vertueuse, que sa foi et sa religion suppléaient à ce qui me manquait. Elle me prit en grande affection, et ses bontés à mon égard faisaient que je l'aimais beaucoup; mais tout en quelque sorte me devenait une croix: les attentions qu'on avait pour moi m'étaient un supplice, l'estime dont j'étais l'objet m'inspirait de vives craintes. Je veillais sans cesse sur mon âme, sans oser la perdre de vue un seul instant. Notre Seigneur, de son côté, veillait sur moi, et durant mon séjour chez cette dame, il me fit de très grandes grâces: ces grâces me donnèrent une liberté extraordinaire et un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre; plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus j'en découvrais le néant. Ainsi, en conversant chaque jour avec des femmes d'une naissance si illustre que j'aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais aussi libre que si j'avais été leur égale.

Je tirai de tout cela un grand profit spirituel, et je le disais à cette dame. Je ne tardai pas à reconnaître qu'elle était femme, et sujette comme moi aux passions et aux faiblesses. Je vis combien il faut faire peu de cas des grandeurs, puisque plus on est élevé, plus on a de soucis et de peines. La seule sollicitude de soutenir la dignité de sa condition ne laisse pas vivre un moment en repos. On mange hors de temps et de règle, parce que tout doit aller selon l'état et non selon le tempérament; et très souvent, dans le choix des mets, il faut écouter son rang plutôt que son goût. De tout cela je pris en souveraine horreur le désir d'être grande dame. Dieu me garde, au reste, de manquer au respect que méritent celles qui occupent ce rang! Quoique celle-ci soit une des premières du royaume, je crois qu'il y en a peu de plus humbles, et cette humilité s'allie chez elle à une admirable franchise de caractère. Je ne pouvais néanmoins voir sans compassion en combien de circonstances elle immolait ses goûts, pour soutenir la dignité de son rang. Ses officiers et ses domestiques étaient bons; mais enfin, jusqu'à quel point pouvait-elle s'y confier? Il ne fallait point parler à l'un plus qu'à l'autre, sous peine de voir ce témoignage de faveur exciter la jalousie de tous les autres. Certes, c'est là une servitude; et, selon moi, un des mensonges du monde est de qualifier du nom de seigneurs ces personnes qui sont esclaves en tant de manières.

Pendant mon séjour dans cette maison, tous ceux qui l'habitaient s'avancèrent, par la grâce de Dieu, dans son service [18]. Je ne pus néanmoins échapper à certains ennuis, et à l'envie de quelques personnes, jalouses de l'affection que cette dame me témoignait; elles s'imaginaient peut-être que j'avais en vue un intérêt humain. Dieu permit que ces choses et d'autres encore m'apportassent quelque peine, pour m'empêcher de me laisser éblouir par tant d'égards dont j'étais entourée; et par cette conduite, il fit que mon âme tira profit de tout.

Il arriva alors en cette ville un religieux de haute naissance, avec lequel j'avais traité un certain nombre de fois plusieurs années auparavant (Père Garcia de Tolède). Comme j'entendais un jour la messe dans un monastère de son ordre, voisin de la maison où j'étais, l'ardeur avec laquelle je souhaitais qu'il fût un grand serviteur de Dieu, m'inspira le désir de connaître la disposition intérieure de son âme. Ainsi, étant déjà recueillie dans l'oraison, je me levai pour aller lui parler. Mais considérant ensuite de quoi je me mêlais, et craignant de perdre mon temps, je me rassis; cela m'arriva, ce me semble, par trois fois. Enfin le bon ange fut plus fort que le mauvais: je fis appeler ce religieux, et il vint me parler au confessionnal. Comme il y avait plusieurs années que nous ne nous étions vus, nous commençâmes par nous demander réciproquement les particularités de notre vie. Je fus la première à lui déclarer que la mienne avait été remplie de grandes souffrances d'âme. Il me pressa vivement de les lui faire connaître; je lui répondis qu'elles étaient de nature à rester secrètes, et que je ne pouvais les lui dire. Il me répliqua que puisque ce père dominicain dont j'ai parlé (Père Pierre Ibañez), et qui était son intime ami, les savait, il ne les lui cacherait pas, et qu'ainsi je ne devais pas lui en faire mystère. La vérité est qu'il ne fut ni en son pouvoir de ne pas continuer ses instances, ni au mien de ne pas céder à ses désirs.

D'ordinaire, de telles ouvertures me causaient beaucoup d'ennui et de honte: je n'en éprouvai pas l'ombre avec lui, non plus qu'avec le recteur du collège de la Compagnie dont j'ai parlé (Gaspar de Salazar). Ce fut au contraire pour moi une consolation très vive. Je lui déclarai sous le sceau de la confession tout ce qu'il souhaitait savoir. J'avais toujours eu une haute idée de ses lumières, mais il me parut alors plus habile que jamais. Je ne pouvais me lasser de considérer les merveilleux talents et les excellentes dispositions naturelles qu'il avait pour servir utilement les âmes, s'il se donnait à Dieu sans réserve. Car depuis quelques années, je dois le dire, je ne saurais rencontrer une personne dont les heureuses qualités me charment, que je ne me sente soudain pressée d'un violent désir de la voir tout à Dieu, et cela avec une telle ardeur que je ne puis y résister. Sans doute, je forme ce désir pour tout le monde; mais pour ces personnes que j'apprécie particulièrement, je le sens si impétueux, que je ne puis m'empêcher d'importuner sans cesse le divin Maître en leur faveur. C'est ce qui m'arriva à l'égard de ce religieux. Il me pria de le recommander instamment à Notre Seigneur; mais il n'avait pas besoin de me le dire, attendu qu'il m'eût été impossible de faire autrement.

En le quittant, je me retirai dans l'endroit solitaire où j’avais coutume de faire oraison. Là, profondément recueillie, je commençai, comme je le fais très souvent, à m'adresser à Notre Seigneur avec le plus grand abandon, et du style d'une personne qui, étant hors d'elle-même, ne sait pas ce qu'elle dit. Car alors, c'est l'amour qui parle; l'âme est dans un tel transport, qu'elle n'aperçoit plus la distance qui la sépare de celui auquel elle s'adresse; elle se voit aimée de son Dieu, et cette vue fait qu'elle s'oublie elle-même; s'imaginant être tout en lui, et ne faire qu'un avec lui sans ombre de division, elle dit des folies. Ainsi, je me souviens qu'après avoir demandé au divin Maître, avec beaucoup de larmes, d'enchaîner sans réserve à son service ce religieux que j'avais toujours estimé bon, mais que je voulais voir parfait, je lui dis sans détour: Seigneur, vous ne devez point me refuser cette grâce; considérez que c'est là un excellent sujet pour être de nos amis.

O bonté, ô condescendance infinie de Dieu! Il parait bien qu'il ne prend pas garde aux paroles, mais qu'il considère seulement les désirs et l'amour qui les dictent. Et il souffre qu'une pécheresse comme moi parle avec tant de hardiesse à sa Majesté! Qu'il en soit à jamais béni!

Le soir même de ce jour, pendant les heures que je donnais à l'oraison, je me souviens que je me trouvai saisie d'une accablante tristesse. Elle était causée par la crainte d'être dans l'inimitié de mon Dieu, et l'impossibilité de savoir si j'étais ou non en état de grâce; non que j'eusse la curiosité de l'apprendre, mais parce que je désirais mourir pour ne plus me voir dans une vie, où je n'étais pas sûre de n'être pas morte. De toutes les morts, la plus cruelle pour moi était cette pensée que peut-être j'avais offensé mon Dieu. Sous l'étreinte de cette peine, toute transportée d'amour et fondant en larmes, je suppliais mon divin Maître de vouloir me préserver d'un tel malheur. Il me fut dit alors que je pouvais bien me consoler, et être certaine que j'étais en état de grâce, car un si grand amour de Dieu, des faveurs aussi extraordinaires que celles qu'il me faisait, et des sentiments tels que ceux qu'il me donnait, ne pouvaient compatir avec le péché mortel.

Quant à la grâce que j'avais demandée pour ce religieux, j'avais la confiance qu'elle lui serait accordée. Notre Seigneur me chargea de lui dire de sa part certaines paroles. Cela me mit en grande peine, parce que je ne savais comment m'y prendre; d'ailleurs, il m'en coûte toujours beaucoup d'avoir à transmettre à un autre des paroles de ce genre, surtout quand j'ignore comment elles seront reçues et si l'on ne se moquera point de moi. Un tel message me jetait donc dans une étrange angoisse. Enfin, voyant si clairement que Dieu voulait cela de moi, je lui promis, à ce qu'il me semble, de n'y pas manquer, mais à cause de la grande confusion que j'en éprouvais, je mis ces paroles par écrit et les donnai à ce religieux. L'impression qu'elles firent sur lui montra bien d'où elles venaient: il résolut de s'adonner désormais à l'oraison de la manière la plus sérieuse, sans toutefois en venir à l'exécution à l'instant même.

Comme Notre Seigneur le voulait tout à lui, il se servait de moi pour lui dire certaines vérités qui, à mon insu et à son grand étonnement, répondaient aux besoins les plus intimes de son âme; il le disposait sans doute en même temps à croire que ces avis émanaient de lui. De mon côté, malgré toute ma misère, je suppliais le divin Maître de l'attirer entièrement à lui, et de lui donner de l'horreur pour tous les biens et les contentements de cette vie. Qu'il soit béni à jamais d'avoir si pleinement exaucé ma prière! Toutes les fois qu'à partir de cette époque ce religieux s'est entretenu avec moi, sa parole m'a laissée comme ravie; si je n'avais vu de mes yeux ses admirables progrès, j'hésiterais à croire que Dieu lui ait fait en si peu de temps de si grandes grâces. Il est habituellement si absorbé en Dieu, qu'il parait mort à toutes les choses de la terre. Je prie la divine Majesté de le soutenir toujours de sa main. S'il travaille à se perfectionner de plus en plus, comme la profonde connaissance qu'il a de lui-même me donne sujet de l'espérer, il sera un des plus remarquables serviteurs de Dieu, et il rendra des services signalés aux âmes, par l'expérience qu'il a si promptement acquise des choses spirituelles.

Cette expérience est un don du Seigneur, qu'il accorde quand il lui plait et comme il lui plaît; le temps et les services n'y font rien. Je ne nie pas qu'ils ne puissent y contribuer beaucoup, mais je dis que souvent Dieu, dans l'espace d'un an, élève certaines âmes à une plus haute contemplation que d'autres en vingt années. Lui seul en sait la raison. C'est une erreur de croire que le temps puisse nous faire comprendre ce que nous ne pouvons savoir absolument que par l'expérience. Ainsi, il ne faut point s'étonner si plusieurs se trompent, en voulant prononcer sur la spiritualité sans être spirituels. Je ne dis pas qu'un savant qui n'est pas dans ces voies ne puisse conduire les âmes qui y sont, pourvu que dans les choses ordinaires, tant intérieures qu'extérieures, il se règle d'après les lumières de la raison, et que pour les surnaturelles, il se conforme à l'Écriture sainte. Pour le reste, qu'il ne se mette pas la tête à la torture, et ne se flatte pas d'entendre ce qu'il n'entend point. Qu'il se garde d'étouffer les attraits extraordinaires dans les âmes: elles ont dans ces voies un plus grand maître qui les régit, et elles ne sont point sans supérieur. Il doit, au lieu de s'en étonner et de considérer cela comme impossible, se souvenir que tout est possible à Dieu, ranimer sa foi, et s'humilier en voyant que, dans cette science, Notre Seigneur donne peut-être à une pauvre petite vieille plus de lumière qu'à lui, malgré toute sa doctrine. Par ces sentiments d'humilité, il procurera plus de bien aux âmes qu'il conduit, et à lui-même, que s'il faisait le contemplatif, ne l'étant pas. Je le répète, si le directeur n'a pas d'expérience, et s'il n'a une profonde humilité pour reconnaître que ces choses sont au-dessus de sa portée et que cependant elles ne sont pas impossibles, il gagnera peu pour son propre compte, et donnera encore moins à gagner aux âmes soumises à sa conduite. Mais s'il est vraiment humble, il ne doit pas craindre que Dieu permette qu'il se trompe ni qu'il trompe les autres.

Comme ce religieux a sur bien des points, par la grâce de Notre Seigneur, cette humilité dont je parle, il s'est efforcé d'apprendre par l'étude tout ce qui, en cette matière, peut s'acquérir par cette voie. Il est en effet très savant; et ce qu'il n'entend pas, faute d'expérience, il le demande à ceux qui en ont. Dieu lui a aussi donné une foi très vive: il a fait ainsi de grands progrès, et en a fait faire à quelques âmes, du nombre desquelles est la mienne. Le divin Maître, voyant les peines qui m'attendaient, et devant appeler à lui quelques-uns de mes guides spirituels, a voulu, dans sa bonté, m'en donner d'autres pour alléger mes épreuves, et pour me faire un très grand bien. Il a tellement changé celui dont je parle, qu'il ne se reconnaît pour ainsi dire plus lui-même. Il lui a enlevé les infirmités qu'il avait, et lui a donné des forces pour faire pénitence; le courage dont il l'a rempli pour entreprendre toutes sortes de bonnes œuvres, et d'autres signes encore, montrent manifestement une vocation très particulière: que sa souveraine Majesté en soit louée à jamais! Je crois que tous ces avantages lui sont venus des grâces que Notre Seigneur lui a faites dans l'oraison. Ces faveurs sont réelles, et non pas apparentes. Dieu a voulu qu'on ait pu le constater en plusieurs épreuves, dont il est sorti bien instruit de l'avantage qu'apportent les persécutions. J'espère de la divine bonté qu'il sera l'instrument d'un très grand bien, non seulement pour quelques membres de son ordre, mais pour l'ordre entier: déjà même on commence à s'en apercevoir.

Dans des visions très élevées que j'ai eues, Notre Seigneur m'a dit des choses admirables de lui, du père recteur de la compagnie de Jésus (Gaspar de Salazar)et de deux autres religieux de l'ordre de Saint-Dominique: sur l'un de ces derniers il m'a révélé certaines choses importantes que l'on a vues depuis s'accomplir, et qui ont mis au grand jour sa haute vertu.

J'ai néanmoins reçu, sur le compte de celui dont je parle en ce chapitre, un plus grand nombre de lumières. Je veux rapporter ici un fait qui le concerne.

Étant un jour au parloir avec lui, mon âme vit la sienne brûler d'un tel amour de Dieu, que j'en étais presque hors de moi. J'étais ravie à la vue de l'état sublime auquel ce grand Dieu l'avait si promptement élevé. J'éprouvais aussi une grande confusion de l'humilité avec laquelle ce religieux écoutait certaines choses que je lui disais sur l'oraison, et je me demandais comment j'en avais assez peu, pour oser traiter d'un sujet si élevé avec un homme d'un tel mérite: Notre Seigneur le pardonnait, je veux le croire, à mon grand désir de son avancement. Sa conversation m'était si utile, qu'il me semblait qu'elle excitait en mon âme une nouvelle ardeur de servir Dieu, comme si je n'eusse fait que de commencer.

O mon Jésus! qu'elle est puissante l'action qu'exerce une âme embrasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous pas faire d'elle! et avec quelles instances ne devrions-nous pas vous supplier de la laisser longtemps en cette vie! Quiconque brûle du même amour devrait, s'il le pouvait, s'en aller à la suite de ces âmes. Quel avantage immense pour un malade du divin amour, d'en trouver un autre atteint du même mal! Quelle consolation pour lui de n'être plus seul! Comme ils s'excitent l’un l'autre à souffrir et à mériter! Comme ils se fortifient dans la résolution d'exposer pour Dieu mille vies, et dans le désir de trouver l'occasion de la perdre effectivement pour son amour! Ils ressemblent à ces soldats qui, impatients de s'enrichir de la dépouille des ennemis, appellent la guerre de tous leurs vœux comme l'unique moyen d'arriver à leur but. Souffrir, voilà le métier de ces âmes. Oh! quelle grande chose que de recevoir de Dieu la lumière, pour comprendre ce que l'on gagne à souffrir pour lui! Mais on ne peut bien le comprendre qu'après avoir tout quitté: car tant que l'on demeure attaché à quelque chose, c'est une marque qu'on l'estime; et l'on ne saurait l'estimer sans avoir de la peine à le quitter, ce qui est une imperfection qui ruine tout. Ici vient à propos le proverbe: Celui-là est perdu qui court après une chose perdue. En effet, quelle perte plus grande, quel aveuglement plus préjudiciable, quel malheur plus déplorable, que celui d'une âme qui estime beaucoup ce qui n'est rien!

Pour revenir à mon sujet, j'étais au comble de la joie en considérant cette âme, car Notre Seigneur, semblait-il, voulait me faire connaître clairement de combien de trésors il l'avait enrichie, et quelle était la grâce qu'il m'avait faite de se servir en cela de moi, quoique j'en fusse si indigne. J'étais plus heureuse et plus reconnaissante des faveurs dont il comblait ce religieux, que s'il me les eût accordées à moi-même: je ne pouvais me lasser de le remercier d'avoir accompli, mes désirs, et exaucé la prière que je lui avais faite d'appeler à son service des personnes d'un tel mérite. Succombant alors à l'excès de sa joie, mon âme sortit d'elle-même pour se perdre dans une plus haute jouissance. Les considérations cessèrent pour elle, et elle n'entendit plus cette langue divine, par laquelle l'Esprit-Saint lui-même semblait parler. J'entrai dans un grand ravissement, qui m'enleva presque entièrement la connaissance, mais qui fut de courte durée. Jésus-Christ m'apparut avec une majesté et une gloire ineffables, me témoignant qu'il était très content de notre entretien; il me fit clairement connaître aussi qu'il se trouvait toujours présent à de semblables conversations, et que c'était une excellente manière de le glorifier, que de mettre ainsi ses délices à s'entretenir de lui.

Une autre fois, me trouvant éloignée de cette ville, je vis ce religieux tout éclatant de gloire et élevé de terre par les anges. Je connus, par cette vision, qu'il marchait à grands pas dans la sainteté. En effet, une personne qui lui était très redevable et dont il avait sauvé l'âme et l'honneur, ayant porté contre lui un faux témoignage, capable de ruiner sa réputation, il avait soutenu l'épreuve avec grande joie. Il avait supporté avec un égal courage d'autres persécutions, et avait accompli plusieurs œuvres extrêmement utiles au service de Dieu. J'aurais bien d'autres choses à rapporter, si je ne croyais devoir me borner à ce que j'ai dit. Comme vous ne les ignorez pas, mon père, ce sera à vous de me dire plus tard s'il est à propos pour la gloire de Dieu que je les écrive.

Toutes les prédictions dont j'ai parlé et dont je dois parler, touchant cette maison et d'autres sujets, ont été accomplies. Certains événements m'étaient révélés par Notre Seigneur trois ans à l'avance, et d'autres plus tôt ou plus tard. Je les rapportais tous à mon confesseur (P. Balthasar Alvarez), et à cette veuve mon amie (Guiomar de Ulloa), à qui l'on m'avait permis d'en parler; j'ai su depuis qu'elle en donnait communication à d'autres personnes, qui peuvent en rendre témoignage. Ces personnes savent bien que je ne mens pas: Dieu me préserve de m'écarter jamais en quoi que ce soit, mais surtout en des choses si graves, de la simple vérité!

Un de mes beaux-frères étant mort subitement, j'en fus très affligée, parce qu'il n'avait pas l'habitude de se confesser souvent. Notre Seigneur me révéla dans l'oraison que ma sœur (Marie de Cépéda) devait mourir de la même manière, et il me dit de me rendre auprès d'elle, pour la disposer à sa dernière heure. J'en fis part à mon confesseur, et il ne voulut pas me le permettre; mais le même commandement m'ayant été renouvelé plusieurs fois, il me dit de partir, la chose étant sans inconvénient. J'allai donc trouver ma sœur à la campagne où elle habitait, et, sans lui rien dire du motif qui m'amenait auprès d'elle, je lui donnai toutes les lumières que je pus, et la disposai à se confesser souvent et à veiller avec grand soin sur elle même. Comme elle était très vertueuse, elle suivit mes conseils, et après avoir vécu quatre ou cinq ans dans une grande pureté de conscience, elle mourut sans témoin et sans confession. Heureusement il n'y avait guère plus de huit jours qu'elle s'était confessée, grâce à la bonne habitude qu'elle avait contractée de le faire souvent, circonstance qui me donna une grande consolation. Elle resta très peu de temps en purgatoire; car huit jours s'étaient à peine écoulés depuis sa mort, lorsque Notre Seigneur, m'apparaissant au moment où je venais de communier, daigna me la faire voir s'élevant avec lui au séjour de la gloire. Ce qu'il m'avait dit tant d'années auparavant à son sujet n'était jamais sorti de mon esprit, ni de celui de ma compagne, à qui j'en avais fait confidence. Celle-ci n'eut pas plus tôt appris la nouvelle de cette mort, qu'elle vint me trouver tout épouvantée d'en voir la prédiction si littéralement accomplie. Louange sans fin à ce Dieu de bonté, qui prend un grand soin des âmes pour les empêcher de se perdre!

CHAPITRE 35

Tandis que j'étais chez cette dame, auprès de laquelle je restai plus de six mois, il arriva, par une disposition de la Providence, qu'une béate de notre ordre [19] qui habitait à plus de soixante-dix lieues d'ici, entendit parler de moi. Passant par la région où j'étais, elle fit un détour de quelques lieues pour me voir. Il se trouvait qu'en la même année et au même mois, nous avions reçu l'une et l'autre de Notre Seigneur l'inspiration d'établir un nouveau monastère de notre ordre. Désirant obéir, elle vendit tout ce qu'elle avait, et fit le voyage de Rome à pied et déchaussée, pour obtenir l'autorisation nécessaire. C'était une femme de grande pénitence, de grande oraison, et que Notre Seigneur comblait de ses grâces; Notre-Dame lui était aussi apparue et lui avait ordonné de poursuivre son entreprise. Elle me devançait si fort dans le service de Notre Seigneur, que j'avais honte de paraître en sa présence [20]. Elle me montra les expéditions qu'elle apportait de Rome, et durant quinze jours que nous fûmes ensemble, nous arrêtâmes le plan sur lequel nous devions établir nos monastères.

Je ne savais point encore qu'avant la bulle de mitigation, notre règle défendit de rien posséder, et mon intention était de fonder le nouveau monastère avec des revenus, afin d'éviter le soin de procurer le nécessaire, ne considérant pas tous les soucis qu'entraîne la propriété. J'avais pourtant lu bien des fois nos Constitutions, mais je n'y avais point remarqué ce que Notre Seigneur avait lui-même fait connaître à cette bienheureuse femme, quoiqu'elle ne sût pas lire. Elle ne m'en eut pas plus tôt parlé, que j'entrai dans son sentiment. Ma seule crainte était qu'on ne voulût pas me permettre de le suivre, qu'on ne le traitât de folie, et que d'autres n'eussent à souffrir à cause de moi. Car si j'avais été seule, je n'aurais pas balancé un instant; Notre Seigneur m'avait déjà donné de si ardents désirs d'être pauvre, que j'aurais été comblée de joie de pouvoir suivre exactement ses conseils. Je n'avais pas l'ombre d'un doute que ce ne fût là le plus parfait; j'aurais même souhaité, si mon état me l'eût permis, demander l'aumône pour l'amour de Dieu, et n'avoir ni maison ni quoi que ce soit en propre. Mais j'appréhendais que, si Dieu ne mettait pas au cœur de mes compagnes les mêmes dispositions, cette pauvreté ne fût pour elles une source de peines et de distractions. Je voyais en effet certains monastères pauvres, qui ne vivaient pas dans un très grand recueillement, mais je ne m'apercevais pas que c'était la dissipation qui était la cause de la pauvreté, et non la pauvreté celle de la dissipation. Non, la dissipation ne rend pas les maisons plus riches; et Dieu ne manque jamais à ceux qui le servent. Enfin, ma foi était faible, et celle de cette servante de Dieu était grande.

Je cherchai, selon ma coutume, à m'éclairer auprès d'un grand nombre de personnes, et je n'en trouvais presque aucune de mon avis. Mon confesseur et les savants théologiens que je consultais, ne le partageaient point; ils m'opposaient tant de raisons, que je ne savais que faire. Je ne pouvais néanmoins me résoudre à fonder avec des revenus, sachant qu'il est plus parfait de ne point en avoir, et que notre règle nous les défend. Parfois, il est vrai, j'étais convaincue par leurs raisons; mais en retournant à l'oraison et en considérant Jésus-Christ en croix, pauvre et dépouillé de tout, je ne pouvais souffrir d'être riche, et je le suppliais avec larmes de tout disposer de manière que je me visse pauvre comme lui. Je découvrais dans la propriété tant d'inconvénients, une si grande cause d'inquiétude et même de dissipation, que je ne faisais que disputer sur ce sujet avec les savants.

J'en écrivis à ce religieux dominicain qui nous était si dévoué (Pierre Ybañez). Il m'envoya deux feuilles de papier pleines de raisons de théologie pour me détourner de mon dessein, m'assurant qu'il avait beaucoup étudié cette matière. Je lui répondis que je ne prétendais point me prévaloir de la théologie pour me dispenser de vivre selon ma vocation, et d'accomplir le plus parfaitement que je pourrais le vœu de pauvreté que j'avais fait, afin de suivre les conseils de Jésus-Christ; qu'ainsi je le priais sur ce point de me faire grâce de sa science.

C'était un grand plaisir pour moi de rencontrer quelqu'un qui fût de mon sentiment. Cette dame chez qui j'étais, m'y fortifiait; mais d'autres, approuvant d'abord mon dessein, y trouvaient, après un examen plus approfondi, tant d'inconvénients, qu'ils mettaient tout en œuvre pour m'en détourner. Je leur disais que, puisqu'ils changeaient sitôt de manière de voir, j'aimais mieux m'en tenir à leur premier avis.

Cette dame désirant voir le saint frère Pierre d'Alcantara qu'elle n'avait jamais vu, le Seigneur permit qu'à, ma prière, il voulût bien venir chez elle. Cet homme de Dieu avait un grand amour pour la pauvreté; il l'avait religieusement pratiquée durant plusieurs années, et il en comprenait les richesses; ainsi, non seulement il approuva mon dessein, mais il m'ordonna de travailler de tout mon pouvoir à le faire réussir.

Regardant comme le plus sûr le conseil d'un saint instruit à l'école d'une si longue expérience, je résolus de le suivre, sans plus consulter personne.

Un jour, tandis que je recommandais très instamment cette affaire à Notre Seigneur, il me dit de ne renoncer en aucune manière à fonder le monastère sans revenus; que telle était la volonté de son Père et la sienne, et que lui-même m'assisterait. Ces paroles me furent dites au milieu d'un grand ravissement, et elles produisirent sur moi une telle impression, que je ne pus douter que le divin Maître n'en fût l'auteur.

Une autre fois, il me dit que c'était dans les revenus que se trouvait la confusion. Il ajouta d'autres paroles à la louange de la pauvreté, m'assurant que ceux qui le servent ne manquent point du nécessaire. Pour moi, j'en suis si fermement convaincue, que jamais je n'ai éprouvé sur cela la moindre crainte.

Il plut également au divin Maître de changer le cœur du présenté (licencié en théologie), je veux dire de ce religieux dominicain qui naguère m'avait écrit pour me dissuader de fonder le couvent sans revenus. Après le suffrage de tels hommes et les paroles du divin Maître, je n'avais plus rien à souhaiter; ma joie était au comble: avec ma résolution de vivre d'aumônes pour l'amour de Dieu, il me semblait que j'étais déjà maîtresse de tous les trésors du monde.

En ce temps-là, mon provincial révoqua l'ordre qu'il m'avait donné, en vertu de la sainte obéissance, de me rendre auprès de cette dame; mais il me laissait libre de partir aussitôt ou de demeurer encore quelque temps avec elle. Précisément à cette époque on devait faire l'élection d'une prieure dans notre monastère, et l'on me donnait avis que plusieurs des sœurs songeaient à m'imposer le fardeau. La seule pensée de ce dessein me jeta dans une peine indicible; je sentais que j'aurais souffert avec joie tout autre martyre pour l'amour de Dieu; mais je ne pouvais me résoudre à m'exposer à celui-là. Sans parler de la peine de conduire un si grand nombre de religieuses, ni de cette constante aversion pour les charges qui m'avait toujours portée à les refuser, j'y trouvais un grand danger pour ma conscience. Ainsi, je remerciai Dieu d'être absente dans le temps de cette élection, et j'écrivis à mes amies pour les conjurer de ne point me donner leurs voix.

Tandis que j'étais ainsi pleine de joie de me trouver éloignée de tout ce bruit, Notre Seigneur me dit de ne pas manquer de partir; puisque je désirais des croix, une bonne m'était préparée; je ne devais pas la refuser, mais partir avec courage et sans délai; lui-même m'aiderait. Cet ordre m'affligea beaucoup, et je ne faisais que pleurer, dans la pensée que cette croix était la charge de prieure. J'étais persuadée, comme je l'ai dit, qu'elle ne convenait en aucune façon au bien de mon âme, et que je n'avais pas pour cela les aptitudes voulues. J'en parlai à mon confesseur, et il m'ordonna de hâter mon départ, me disant qu'évidemment c'était le parti le plus parfait; néanmoins, comme il me suffisait d'être arrivée pour le temps de l'élection, je pouvais, ajoutait-il, à cause de l'extrême chaleur et du danger de tomber malade en chemin, différer encore quelques jours.

Mais Notre Seigneur avait d'autres desseins, et il fallut s'y soumettre. Je me trouvais dans un trouble extrême, et dans une entière impuissance de faire oraison; je n'exécutais pas, me semblait-il, le commandement que m'avait fait Notre Seigneur; je refusais d'aller m'offrir à la tribulation, et je restais pour mon plaisir dans un endroit où j'étais bien traitée; tout mon dévouement pour Dieu se réduisait à des paroles; pouvant, par mon retour, lui plaire davantage, pourquoi balancer à partir? Après tout, si je devais en mourir, que j'en mourusse! Outre ces alarmes, mon âme était en une extrême angoisse, et le Seigneur me retirait toute consolation dans l'oraison; enfin, je me trouvais en tel état, que mon tourment était inexprimable.

Témoin de ma peine, et cédant comme moi à l'inspiration de Dieu, mon confesseur me dit de ne plus différer mon départ. Je suppliai donc cette dame de vouloir bien y consentir. La douleur qu'elle en eut lui fut si sensible, que cela devint pour moi un autre tourment; car elle n'avait obtenu de mon provincial qu'avec beaucoup de peine et de très grandes instances, la permission de m'avoir auprès d'elle.

Sachant la vive peine que cette séparation lui causait, je regardais comme une merveille qu'elle voulût y consentir; mais comme elle avait une grande crainte du Seigneur, lorsque je lui dis entre autres choses qu'il y allait de son service, et lui donnai quelque espérance de revenir la voir, elle se rendit enfin, quoique avec beaucoup de peine. Pour moi, je n'en avais point de partir, car je comprenais que c'était là le plus parfait et que le service de Dieu le demandait; aussi la joie de le contenter me rendait facile le sacrifice de quitter cette dame, si affligée de mon éloignement, et d'autres personnes à qui je devais beaucoup, particulièrement mon confesseur, qui était un religieux de la compagnie de Jésus, de la direction duquel je nie trouvais fort bien. Plus les consolations dont je me privais pour l'amour de Notre Seigneur étaient grandes, plus je sentais la joie pénétrer dans mon âme. Ce sentiment simultané de joie et de douleur, et une allégresse naissant de la peine, étaient quelque chose d'incompréhensible pour moi. J'étais sereine, consolée, et donnant sans effort plusieurs heures à l'oraison. Je voyais que j'allais en quelque sorte me jeter dans un feu; et au reste, Notre Seigneur m'en avait prévenue; il m'avait annoncé une grande croix, que jamais, il faut le dire, je ne me serais figurée si pesante; et malgré tout cela, je partais non seulement joyeuse, mais impatiente d'entrer dans ce combat où Dieu m'engageait, et pour lequel il animait ma faiblesse d'un si grand courage.

Ce que j'éprouvais étant, comme je viens de le dire, un mystère pour moi, cette comparaison me vint à l'esprit. Je suppose que j'ai un joyau on un autre objet qui me donne un grand plaisir; j'apprends qu'une personne que j'aime plus que moi-même en a envie; je fais plus de cas de sa satisfaction que de la mienne, et j'éprouve plus de contentement d'être privée de ce plaisir pour l'amour de cette personne, que je n'en éprouvais de posséder cet objet précieux. Comme ma joie de la satisfaire surpasse le plaisir que je recevais de ce joyau, elle fait disparaître la peine d'en être dépossédée et de me voir privée du contentement qu'il m'apportait. Ainsi, quoiqu'il fallût m'éloigner de personnes si affligées de mon départ, et que je sois de mon naturel si reconnaissante que cela m'aurait grandement attristée dans un autre temps, je n'aurais pu alors, quand je l'aurais voulu, en avoir aucune peine. Il était, au reste, si important pour l'affaire de cette sainte maison que j'avais dessein de fonder, de ne pas différer mon départ d'un seul jour, que je ne vois pas comment elle aurait pu se conclure, si j'eusse tardé.

O miracle de la bonté divine! je ne puis me rappeler sans ravissement le secours si particulier que sa Majesté se plaisait à m'accorder pour l'établissement de ce petit coin divin1. Il me semble pouvoir le nommer ainsi, car, je le crois, c'est un séjour où le Seigneur prend ses divines complaisances, puisque lui même me dit un jour dans l'oraison, que cette maison était le paradis de ses délices. Il a choisi lui-même les âmes qu'il y a attirées, et en la compagnie desquelles je ne me vois qu'avec une grande, une très grande confusion. Mon dessein étant de vivre en ce monastère dans une très étroite clôture, dans une stricte pauvreté, et d'employer beaucoup de temps à l'oraison, je n'aurais osé espérer rencontrer des personnes si parfaites pour un tel genre de vie. Elles portent le joug avec tant d'allégresse et de bonheur, qu'elles se trouvent indignes d'avoir été reçues dans ce saint asile: c'est là surtout le sentiment de quelques-unes d'entre elles, que le divin Maître a appelées du milieu des vanités et des fêtes du monde, où elles pouvaient vivre heureuses, à en juger par ses maximes. Notre Seigneur leur a rendu avec tant d'usure, en véritables contentements, les fausses joies qu'elles ont quittées, qu'elles se reconnaissent manifestement payées au centuple, et ne peuvent se lasser de lui en rendre les plus vives actions de grâces. Quant aux autres, il les a changées de bien en mieux. Il donne aux jeunes du courage, et leur montre par une lumière si vive que le plus grand bonheur, même dès cette vie, se trouve dans cette séparation du monde, qu'elles ne peuvent plus rien désirer. Enfin, à celles qui sont plus âgées, et qui ont peu de santé, il a constamment donné jusqu'ici la force de supporter les mêmes austérités que toutes les autres.

O Dieu de mon âme, avec quel éclat se montre votre toute-puissance! Et qu'il est superflu de chercher les raisons de ce qu'elle veut! Vous rendez faisables les choses qui, selon la lumière de notre raison, semblent impossibles. Vous nous montrez par là, mon divin Maître, que pour nous rendre tout facile, vous n'attendez que d'être véritablement aimé de nous, et de nous voir tout quitter pour votre amour. On peut bien dire qu'il n'y a qu'une peine apparente dans l'observation de vos préceptes. Pour moi, Seigneur, je ne l'aperçois point; et je ne comprends pas comment on peut trouver étroit le chemin qui conduit à vous. A mes yeux, ce n'est pas un sentier, mais un chemin royal, un chemin souverainement sûr, pour ceux qui y marchent avec courage. Là, point de passages dangereux, point de pierres pour nous faire tomber; j'appelle ainsi les occasions de vous offenser. Ce que je nomme sentier, dangereux sentier, chemin étroit, c'est celui qui, bordé d'un côté d'une vallée profonde où il est facile de tomber, est suspendu, de l'autre, au-dessus d'un abîme: il suffit d'un faux pas pour y rouler et pour être mis en pièces. Celui qui vous aime véritablement, ô mon souverain Bien, marche avec assurance, par un chemin large et royal, loin de tout précipice. Vient-il à chanceler, aussitôt, Seigneur, vous lui tendez la main; et si son amour s'adresse à vous et non au monde, une chute, ni même plusieurs, ne sauraient le perdre, car il chemine dans la vallée de l'humilité.

Je ne puis comprendre de quoi ont peur ceux qui redoutent de s'engager dans le chemin de la perfection. Daigne le Seigneur, dans sa miséricorde, leur faire connaître les manifestes dangers de cette voie du monde où l'on suit la foule en aveugle, et tout ce qu'il y a, au contraire, de sécurité à marcher avec ardeur dans la voie de Dieu. Tenons sans cesse nos regards attachés sur ce Dieu de bonté, et ne craignons pas que ce Soleil de justice se cache, ni qu'il nous laisse au milieu des ténèbres, en danger de nous perdre, si nous ne l'abandonnons pas nous-mêmes. Tandis que les mondains vivent sans crainte au milieu des lions impatients de les déchirer, je veux dire au milieu de ce que le monde appelle honneurs, plaisirs et délices, le démon nous fait peur avec des moucherons. A cette vue, je voudrais mille fois exprimer ma stupeur, et dix mille fois verser des torrents de larmes. Je voudrais, d'une voix qui pût être entendue de tous les hommes, leur faire connaître l'aveuglement et la malice où j'ai été, afin de les aider à ouvrir les yeux. Que Celui dont la bonté en a le pouvoir, dissipe leurs ténèbres, et ne permette pas que je retombe dans mon aveuglement! Amen.

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[9] Ces Paroles furent prononcées par Marie de Ocampo, nièce de sainte Thérèse, et qui, dans le Carmel, porta le nom de Marie-Baptiste. Les autres personnes réunies en cette occasion étaient Éléonore de Cepeda, sœur de Marie de Ocampo; Agnès et Anne de Tapia, cousines germaines de la sainte; Isabelle de Saint-Paul et Jeanne Suarez. Nous donnons leur biographie à la fin de ce chapitre.

[10] Voici comment il plut à Notre Seigneur de faire évanouir tous les doutes du P. Balthasar Alvarez. il dit un jour à la sainte: « Dis à ton confesseur de faire demain sa méditation sur ce verset: Quam magnificata sunt opera tua, Domine, nimis profundae factae sunt cogitationes tuae, Que vos oeuvres sont grandes et magnifiques, ô mon Dieu, et que vos pensées sont profondes! (Ps 92, 6) La sainte lui écrivit aussitôt un billet qui contenait ce que Notre Seigneur lui avait dit. Le P. Balthasar ayant exécuté cet ordre du divin Maître, fut éclairé d'une lumière toute céleste; il vit que cette fondation était l'œuvre de Dieu, et que ce grand Dieu voulait se servir d'une femme pour faire éclater ses merveilles. Dès ce moment il dit à sa sainte pénitente qu'il n'y avait plus à hésiter, mais qu'elle devait s'employer de toutes ses forces à exécuter un dessein dont Dieu était visiblement l'auteur.

[11] Sainte Thérèse fait ici allusion à la somme considérable que son frère Laurent de Cepeda, sans rien savoir de son dessein, lui envoya du Pérou en 1561. On peut voir dans le recueil des lettres de la sainte, celle qu'elle écrivit à son frère à la fin de cette même année, pour le remercier de cet envoi et lui apprendre l’usage qu'elle en avait fait. De retour en Espagne, Laurent de Cepeda rendit encore à sa sœur les plus grands services.

[12] La maison achetée par la sainte était située non dans la ville, parce que sans doute une acquisition de ce genre y aurait été trop dispendieuse, mais dans un faubourg. De la partie la plus convenable on fit une chapelle. Il y avait une chambre à côté de ce sanctuaire; dans le mur de séparation on perça une fenêtre qu'on munit d'une double grille en bois, et cette chambre devint le chœur des religieuses. Les autres dépendances furent à l'avenant. Un petit vestibule servit de passage pour entrer dans l'église et dans le couvent. Conformément à la parole de Notre Seigneur on plaça sur l'une des portes la statue de saint Joseph et sur l'autre celle de la Reine du ciel, et une clochette de trois livres compléta l'indispensable mobilier de cette modeste demeure. Tout y rappelait l'humilité, la pénitence, la pauvreté.

[13] Ce bref de Pie IV fut expédié le 5 décembre 1562. Sainte Thérèse, d'après le conseil de savants théologiens et sur l'ordre de Notre Seigneur lui-même admit néanmoins dans la suite des maisons rentées.

[14] Au monastère de Saint-Thomas, à Avila l'an 1561.

[15] 7 Don Alvaro de Mendoza, de la maison des comtes de Ribadavia; il fut successivement évêque d'Avila et de Palencia. Sainte Thérèse en parle souvent avec le plus grand éloge. on a plusieurs lettres de la sainte qui lui sont adressées. Il conserva un si grand attachement pour la réforme du Carmel, qu'il voulut être enterré au couvent de Saint-Joseph d'Avila, où l’on voit encore son tombeau et sa statue en marbre blanc, près du maître-autel, du côté de l'épître et en face du chœur des religieuses.

[16] Celle à qui Dieu inspira un si ardent désir de voir notre sainte, était fille de Jean de la Cerda, second duc de Medina‑Coeli. Elle comptait parmi ses ancêtres saint Ferdinand, roi de Castille et de Léon, et saint Louis, roi de France: la princesse Blanche, fille de ce dernier, avait épousé Ferdinand, quatrième neveu du saint roi du même nom. Une petite-nièce de Ferdinand et de Blanche, appelée Isabelle de la Cerda, eut pour époux Bernard de Foix, fils de Gustave, comte de Foix et vicomte de Béarn, lequel reçut de Henri II, roi de Castille et de Léon, le comté de Medina‑Coeli, érigé depuis en duché l'année 1491 par Ferdinand et Isabelle, rois catholiques.

  Louise était donc vraiment, comme le dit sainte Thérèse, une des premières dames du royaume. Elle avait épousé Antoine Arias Pardo, seigneur de Malagon et autres lieux, l'un des plus grands seigneurs de Castille. Ce fut dans les premiers jours de janvier de l'an 1562 qu'elle reçut sainte Thérèse dans sa maison, à Tolède. Par une faveur du ciel bien digne d'envie, elle eut le bonheur, pendant plus de six mois, de jouir de sa présence, de s'entretenir avec elle, de répandre son âme dans la sienne, le respirer le parfum de ses vertus, d'être témoin de sa vie. Elle entendit les paroles enflammées qui partaient de ce cœur où le Saint-Esprit avait établi sa demeure. Souvent, dans ces heures que la sainte destinait à l'oraison, elle la vit dans son oratoire solitaire, ravie en extase, et tout éclatante de lumière et de beauté. L'illustre veuve, à une pareille école, apprit bientôt le néant de tout ce qui passe; l'amour de Dieu lui apparut comme l'unique bien du ciel et de la terre, et elle n'aspira plus qu'à brûler de cette sainte flamme. Sa maison, grâce à l'apostolat de Thérèse, ne tarda pas à devenir un sanctuaire des vertus chrétiennes.

  Thérèse devait, ce semble, procurer toutes les consolations à sa nouvelle amie; à sa prière, saint Pierre d'Alcantara, que Louise de la Cerda n'avait jamais vu, vint à Tolède, et passa quelques jours chez elle. Ainsi, privilège bien rare dans cet exil, il lui fut donné de posséder en même temps dans sa maison deux saints que l'Église devait placer sur les autels.

  Louise de la Cerda garda toute sa vie pour Thérèse cette plénitude de dévouement et d'affection qu'il n'est qu'au pouvoir des saints d'inspirer, et elle lui en donna un gage éclatant en fondant à Malagon, ville de ses domaines, un monastère de Notre-Dame du Mont Carmel.

[17] Elle fut accompagnée dans ce voyage par Jean de Ovalle, son beau-frère.

[18] Dès lors, il se fit un grand changement dans la maison de Louise de la Cerda. Tous ceux qui en composaient le personnel commencèrent à se confesser aux Pères de la compagnie de Jésus; ils s’approchaient souvent des sacrements, et taisaient d'abondantes aumônes. Ils avaient pour Thérèse une vénération profonde, et étaient ravis de voir tant de sainteté. Plus d'une fois, dans le désir d'être témoins de ces merveilles de grâce qu'on disait que Dieu opérait en elle, ils cédèrent à une pieuse curiosité; et durant ces heures qu'elle donnait chaque jour à l'oraison, entr'ouvrant doucement la porte de son oratoire, ils eurent le bonheur de la voir en extase, couronnée de lumière et belle comme un ange. Leur admiration redoublait avec leur respect, quand ils la voyaient ensuite humble et sereine sortir de l'oratoire, et s'efforçant de tout son pouvoir de ne rien laisser paraître des faveurs reçues dans l'entretien céleste.

  .Dans la maison de Louise de la Cerda se trouvait une demoiselle d'un rare mérite, qui y avait été élevée, et qui s'appelait Marie de Salazar. Ce fut elle qui mit le mieux à profit les leçons de la sainte. Frappée du grand exemple qu'elle avait sous les yeux, elle vit bientôt le néant du monde, et forma le dessein d'être désormais toute à Dieu. Pour établir sa piété sur un fondement solide, elle fit une confession générale de toute sa vie, et commença à s'adonner à la solitude et à l'oraison. Le germe de la vocation à la vie religieuse était déjà dans son cœur, et l'on peut regarder les six mois qu'elle passa avec la sainte comme un véritable noviciat. Néanmoins elle devait acheter par six années de constance et de fidélité, la grâce inestimable de se voir l'épouse du Dieu des vierges. Ce ne fut qu'en 1568, lorsque la sainte passait à Tolède pour aller établir le monastère de Malagon, dont Louise de la Cerda était fondatrice, que Marie de Salazar conquit sa pleine liberté, et quitta le palais de la sœur du duc de Medina-Coeli pour aller s'enfermer, sous l'humble titre de Marie de Saint-Joseph, dans la solitude du Carmel. Dieu, avait de grands desseins sur elle, et la destinait à être une des plus fermes colonnes, comme un des plus beaux ornements de la réforme naissante. Formée sous l'œil et par la main de la séraphique Thérèse, elle forma à son tour un grand nombre de vierges à la sainteté. L'esprit du Carmel, qu'elle avait puisé à sa source, débordait de son âme. Aussi le monastère de Séville, en Espagne, et celui de Lisbonne, en Portugal, furent-ils sous sa conduite une fidèle image de celui de Saint-Joseph d'Avila. Sainte Théèse accorda toute sa vie à Marie de Saint-Joseph une confiance sans bornes, l'aima comme une des plus intimes amies que Dieu lui eût données en cet exil, et entretint avec elle un commerce suivi de lettres jusqu'à sa mort. Ce sont ces lettres qu'il faut lire, pour se former une juste idée de cette grande servante de Dieu.

[19] On appelait béates des femmes pieuses qui vivaient dans le monde, gardant le célibat ou la viduité, et observant la règle qu'elles s'étaient choisie. Elles étaient d'ordinaire affiliées à un ordre religieux. Il y avait les béates du Carmel, les béates de Saint-Dominique, etc.

[20] Cette grande servante de Dieu était la mère marie de Jésus, d'une famille distinguée de Grenade. Restée veuve de très bonne heure, elle entra comme novice au couvent des carmélites de cette ville. Làelle eut plusieurs visions, dans lesquelles il lui était enjoint de fonder un monastère réformé du même ordre. Le PGaspard de Salazar, ce recteur du Collège d’Avila dont la sainte fait un si bel éloge au ch. XXXIII de sa Vie, était alors à Grenade. Il approuva le projet de Marie de Jésus, qui sortit du noviciat et partit pour Rome. Après avoir vu Thérèse à Tolède, elle alla à Madrid pour faire lever par le nonce des obstacles qu'elle rencontrait à sa fondation. Elle en vint à bout, grâce à la protection de doÔa Eléonore de MascareÔas, qui avait été gouvernante de Philippe II. Le monastère de Marie de Jésus ne fut toutefois établi qu'environ un an après celui de sainte Thérèse; il fut fondé le 23 juillet 1563 à Alcala de Henarez. Éléonore de MascareÔas donna à cette fin une maison et une église qu'elle possédait dans cette ville; et comme il y avait dans cette église une très belle image de la Vierge, les carmélites d'Alcala furent connues sous le nom de carmélites déchaussées de l'Image. Sainte Thérèse, dans le chapitre suivant, fait l'éloge de la régularité parfaite de ce couvent

En 1567, elle alla y passer quelques jours, et acheva d'y implanter cet admirable esprit du Carmel qui s'y est conservé jusqu'à nos jours. La chronique du Carmel (t. I, liv. I, ch. LVI) dit que pendant les dix-sept ans que la mère Marie de Jésus vécut encore dans le monastère qu'elle avait fondé, elle se distingua par son humilité, son esprit de pauvreté, son oraison, sa mortification, sa charité pour les pauvres, et son entier abandon à la Providence. Elle y mourut en odeur de sainteté.

SAINTE
THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

VIII

 

CHAPITRE 36

Étant partie de cette ville (Tolède), je m'en revenais fort joyeuse, et j'acceptais de grand cœur tout ce qu'il plairait à mon divin Maître de me faire souffrir. Le soir même de mon arrivée ici (Avila), nous reçûmes les dépêches de Rome et le bref pour l'établissement de notre monastère [6]. Ma surprise fut grande, et ceux qui savaient de quelle manière Notre Seigneur m'avait pressée de revenir, ne furent pas moins étonnés quand ils virent combien ma présence était nécessaire, et dans quelle conjoncture le divin Maître me ramenait. Je trouvai dans la ville l'évêque, le saint frère Pierre d'Alcantara et ce vertueux gentilhomme (François de Salcédo) qui le logeait chez lui, les serviteurs de Dieu trouvant toujours dans sa maison asile et bon accueil. Ils s'employèrent tous deux auprès de l'évêque, et le déterminèrent à prendre sous sa juridiction le nouveau monastère. Comme il devait être fondé sans revenus, la faveur demandée au prélat n'était pas petite; mais il était si affectionné aux personnes en qui il voyait une ferme résolution de servir Dieu, qu'il se sentit aussitôt disposé à nous aider.

Ce fut le bienheureux Pierre d'Alcantara qui fit véritablement tout, soit en approuvant notre. entreprise, soit en nous ménageant la faveur de plusieurs personnes. Si, comme je l'ai dit, je n'étais pas arrivée dans un moment si favorable, je ne vois pas comment notre dessein eût pu réussir. En effet, le saint vieillard ne passa ici que huit jours tout au plus, durant lesquels il fut fort malade, et Dieu l'appela à lui très peu de temps après (le 18 octobre 1562). Il semble que sa divine Majesté n'avait prolongé sa vie que pour conduire à terme cette entreprise; car, depuis plus de deux ans, si mon souvenir est fidèle, ses forces étaient entièrement épuisées. Tout se fit dans le plus grand secret, et si l'on ne s'y fût pris de la sorte, je ne sais si on aurait pu rien exécuter, tant la ville était opposée à un tel dessein, comme la suite le fit voir.

A cette époque, Notre Seigneur envoya une maladie à un de mes beaux-frères (Jean de Ovalle, mari de Jeanne de Ahumada); sa femme étant absents de cette ville, il se trouvait dans un tel abandon, qu'on me permit de demeurer auprès de lui. Ainsi l'on ne se douta de rien. Il s'élevait bien quelques légers soupçons dans l'esprit de certaines personnes, mais elles ne pouvaient y croire. Chose admirable! la maladie de mon beau-frère ne dura que le temps nécessaire à notre affaire; et lorsqu'il fut besoin qu'il recouvrât la santé, pour que je pusse retrouver ma liberté et que lui-même pût quitter la maison, Notre Seigneur la lui rendit si soudainement qu'il en était émerveillé.

Ce que j'eus à souffrir ne fut pas peu de chose. J'avais bien des démarches à faire auprès d'un grand nombre de personnes, pour obtenir leur approbation. Je devais en même temps soigner mon malade, et, en outre, presser les ouvriers de donner au plus tôt à la maison quelque forme de monastère; car les travaux étaient encore bien loin d'être terminés. Ma compagne n'était point dans la ville; nous avions pensé que son absence couvrirait mieux notre dessein. Plusieurs raisons m'engageaient à hâter l'ouvrage; je craignais, en particulier, qu'à tout moment on ne m'ordonnât de retourner à mon monastère. J'eus tant de peines à essuyer, qu'il me vint en pensée si ce n'était pas là cette grande croix que Notre Seigneur m'avait prédite; je la trouvais néanmoins légère auprès de celle dont je m'étais fait l'idée.

Enfin, tout étant prêt pour la fondation, il plut à Notre Seigneur que le jour même de la fête de saint Barthélemy, quelques filles prissent l'habit [7], et que le très saint Sacrement fût mis dans notre église; et ainsi se trouva légitimement érigé, en l'année 1562, avec toutes les approbations requises de l'autorité, le monastère de notre glorieux père saint Joseph. J'assistai à la prise d'habit avec deux religieuses de notre couvent, qui s'en trouvaient alors absentes.

La maison où ce petit monastère venait d'être fondé était celle qu'habitait mon beau-frère; car, ainsi que je l'ai dit, c'était lui qui l'avait achetée, afin de mieux dissimuler notre affaire. De la sorte, j'y étais par la permission de mes supérieurs, et de plus, pour éviter le plus petit manquement à l'obéissance, je ne faisais rien que de l'avis de savants théologiens. Comme ils voyaient que, pour diverses raisons, mon dessein était très avantageux à tout l'ordre, ils m'assuraient que je pouvais en poursuivre l'exécution, bien que ce fût en secret et en prenant soin que mes supérieurs n'en eussent point connaissance. Si l'on m'eût dit qu'il y avait en cela la moindre imperfection, j'aurais abandonné non seulement ce monastère, mais mille monastères; ceci est certain. Car, quelque désir que j'eusse de l'établissement de ce couvent, pour y vivre entièrement séparée du monde, selon toute la perfection de mon état, et dans une clôture plus étroite, ce désir était de telle nature, que si j'avais compris qu'il était plus de la gloire de Dieu de tout abandonner, je l'aurais fait avec une tranquillité et une paix parfaite, comme je l'avais fait une autre fois.

Ce fut pour moi un avant-goût de la gloire céleste, de voir cette petite maison honorée de la présence du très saint Sacrement, et de remédier à la nécessité de quatre pauvres orphelines, grandes servantes de Dieu, en les recevant sans dot. Dès le principe, j'avais désiré que les premières qui entreraient fussent, par leur exemple, le fondement de cet édifice spirituel, et propres à réaliser le dessein conçu par nous de mener une vie très parfaite et de très grande oraison. Je voyais enfin accomplie une œuvre qui devait, je le savais, glorifier Notre Seigneur, et tourner à l'honneur de l'habit de sa glorieuse Mère. C'était là mon vœu le plus ardent. C'était aussi pour moi une grande consolation d'avoir exécuté ce que Notre Seigneur m'avait particulièrement recommandé, et d'avoir élevé dans cette ville une église à mon glorieux père saint Joseph, qui n'y en avait point auparavant [8]. Ce n'est pas que je crusse y avoir contribué en rien; une pareille pensée était alors comme elle l'est encore, bien loin de moi. Je le sais très bien, Notre Seigneur seul faisait tout; et si je lui prêtais quelque petit concours, j'y mêlais tant d'imperfections, qu'il me devait plutôt des reproches que de la reconnaissance. Mais je me sentais inondée de joie, en voyant que sa divine Majesté avait daigné se servir d'un aussi faible instrument que moi pour une œuvre si grande; et cette joie remplissait tellement mon âme, que j'en étais comme hors de moi et tout absorbée dans une oraison profonde.

Trois ou quatre heures après la cérémonie, le démon me livra un combat intérieur dont je vais parler. Il me mit dans l'esprit que peut-être j'avais offensé Dieu dans ce que j'avais fait, et manqué à l'obéissance en fondant ce monastère sans l'ordre de mon provincial. Celui-ci, je le sentais bien, devait voir avec quelque peine que j'eusse mis le couvent sous la juridiction de l'évêque sans lui en avoir rien dit; néanmoins, comme il avait refusé de le prendre sous la sienne, et que personnellement je restais sous son obéissance, il me semblait qu'il n'en serait point fâché. D'autre part, les religieuses que je venais de recevoir vivraient-elles contentes dans une si étroite clôture? Le nécessaire ne leur manquerait-il point? Cette fondation n'était-elle pas une folie? Pourquoi m'étais-je engagée dans cette entreprise, moi qui pouvais si bien servir Dieu dans mon couvent? Les ordres que j'avais reçus de Notre Seigneur au sujet de ce nouveau monastère, les avis des personnes sages que j'avais consultées, les prières que depuis plus de deux ans on n'avait pour ainsi dire pas cessé de faire à cette intention, s'effacèrent tellement de ma mémoire qu'il ne m'en restait plus la moindre idée. Je me souvenais seulement des pensées que j'avais eues par moi-même. Toutes les vertus, et même la foi, étaient alors suspendues en mon âme, et je n'avais la force ni d'en produire aucun acte, ni de me défendre contre tant d'attaques de l'ennemi. Le démon m'inspirait d'autres craintes: avec tant d'infirmités, pourrais-je m'enfermer dans une maison si petite, et m'y assujettir à un genre de vie si austère, après avoir vécu dans un monastère si spacieux, si agréable, où j'avais toujours été si contente, et où j'avais tant d'amies? Je ne me plairais peut-être pas avec celles qui composaient la nouvelle maison. Je m'étais engagée à bien des choses, et la difficulté de les accomplir pourrait me jeter dans le désespoir. Peut-être le démon avait-il prétendu par là m'ôter la paix et la tranquillité d'esprit; en proie au trouble, comment pourrais-je me livrer à l'oraison? Enfin, n'allais-je pas hasarder le salut de mon âme?

Le démon présentait tout cela à mon esprit, sans qu'il me fût possible de penser à autre chose; et il répandait en même temps dans mon âme une affliction, une obscurité, des ténèbres, que je ne saurais dépeindre. Me voyant dans cet état, je m'en allai devant le très saint Sacrement, bien que je fusse incapable de former une prière, une personne à l'agonie n'étant pas, me semble-t-il, dans une angoisse plus grande. De plus, je n'osais confier ma peine à personne, parce que je n'avais pas encore de confesseur désigné.

O mon Dieu! Qu'elle est grande la misère de cette vie! Nul plaisir n'y est assuré, et tout y est sujet au changement. Il n'y avait qu'un moment, je n'aurais pas voulu, me semble-t-il, échanger mon bonheur contre toutes les félicités de la terre, et un instant après, ce qui avait fait ma joie me causait un tel tourment, que je ne savais que devenir. Ah! si nous considérions attentivement les choses de cette vie, chacun de nous verrait par expérience combien il doit faire peu de cas du plaisir ou du déplaisir qu'il y éprouve. Ce fut là, je puis le dire, un des moments où j'ai le plus souffert dans ma vie; mon esprit devinait, ce semble, toutes les souffrances qui m'étaient réservées, dont aucune cependant n'eût égalé celle-là si elle eût duré plus longtemps. Mais Notre Seigneur ne voulut pas laisser souffrir davantage sa pauvre servante, et il fut fidèle à m'assister dans cette tribulation, comme il l'avait fait dans toutes les autres. Par un rayon de sa lumière il me découvrit la vérité; il me fit voir que le démon était l'auteur de cet orage, et qu'il prétendait m'épouvanter par des mensonges. Rappelant alors à mon souvenir les grandes résolutions que j'avais formées de servir Dieu, et les ardents désirs que j'avais eus de souffrir pour lui, je considérai que si je voulais en venir aux effets, je ne devais pas chercher le repos; si je rencontrais des travaux et des peines, j'aurais aussi plus de mérites; et si j'endurais ces peines par amour pour Dieu, elles me tiendraient lieu de purgatoire. Pourquoi craindre? J'avais désiré des croix, je devais me réjouir d'en trouver de si bonnes à porter; plus la répugnance était grande, plus le profit serait considérable; enfin, pourquoi devais-je manquer de courage dans le service de Celui qui m'avait comblée de bienfaits?

Animée par ces considérations et d'autres encore, et faisant un grand effort sur moi-même, je promis, en présence du très saint Sacrement, de solliciter, avec toutes les instances dont je serais capable, la permission de venir dans ce nouveau monastère et, si je le pouvais en sûreté de conscience, d'y faire vœu de clôture. A peine avais-je fait cette promesse, que le démon s'enfuit, et me laissa dans un repos et un contentement qui n'ont jamais cessé depuis. La retraite profonde, les austérités et les diverses observances de cette maison ont pour moi une suavité extrême, et me semblent un joug bien léger. J'y goûte un si indicible bonheur, que je me dis quelquefois à moi-même: Où aurais-je pu choisir sur la terre une vie plus agréable que celle que je mène ici? Je ne sais si cela est cause que j'ai plus de santé que je n'en avais auparavant, ou si c'est Notre Seigneur qui, voyant qu'il est nécessaire et raisonnable que je donne l'exemple, veut me consoler en me donnant la force de supporter, quoique avec peine, les mêmes austérités que les autres. Ce qui est certain, c'est que toutes les personnes qui savent quelles étaient mes infirmités, ne peuvent le voir sans étonnement. Béni soit Celui qui est la source de tous les biens, et par la puissance duquel on peut tout!

Je restai très fatiguée du combat que le démon me livra en cette occasion; mais quand je vis clairement qu'il en était l'auteur, je ne fis qu'en rire. Notre Seigneur, je crois, le permit pour me faire connaître la grâce signalée qu'il m'avait faite et le tourment dont il m'avait délivrée, en ne permettant pas que, depuis plus de vingt-huit ans que je suis religieuse, j'aie jamais été un seul instant mécontente de mon état. Il voulait aussi m'apprendre à voir sans crainte dans mes sœurs une tentation de ce genre, à leur porter compassion, et me mettre à même de les consoler.

Cette tempête étant calmée, j'aurais bien voulu prendre un peu de repos après midi, n'en ayant presque pas eu dans toute la nuit, et ayant passé plusieurs des nuits précédentes, ainsi que des journées entières, dans des travaux et des soucis qui m'avaient extrêmement fatiguée. Mais cela fut impossible. Déjà la nouvelle de ce qui venait d'avoir lieu excitait une grande rumeur tant dans la ville que dans mon couvent; et comme je l'ai dit plus haut, ce n'était pas sans quelque apparence de raison. La prieure m'envoya l'ordre de revenir sur-le-champ; je partis sans délai, laissant mes religieuses plongées dans la peine. Je prévoyais bien des tribulations; mais comme le monastère était fondé, j'en étais fort peu émue. J'élevai mon âme à Dieu pour lui demander son assistance, et je suppliai mon père saint Joseph de me ramener dans sa maison, lui offrant ce que j'aurais à endurer, et m'estimant fort heureuse de le souffrir pour son service. Ainsi je partis, avec la conviction qu'on me mettrait aussitôt en prison; j'avoue que j’en aurais été charmée, pour ne plus parler à personne et pour prendre un peu de repos dans la solitude, car j'en avais un extrême besoin, épuisée comme je l'étais d'avoir eu à traiter avec tant de monde.

Lorsque je fus arrivée, j'exposai mes raisons à la prieure, et elle s'apaisa un peu. Cependant la communauté fit prier le provincial de se rendre au monastère, remettant toute l'affaire à son jugement. Dès qu'il fut venu, je me présentai devant lui pour être jugée, souverainement contente de souffrir quelque chose pour Notre Seigneur, sans néanmoins avoir rien fait en cette occasion ni contre sa divine Majesté, ni contre mon ordre. Je travaillais, au contraire, de toutes mes forces à son avantage, et de bon cœur j'aurais donné ma vie pour ce sujet, car tout mon désir était d'y voir établie une entière perfection. Je me rappelai le jugement que Notre Seigneur eut à subir, et je vis que celui qui m'attendait n'était rien en comparaison. Je dis ma coulpe, comme si j'eusse été fort coupable, et je paraissais l'être à ceux qui ignoraient les motifs de ma conduite. Le provincial me fit une grande réprimande, non pas telle, toutefois que le délit semblait le mériter, vu les rapports qu'on lui avait faits. J'avais pris la résolution de ne rien dire pour me justifier, et je souhaitais réellement la tenir; aussi, je n'ouvris la bouche que pour lui demander pardon, pénitence, et pour le prier de n'être point fâché contre moi.

En certaines choses, je le voyais, on me condamnait à tort: en disant, par exemple, que je n'avais agi que par vanité, pour faire parler de moi, ou par de semblables motifs. Mais voici d'autres plaintes très justes à mes yeux: j'étais, disait-on, moins parfaite que mes sœurs; n'ayant point fidèlement observé la règle dans un couvent où elle était si bien en vigueur, c'était témérité de ma part d'entreprendre d'en garder une autre plus austère. A cela on ajoutait que j'avais scandalisé la ville, et ne songeais qu'à introduire des nouveautés. Tout cela me laissait calme, et ne me causait point de peine; je témoignais cependant en avoir, pour ne pas donner sujet de croire que je méprisais ce que l'on me disait. Enfin le provincial m'ayant commandé, en présence de toute la communauté, de rendre compte de ma conduite, je fus obligée d'obéir. Comme mon âme était tranquille, et que Notre Seigneur m'assistait, j'exposai mes raisons de manière que ni ce père, ni les religieuses, ne trouvèrent de quoi me condamner. Je vis ensuite le provincial en particulier, et j'entrai avec lui dans plus de détails que je ne venais de faire; il demeura très satisfait et me promit, si mon entreprise se poursuivait, de m'autoriser à retourner dans le nouveau monastère dès que la ville se serait apaisée; car le trouble que cette affaire venait d'y exciter était fort grand, comme on va le voir.

Deux ou trois jours après, le corregidor, quelques échevins, et quelques membres du chapitre s'assemblèrent pour délibérer; ils prononcèrent tous d'une voix unanime que ce nouveau monastère, étant manifestement nuisible au bien publie, ne devait point être toléré; qu'il fallait en ôter le très saint Sacrement, et qu'ils ne souffriraient en aucune façon qu'on passât outre. Ils ne tardèrent pas à convoquer une nouvelle assemblée de tous les ordres; deux députés de chaque ordre, choisis parmi les hommes les plus capables, devaient dire leur sentiment. Les uns gardaient le silence, les autres nous condamnaient; et la conclusion fut qu'il fallait sans délai supprimer le monastère. Seul, un présenté de l'ordre de Saint Dominique, qui, tout en approuvant la nouvelle fondation, n'était pas d'avis qu'elle fût sans revenus, fit remarquer qu'on ne pouvait pas procéder ainsi à la suppression d'un monastère; qu'on devait bien réfléchir à ce qu'on ferait, qu'on avait tout le temps d'attendre, et que cela regardait la juridiction de l'évêque [9]. Par ces raisons et d'autres de cette nature, il calma beaucoup les esprits; ils étaient tellement emportés, que l'on regarda comme une merveille que le dessein de détruire le monastère ne fût pas sur-le-champ exécuté. Mais la véritable cause qui les retint, fut que Notre Seigneur voulait que cet établissement se fît, et tous nos adversaires ensemble ne pouvaient rien contre une telle volonté. Sans doute ils n'offensaient point Dieu, parce qu'ils étaient animés d'un bon zèle, et croyaient avoir de justes raisons; mais ils me firent beaucoup souffrir, ainsi que les personnes en petit nombre qui nous favorisaient, car elles eurent une bien rude persécution à essuyer.

L'émotion du peuple était si grande, que l'on ne parlait point d'autre chose; tous me condamnaient et accouraient, les uns auprès du provincial, les autres auprès des religieuses de mon couvent, pour s'élever contre ma conduite. En mon particulier, je n'en étais pas plus affectée que si l'on n'eût rien dit. Je craignais seulement qu’ on ne détruisît la maison; cela me causait une grande douleur, comme aussi de voir les personnes qui nous assistaient perdre dans l'estime publique, et être exposées à tant de tribulations à cause de nous. Quant à ce qu'on disait de moi, j'en avais plutôt de la joie que de la peine. Si ma foi eût été plus vive, la paix de mon âme n'aurait en rien été troublée; mais il suffit d'un léger manquement à une vertu pour rendre toutes les autres comme endormies. C'est pourquoi j'éprouvai une très grande peine pendant les deux jours où l'on tint ces assemblées. Mais au plus fort de ma douleur, Notre Seigneur me dit: « Ne sais-tu pas que je suis tout-puissant? que crains-tu? » Et il m'assura que le monastère ne serait pas détruit. Ainsi, je demeurai très consolée.

La ville porta l'affaire au conseil du roi; il en vint un ordre de dresser une enquête exacte de tout ce qui s'était fait, et voilà un grand procès commencé. La ville envoya ses députés à la cour. Notre monastère devait aussi envoyer les siens; mais nous n'avions pas d'argent, et je ne savais que faire. Le divin Maître y pourvut; car mon provincial ne me défendit jamais de m'occuper de cette affaire. Ami comme il l'est de tout ce qui tient à la vertu, s'il ne nous prêtait pas son concours, il ne voulait point nous faire opposition; il n'attendait même que de voir l'issue de ce débat, pour me permettre de venir habiter dans ce petit monastère. Cependant ces servantes de Dieu, qui y étaient restées seules [10], faisaient plus par leurs prières, que moi par toutes mes négociations qui ne me demandèrent pas peu d'activité. Il semblait quelquefois que tout fût perdu, et particulièrement le jour qui précéda l'arrivée du provincial; car la prieure me défendit de me mêler désormais de rien, ce qui était tout ruiner. Je m'en allai alors trouver Notre Seigneur, et je lui dis: Mon divin Maître, cette maison n'est pas à moi, c'est pour vous qu'elle a été faite; maintenant que personne ne défend ses intérêts, c'est à vous d'en prendre soin. Après cela, je demeurai aussi tranquille et aussi joyeuse que si tout l'univers eût travaillé à ma place, et je ne doutai plus du succès de cette affaire.

Un ecclésiastique (Gonzalve de Aranda), grand serviteur de Dieu, ami de tout ce qui respire la perfection, et qui m'avait toujours assistée, se rendit à la cour pour y défendre notre cause, et il le fit avec le plus grand zèle. D'un autre côté, ce saint gentilhomme (François de Salcédo) que j'ai toujours considéré et considère encore comme mon père, s'y employait avec une bonté incroyable, sans tenir compte des peines ni des persécutions que lui attirait son dévouement. Notre Seigneur donnait tant de zèle à ceux qui nous défendaient, qu'ils faisaient leur cause de la nôtre, et l’on eût dit qu'il y allait de leur vie et de leur honneur, quoiqu'il n'y eût au fond que le motif de la gloire de Dieu qui les fit agir.

Notre Seigneur daigna aussi soutenir d'une manière visible ce vertueux ecclésiastique dont j'ai parlé (Gaspar Daza), et qui était l'un de ceux de qui je recevais le plus d'assistance. L'évêque l'envoya pour parler en son nom dans une grande assemblée qui se tint à notre sujet. Il s'y trouva seul contre tous; pourtant il parvint à apaiser ses adversaires par certains expédients qu'il proposa. Cela suffit pour gagner du temps, mais non pas pour les empêcher de revenir bientôt à leur résolution de détruire à tout prix le monastère. C'était ce serviteur de Dieu qui avait mis le très saint Sacrement dans notre église et donné l'habit à ces filles; ce qui lui valut une grande persécution. Cette tempête dura près de six mois; mais le détail de nos souffrances dans cet intervalle serait trop long à rapporter.

Je ne pouvais assez m'étonner de voir tous les obstacles que soulevait le démon contre quelques pauvres femmes, et comment il pouvait mettre dans l'esprit de tout le monde, j'entends de ceux qui nous étaient contraires, que douze religieuses seulement, avec leur prieure (car elles ne peuvent être davantage), fussent capables d'apporter un si grand préjudice à la ville, en menant une vie si austère. L'inconvénient ou le mécompte, s'il y en avait, ne pouvait retomber que sur elles; mais quant au dommage de la ville, en vérité, c'était une chimère. Et néanmoins il était si grand à leur avis, qu'ils pouvaient en bonne conscience nous faire une aussi forte opposition. Enfin ils en vinrent à dire que, pourvu que le monastère eût des revenus, ils consentiraient à le laisser subsister.

J'étais bien lasse de la peine que cette affaire donnait à tous nos amis; aussi, pour leur repos plutôt que pour le mien, j'entrai dans la pensée qu'il n'y aurait pas de mal à avoir des rentes jusqu'à ce que le trouble fût apaisé, sauf à y renoncer ensuite. Quelquefois même, à cause de mon imperfection et de mon peu de vertu, je me figurais que c'était peut-être la volonté de Notre Seigneur, puisque sans cela notre dessein ne pouvait s'exécuter; je n'étais donc pas loin de souscrire à cet accommodement. Mais la veille du jour où on devait le conclure, Notre Seigneur me dit, le soir, tandis que j'étais en oraison, de me garder d'accepter cette condition, parce que si nous commencions à avoir des revenus, on ne nous permettrait plus d'y renoncer. Il me donna encore quelques autres avis.

La même nuit, le saint frère Pierre d'Alcantara, qui était déjà mort, m'apparut. Quelque temps avant de quitter cet exil, il m'avait écrit qu'ayant appris la vive opposition faite à notre établissement, et la grande persécution suscitée contre nous, il s'en était réjoui, parce que ces efforts du démon étaient un signe que Notre Seigneur y serait fidèlement servi, mais que je devais me garder de consentir à posséder des revenus; ce qu'il me répétait deux ou trois fois dans la même lettre; et il m'assurait que si j'étais fidèle à son conseil, tout réussirait au gré de mes désirs. Depuis que Dieu l'avait appelé à lui, je l'avais vu deux autres fois, et j'avais été témoin de la grandeur de sa gloire. Son aspect, loin de m'inspirer aucune terreur, avait inondé mon âme de joie; car il m'apparaissait toujours dans l'état d'un corps glorieux, rempli d'une félicité à laquelle je participais moi-même. Je me souviens que la première fois, en me parlant de l'excès de son bonheur, il me dit, entre autres choses, qu'heureuse était la pénitence qui lui avait mérité une si grande récompense. Je ne répéterai point ce que je crois avoir déjà écrit ailleurs de ces apparitions; je me contenterai d'ajouter que, cette troisième fois, il me montra un visage sévère, et disparut après m'avoir dit seulement que pour rien au monde je ne devais accepter des revenus: et pourquoi donc ne voulais-je pas suivre son conseil? J'en demeurai épouvantée, et après l'avoir raconté le lendemain à ce saint gentilhomme (François de Salcédo) qui s'employait pour nous plus que tout autre, je lui dis qu'il ne fallait en aucune manière consentir à avoir des revenus, mais plutôt continuer à poursuivre le procès. Il en eut une grande joie, sa résolution sur ce point étant plus ferme que la mienne; et il m'a avoué qu'il n'était entré qu'à contre-cœur dans cet accommodement.

L'affaire étant ainsi en bons termes, voilà qu'une personne fort vertueuse, et animée d'un bon zèle, proposa d'en remettre la décision à des hommes savants. Quelques-uns de ceux qui m'assistaient se rangèrent à cet avis; et de là pour moi une nouvelle source d'inquiétudes. Je puis dire avec vérité que de tous les artifices dont le démon traversa mon dessein, nul ne me causa plus de peine; mais Notre Seigneur vint à mon secours dans cette circonstance comme dans toutes les autres. Il ne m'est pas possible, dans une relation aussi succincte que celle-ci, de faire connaître tout ce qu'il y eut à souffrir durant les deux ans qui s'écoulèrent depuis que la fondation de cette maison fut entreprise jusqu'à ce qu'elle fût achevée; mais les six premiers mois et les six derniers furent les plus pénibles.

L'émotion de la ville commençait à se calmer: le père présenté dominicain, auquel nous nous étions d'abord adressées (Pierre Ybañez), sut alors, quoique absent, si bien ménager les esprits, qu’il nous fut d'un très grand secours. Notre- Seigneur l'avait amené ici dans une conjoncture où son appui nous fut extrêmement utile; le divin Maître sembla même ne l'y avoir appelé que pour nous. Car ce père m'a dit depuis qu'il n'avait eu nul sujet de venir, et que c'était comme par hasard qu'il avait appris ce qui se passait; il ne resta ici que le temps nécessaire pour nos intérêts, et il partit. Malgré cela, il négocia si bien par certaines voies auprès de notre père provincial, que, contre toute espérance, celui-ci me permit dès lors de venir, avec quelques religieuses, habiter le nouveau monastère, afin d'y célébrer l’office divin et d'instruire celles qui y étaient déjà [11].

La joie que j'éprouvai le jour où nous y entrâmes fut inexprimable. Avant de pénétrer dans la maison, je m'arrêtai à l'église pour faire oraison: là, étant presque en extase, je vis Notre Seigneur Jésus-Christ qui me recevait avec un grand amour, et qui, en me mettant une couronne sur la tête, me témoignait sa satisfaction de ce que j'avais fait pour sa très sainte Mère. Un autre jour, tandis qu'après complies nous étions toutes en oraison dans le chœur, la très sainte Vierge m'apparut, environnée d'une très grande gloire, et revêtue d'un manteau blanc sous lequel elle nous abritait toutes. Elle me fit en même temps connaître le haut degré de gloire auquel son divin Fils devait élever les religieuses de cette maison.

Nous n'eûmes pas plus tôt commencé à faire l'office, que le peuple fut touché d'une grande dévotion pour ce monastère. Nous reçûmes de nouvelles religieuses [12]. Notre Seigneur changea le cœur de ceux qui nous avaient le plus persécutées; ils se montraient pleins de dévouement à notre égard, et nous faisaient l'aumône, approuvant ainsi ce qu'ils avaient tant condamné. Ils se désistèrent peu à peu du procès intenté contre nous, et ils reconnaissaient que ce monastère était l'œuvre de Dieu, puisque sa souveraine Majesté l'avait fait triompher d'une si étonnante opposition.

Il est certain qu'il ne se trouve plus personne aujourd'hui qui pense qu'il eût été sage d'abandonner une pareille entreprise. Les habitants de la ville sont d'une charité admirable envers nous; sans faire de quête, et sans rien demander à personne, nous nous trouvons pourvues du nécessaire, le bon Maître les portant à nous l'envoyer d'eux-mêmes. J'ai l'intime confiance qu'il en sera toujours ainsi. Les religieuses étant en petit nombre, pourvu qu'elles remplissent bien leurs devoirs, comme Notre Seigneur leur en fait maintenant la grâce, je suis assurée qu'il prendra d'elles le même soin à l'avenir, et qu'ainsi elles ne seront jamais à charge ni importunes à qui que ce soit.

C'est pour moi une indicible consolation de vivre au milieu de ces âmes si détachées de tout. L'unique objet qui les occupe est de toujours progresser dans le service de Dieu. La solitude fait leurs délices. Une visite même de leurs proches parents leur est à charge, à moins qu'elles n'y trouvent de quoi enflammer davantage l'amour qu'elles ont pour leur Époux. Aussi, il ne vient à cette maison que des personnes qui ont soif comme elles de ce divin amour: les autres n'y goûteraient aucune satisfaction, et ne leur en procureraient aucune. Tous leurs discours ne sont que de Dieu; et quiconque voudrait leur parler d'autre chose ne serait point entendu d'elles et ne les entendrait pas.

Nous observons la règle de Notre-Dame du Mont-Carmel sans aucune mitigation, telle qu'elle a été rédigée par frère Hugues, cardinal de Sainte-Sabine, et approuvée l'an 1248 [13] par le pape Innocent IV, en la cinquième année de son pontificat.

Il me semble maintenant que tous les travaux que nous avons soufferts ne pouvaient être mieux employés. Il y a, je l'avoue, de l'austérité dans notre genre de vie: mangeons jamais de viande sans nécessité, nous jeûnons huit mois de l'année, et nous pratiquons beaucoup d'autres choses que l'on peut voir dans la règle primitive [14]. Néanmoins, les sœurs comptent tout cela pour si peu, qu'elles gardent encore d'autres observances qui nous ont paru nécessaires pour accomplir cette règle avec plus de perfection. J'espère de la bonté de Notre Seigneur qu'il donnera de très grands accroissements à ce qui est commencé, puisqu'il lui a plu de me le promettre.

L'autre maison que cette béate, dont j'ai parlé plus haut (Mère Marie de Jésus), voulait fonder, a été également favorisée de Notre Seigneur, et se trouve heureusement établie à Alcala, mais ce n'a pas été non plus sans de grandes oppositions, ni sans qu'il y ait eu bien des peines à souffrir. Je sais que l'on y vit dans une entière régularité, et dans l'observance de notre première règle. Plaise à Notre Seigneur que tout soit à son honneur et à sa louange, comme à l'honneur et à la louange de la glorieuse Vierge Marie, dont nous portons l’habit! Amen.

Je crains, mon père, de vous avoir causé de l'ennui par une si longue relation de ce qui s'est passé touchant ce monastère. Elle est néanmoins fort brève, eu égard aux travaux que l'on a soufferts, et aux merveilles que Notre Seigneur a faites pour l'établir. Plusieurs personnes ont été témoins de ces merveilles, et peuvent les affirmer avec serment. C'est pourquoi je vous supplie, pour l'amour de Dieu, dans le cas où vous jugeriez à propos de détruire toutes les autres parties de cet écrit, de conserver celle qui regarde ce monastère, et de la remettre, après ma mort, entre les mains des religieuses qui me survivront. Toutes celles qui viendront dans la suite se sentiront puissamment excitées à servir Dieu, et non seulement à maintenir, mais à accroître ce qui a été commencé, lorsqu'elles liront dans ce récit tout ce que Notre Seigneur a fait pour cette maison, par une main aussi faible et aussi misérable que la mienne.

Puisqu'il a montré, par une protection si visible, combien il avait à cœur la fondation de ce monastère, quel mal ne feraient point, et quels châtiments ne mériteraient pas celles qui commenceraient à se relâcher de la perfection qu'il y a lui-même établie! Sa grâce rend ce joug si léger qu'on peut, il est facile de le voir, le porter sans fatigue et y trouver même de la douceur. Les âmes qui n'ont pas d'autre désir que de jouir seul à seul de Jésus-Christ, leur époux, rencontrent ici toutes les facilités pour vivre constamment en sa compagnie. Demeurer seules avec lui seul, tel doit être le but continuel de leurs désirs. Dans ce dessein, qu'elles ne cherchent point à être plus de treize; je sais par expérience, et par l'avis de plusieurs personnes fort habiles, que pour conserver l'esprit de notre règle, et pour vivre d'aumônes, sans rien demander, il ne faut pas dépasser ce nombre [15]. Que là-dessus on croie de préférence celle qui, avec tant de travaux et l'assistance de tant de prières, a tâché d'établir ce qu'elle a jugé le meilleur. On peut encore se convaincre que c'est là ce qui convient, en voyant le contentement, l'allégresse, et la santé plus forte dont nous jouissons toutes depuis que nous sommes dans ce monastère, sans que les observances qui s'y pratiquent nous aient jamais pesé.

Si cette vie parait trop austère à quelques personnes, elles doivent l'attribuer à leur peu de ferveur, et non à la règle qui se garde ici, puisque des femmes délicates et de peu de santé, soutenues seulement par cet esprit intérieur, l'observent avec tant de satisfaction. Je conseille à ces personnes de s'en aller en d'autres monastères, où elles se sauveront en vivant conformément à leur institut.

CHAPITRE 37

J'ai de la peine à poursuivre le récit des grâces que Notre Seigneur m'a accordées; celles dont j’ai parlé jusqu'ici sont même déjà trop grandes pour que l'on puisse se persuader qu'il en ait favorisé une âme aussi imparfaite. Mais pour obéir au commandement du divin Maître et à l'ordre que vous m'en avez donné, mes pères, j'en rapporterai encore quelques-unes, dans le seul but de lui rendre gloire. Plaise au Seigneur que le spectacle des bienfaits dont il a enrichi ma misère puisse être utile à quelque âme Que ne fera-t-il pas pour ses véritables serviteurs! Que tous s'animent donc à contenter un Dieu qui donne, dans cette vie même, de tels gages de son amour.

Je ferai d'abord observer qu'il y a dans ces grâces des degrés divers. Certaines visions l'emportent tellement sur d'autres par la gloire, les délices, la consolation, que je m'étonne de voir la jouissance de Dieu se faire sentir, même en cette vie d'une manière si différente. Parfois, la douceur et le plaisir dont l'âme se trouve inondée dans une vision ou dans un ravissement, s'élèvent si fort au-dessus de tout ce qu'elle a éprouvé, qu'il lui semble impossible de désirer quelque chose de plus ici-bas; et de fait, elle ne le désire point, elle ne demande pas plus de bonheur. Cependant, depuis que Notre Seigneur m'a fait connaître combien grande est l'inégalité qui existe dans le ciel entre la félicité des uns et celle des autres, je vois bien que, sur la terre il n'y a pas non plus, quand il le veut, de mesure à ses dons. Aussi voudrais-je n'en voir mettre jamais dans le dévouement à une si haute Majesté.

Mon désir serait de consumer ma vie, mes forces, ma santé à son service, et de ne point perdre, par ma faute, le moindre degré de jouissance dans le ciel. Je ne crains pas de le dire, si l'on me demandait lequel je préfère, ou d'endurer toutes les peines de cet exil jusqu'au dernier jour du monde, à la condition de recevoir ensuite un degré de gloire de plus, si petit qu'il fût, ou d'aller, sans rien souffrir, occuper un moindre degré de gloire, de très grand cœur j'achèterais, au prix de toutes les peines d'ici-bas, le bonheur de jouir tant soit peu davantage de la vue des grandeurs de Dieu; car je vois que plus on le connaît, plus on l'aime et on le loue. Sans doute, je m'estimerais trop heureuse, après avoir mérité la dernière place en enfer, d'occuper la dernière place du paradis; et plaise à sa divine Majesté de me la donner un jour, sans considérer la grandeur de mes péchés! elle userait envers moi de la plus grande miséricorde; mais j'affirme que, si je le pouvais, et si le Seigneur me donnait sa grâce pour endurer d'extrêmes souffrances, je ne voudrais, quoi qu'il dût m'en coûter, rien perdre par ma faute. Infortunée! J'avais cependant, par mes nombreux péchés, tout perdu pour jamais.

Je dois dire aussi que chacune des visions ou révélations dont j'étais favorisée m'apportait de grands avantages; que même certaines visions opéraient en moi des effets extraordinaires. Ainsi, la vue de Jésus-Christ laissa son ineffable beauté empreinte en mon âme; et, jusqu'à ce jour, elle n'a point cessé de m'être présente. Il eût suffi, pour un tel effet, de le voir une seule fois; qu'on juge de ce qu'a dû produire en moi une pareille faveur si souvent accordée.

Un des fruits les plus précieux que j'en retirai, fut de me corriger d'un défaut très nuisible à mon avancement. Ce défaut, le voici: venais-je à m'apercevoir qu'une personne m'était dévouée, si d'autre part elle avait le don de me plaire, je m'affectionnais à elle de telle sorte, que mon esprit était tout occupé de son souvenir. Sans avoir la moindre intention d'offenser Dieu, j'éprouvais un grand plaisir à la voir, à penser à elle et aux bonnes qualités dont elle était douée. Ce défaut était si grave que mon âme en souffrait le plus grand dommage. Mais depuis que j'eus aperçu la ravissante beauté de Notre Seigneur, nul mortel n'a plus rien offert à ma vue qui pût me toucher ni occuper ma pensée. Un simple regard sur la divine image que je porte gravée au fond de mon âme, me rend souverainement libre. Tout ce que je vois, loin de me captiver, excite mon dégoût, quand je le compare aux grâces et aux excellences que je découvre en ce divin Maître. Non, il n'y a ni science, ni félicité sur la terre qui soit de quelque prix a mes yeux, auprès du bonheur d'entendre une seule parole proférée par cette bouche divine: que ne doit donc pas éprouver une âme qui a eu le bonheur d'en entendre un si grand nombre! Aussi je tiens pour impossible, à moins que par une juste punition de mes péchés je ne vienne à perdre ce souvenir, que personne désormais puisse tellement occuper mon esprit, qu'il ne me suffise, pour être libre, de penser un moment à mon divin Maître.

Je rapporterai à ce sujet ce qui m'est arrivé. J'ai toujours eu pour ceux qui gouvernent mon âme un véritable attachement; comme je vois Dieu même en eux, ils m'inspirent une sincère affection. Sachant d'ailleurs qu'il n'y avait nul danger pour moi, je leur témoignais mes sentiments. Quant à eux, prudents comme ils l'étaient, et serviteurs de Dieu, ils craignaient que l'affection toute sainte que je leur portais ne nuisît à ma liberté intérieure, et ils me traitaient assez durement. Ceci est arrivé depuis que je leur obéis avec une soumission absolue, car auparavant je ne leur étais pas aussi affectionnée. Je riais en moi-même de voir combien ils étaient trompés, et je ne leur disais pas toujours à quel point je me sentais détachée de toutes les créatures. Je me contentais de les rassurer; bientôt, par leurs rapports plus intimes avec moi, ils découvraient la liberté que je devais à Notre Seigneur, et ils perdaient ces craintes, qu'ils n'avaient, du reste, que dans les commencements.

Plus Notre Seigneur se montrait à moi, plus je sentais croître mon amour pour lui et ma confiance en sa bonté. Ses fréquents entretiens me le faisaient connaître d'une manière plus intime; je voyais qu'étant Dieu et homme tout ensemble, il ne s'étonne pas des faiblesses des hommes; il sait toute la profondeur de notre misère, et à combien de chutes nous sommes exposés, par suite du péché de nos premiers parents, qu'il est venu réparer. Je sentais que je pouvais traiter avec ce souverain Seigneur comme avec un ami, parce qu'il ne ressemble pas à ceux de la terre, qui mettent toute leur grandeur dans l'appareil d'une puissance empruntée. On ne leur parle qu'à certaines heures, et il n'y a que les personnes qualifiées qui les approchent; si un homme de petite condition se trouve obligé d'implorer leur assistance, que de peines, que de détours lui faut-il prendre, et de combien de faveurs n'a-t-il pas besoin pour en obtenir audience! Mais si c'était au roi lui-même qu'on eût affaire, oh! alors point d'accès à espérer si vous êtes pauvre, et si vous n'êtes point gentilhomme. Il faut avoir recours aux favoris, et on peut être sûr qu'ils ne sont pas de ceux qui foulent le monde aux pieds. Ceux-ci, en effet, n'ayant aucune crainte et n'en devant point avoir, disent hardiment la vérité: de tels caractères ne sont pas propres pour la cour, où une si mâle franchise est inconnue. Là, il faut savoir taire le mal qu'on voit, et à peine ose-t-on le condamner dans sa pensée, de peur d'une disgrâce.

O Roi de gloire et Seigneur de tous les rois! votre empire n'est point défendu par de frêles barrières, car il est éternel. Oh! comme, sans introducteur, on peut arriver jusqu'à vous! Il suffit de vous voir, pour comprendre que vous seul méritez de porter le nom de Seigneur. Sans cortège et sans gardes, la majesté de votre personne révèle en vous le souverain. Il n'en est pas ainsi d'un roi mortel: en vain, quand il est seul, voudrait-il se faire reconnaître; comme il n'a rien de plus que les autres, il faut voir les insignes de sa royauté pour y croire. Aussi s'entoure-t-il, à juste titre, de cette autorité d'emprunt sans laquelle il n'obtiendrait pas un regard. Aucun rejaillissement de puissance n'émanant de sa personne, l'autorité doit lui venir des autres. O mon Seigneur, ô mon Roi! que ne puis-je peindre en ce moment l'éclat de votre gloire! Il est impossible de ne pas voir que la source de votre suprême puissance est en vous-même. L'effroi saisit, quand on contemple une majesté si haute; mais combien cet effroi redouble quand on vous voit, Seigneur, malgré toute cette majesté, vous humilier si profondément, et témoigner tant d'amour à une créature telle que moi! Toutefois, après ce premier saisissement, nous pouvons traiter avec vous de tous nos intérêts, et vous parler au gré de nos désirs. A la crainte causée d'abord par la vue de votre gloire, en succède une autre plus grande, celle de vous offenser: et ce n'est pas la frayeur du châtiment qui la fait naître; non, Seigneur, mais la frayeur de vous perdre vous-même, auprès de laquelle la première n'est absolument rien.

Voilà, sans parler des autres, quelques-uns des précieux avantages de cette vision, si elle vient de Dieu. Les effets le font connaître, lorsqu'il daigne éclairer l'âme; mais, comme je l'ai souvent dit, Notre Seigneur veut que de temps en temps elle soit dans les ténèbres et privée de sa divine lumière. Cela étant ainsi, on ne doit pas trouver étrange que, me voyant si misérable, je conçoive quelque crainte.

Je viens de passer huit jours dans cette obscurité; je ne trouvais plus en moi ni sentiment de mes obligations envers Dieu, ni souvenir de ses grâces; mon esprit était frappé d'impuissance, et absorbé par je ne sais quoi. Je n'avais assurément nulle mauvaise pensée, mais je me sentais si incapable d'en avoir de bonnes, que je riais de moi-même, et prenais plaisir à voir la bassesse d'une âme, quand Dieu suspend en elle son opération. Elle voit bien qu'elle n'est pas sans lui dans cet état; car ce n'est point comme dans ces grandes peines intérieures que j'ai éprouvées de temps en temps, et dont j'ai parlé plus haut. Néanmoins, elle a beau mettre du bois, et faire de son côté le peu qui est en son pouvoir pour allumer le feu de l'amour divin, aucune flamme ne monte. C'est déjà une grande miséricorde de la part de Dieu, que la fumée paraisse, et montre qu'il n'est pas entièrement éteint. Notre Seigneur l'allume ensuite de nouveau; mais jusque-là, quand on se romprait la tête à souffler et à arranger le bois, on ne ferait que l'étouffer davantage. Je crois que le meilleur alors est d'avouer franchement que l'on ne peut rien par soi-même, et de s'employer, comme j'ai dit, à d'autres œuvres méritoires. Peut-être Notre Seigneur enlève-t-il à l'âme l'oraison, afin qu'elle se livre à ces œuvres, et connaisse par expérience le peu dont elle est capable par elle-même.

Il est certain qu'aujourd'hui j'ai goûté de grandes délices auprès de Notre Seigneur: j'ai osé me plaindre de lui, et je lui ai dit: Eh quoi! mon Dieu, n'est-ce donc pas assez que vous me teniez dans cette misérable vie; que, pour l'amour de vous, je m'y soumette, et que je veuille vivre dans cet exil où tout m'empêche de jouir de vous, le manger, le dormir, les affaires, les rapports avec le monde? Vous seul connaissez la grandeur de ce tourment; et néanmoins, ô mon Seigneur, je l'endure pour l'amour de vous: faut-il encore que, dans ces rares instants où je pourrais jouir de votre présence, vous vous dérobiez à ma vue? Comment cela peut-il s'allier avec votre miséricorde? Comment l'amour que vous avez pour moi peut-il le tolérer? Seigneur, s'il m'était possible de me cacher de vous, comme vous de moi, votre amour, j'en suis sûre, ne le souffrirait jamais. Mais vous êtes toujours avec moi, et vous me voyez toujours. Mon tendre Maître, une pareille inégalité est trop cruelle; considérez, je vous en supplie, qu'elle n'est pas juste envers celle qui vous aime d'un si ardent amour.

Avant de proférer ces paroles et d'autres de ce genre, je venais de considérer que la place où je m'étais vue dans l'enfer était trop douce pour une pécheresse comme moi. Souvent l'amour me transporte de telle manière, que je ne me possède plus; c'est alors qu'avec le plus libre abandon j'ose adresser ces plaintes à Notre Seigneur, et il veut bien souffrir tout cela de ma part. Louange en soit rendue à ce Roi si plein de bonté!

Approcherions-nous de ceux de la terre avec une pareille hardiesse? Certes, que l'on n'ose parler au roi, je n'en suis point surprise; je trouve juste qu'on craigne le souverain et les premiers seigneurs du royaume. Mais, de nos jours, les choses en sont venues à ce point, que la vie n'est plus assez longue pour apprendre les devoirs, les déférences, les respects introduits par l'usage, quand, avec cela, on veut se réserver un peu de temps pour servir Dieu. Un tel spectacle me confond, et j'avoue qu'à l'époque où je vins m'abriter dans ce monastère, je ne savais plus comment traiter avec les grands. Pour peu que l'on rende à d'autres, sans y penser, plus d'honneur que leur qualité n'exige, ils ne le prennent pas en plaisanterie; ils s'en offensent même tellement, qu'il faut s'en justifier et leur en faire satisfaction; et encore Dieu veuille qu'ils s'en contentent!

Je le répète, je ne savais plus comment vivre dans le monde. Une pauvre âme s'y trouve bien en peine; car on lui dit d'un côté que, pour se garantir des nombreux dangers qui l'environnent, elle doit continuellement élever ses pensées vers Dieu; et on veut, de l'autre, qu'elle ne manque à aucun de ces devoirs de civilité qui se pratiquent dans le monde, afin de ne point blesser ceux qui se font un point d'honneur de ces bagatelles. C'était pour moi une source d'ennui; je ne finissais jamais de faire des satisfactions; j'avais beau étudier, il m'échappait toujours bien de ces fautes que le monde ne regarde point comme légères. Mais n'est-il pas vrai que la vie religieuse nous excuse, et qu'on doit, si l'on veut être juste, nous pardonner des fautes de ce genre? Non; l'on dit, au contraire, que les monastères doivent être une école et une cour de politesse. Pour moi, je ne puis le comprendre. Un langage si faux ne viendrait-il pas de ce qu'on aurait pris de travers une parole comme celle-ci, dite par quelque saint: Les maisons religieuses doivent être une cour où l'on forme des courtisans pour le ciel? Et en effet, je ne sais vraiment comment ceux dont l'unique étude doit être de plaire en tout à Dieu et d'abhorrer le monde, peuvent s'occuper avec tant de soin de contenter les gens du monde en des choses si sujettes à changer. Encore si on pouvait les apprendre une fois pour toutes, patience; mais les seuls titres des lettres demandent aujourd'hui un enseignement tout spécial, et il nous faut de doctes leçons pour apprendre quand nous devons, laisser du papier de tel côté ou bien de tel autre, et quand nous devons donner le titre d'illustre à celui qui n'avait pas auparavant le titre de magnifique. J'ignore où l'on en viendra; car, bien que je n'aie pas encore cinquante ans, j'ai vu cela changer tant de fois, que je ne sais plus où j'en suis. Que feront donc ceux qui ne viennent que de naître, si Dieu leur donne une longue vie? En vérité, je plains les personnes spirituelles qui, pour de sainte motifs, doivent rester au milieu du monde; elles portent sur ce point une croix terrible. Si elles se déterminaient, d'un commun accord à vouloir passer pour ignorantes dans une pareille science, s'estimant même heureuses d'être tenues pour telles, elles se délivreraient d'un bien pesant fardeau.

Dans quelles folies me suis-je engagée? Voilà qu'en parlant des grandeurs de Dieu, j'en suis venue à discourir des bassesses du monde! Mais, puisque je l'ai abandonné sans retour par la grâce de Notre Seigneur, je veux en sortir tout à fait. Qu'ils s'arrangent avec lui, ceux qui se donnent tant de peine pour des choses si futiles. Dieu veuille que dans la vie future, où rien ne change, nous n'ayons pas à les payer bien cher! Amen.

CHAPITRE 38

Étant un soir retirée dans un oratoire, si indisposée que je voulais me dispenser de faire oraison, je pris mon rosaire pour m'occuper vocalement et sans aucun effort d'esprit. Mais, quand Dieu le veut, que nos industries sont inutiles! Quelques instants à peine s'écoulèrent, et un ravissement vint me saisir avec une impétuosité telle que je ne pus y résister. Il me sembla que j'étais transportée dans le ciel, et les premières personnes que j'y vis furent mon père et ma mère. Dans un très court espace de temps, celui d'un Ave Maria, je découvris de si grandes merveilles que, succombant sous le poids d’une faveur qui me paraissait excessive, je demeurai entièrement hors de moi. La vision fut peut-être de plus logue durée que je ne l’indique ici; mais le temps paraît alors très court. J’appréhendai ensuite que ce ne fût une illusion, sans trouver néanmoins aucun fondement à cette crainte. Je ne savais que faire, tant j’avais de honte d’en parler à mon confesseur, non, ce me semble, par humilité, mais de peur qu'il ne se moquât de moi, et ne me demandât si j'étais un saint Paul ou un saint Jérôme, pour avoir connaissance des choses du ciel. La pensée que de pareilles visions avaient été accordées à ces grands saints augmentait encore ma crainte, et je ne faisais que répandre des larmes, parce qu'une telle chose me semblait devoir être une illusion. Enfin, malgré ma répugnance j'allai trouver mon confesseur; car, pour rien au monde, je n'aurais osé lui rien cacher, quelque honte que me causât un tel aveu, tant je tremblais d'être trompée. Il fut touché de mon affliction, me consola beaucoup, et me dit les choses les plus capables de me tranquilliser.

Dans la suite il m'est arrivé, et il m'arrive encore quelquefois, que Notre Seigneur me découvre de plus grands secrets, mais de telle manière que je ne vois que ce qu'il lui plaît de me montrer, sans qu'il soit au pouvoir de mon âme, quand elle le voudrait, d'apercevoir rien de plus. Le moindre de ces secrets suffit pour ravir l'âme d'admiration, et la faire avancer beaucoup dans le mépris et la basse opinion des choses de la vie. Je voudrais pouvoir donner une idée de ce qui m'était alors découvert de moins élevé; mais en cherchant à y parvenir, je trouve que c'est impossible; car, entre la seule lumière de ce divin séjour où tout est lumière, et la lumière d'ici-bas, il y a déjà tant de différence, qu'on ne peut les comparer, celle du soleil ne semblant plus que laideur. L'imagination la plus subtile ne peut arriver à se peindre et à se figurer cette lumière, ni à se représenter aucune des merveilles que Notre Seigneur me faisait alors connaître. Il est impossible de rendre le souverain plaisir qui accompagnait cette connaissance, et le haut degré de suavité dont tous mes sens étaient alors comblés; ainsi je suis forcée de n'en pas dire davantage.

Je passai une fois plus d'une heure en cet état, Notre Seigneur se tenant toujours près de moi, et me découvrant des choses admirables. Il me dit: « Vois, ma fille, ce que perdent ceux qui sont contre moi; ne manque pas de le leur dire. »

Hélas! mon cher Maître, lui répondis-je, que peuvent mes paroles auprès de ceux que leurs crimes aveuglent, à moins que vous ne les éclairiez vous-même? Vous avez fait connaître vos grandeurs à certaines âmes, et elles vous ont glorifié; mais cette chétive et misérable créature, à qui vous les manifestez, rencontrera-t-elle une seule personne qui veuille lui donner créance? Loué soit du moins votre nom et bénie votre miséricorde, pour l'heureux changement que vous avez opéré en moi!

Depuis, mon âme voudrait toujours demeurer dans cette région supérieure, sans revenir à la vie, tant elle a conçu de mépris pour toutes les choses de la terre. Elles ne sont à ses yeux que de la fange, et elle comprend combien basse est l'occupation de ceux qui s'y arrêtent.

Durant mon séjour chez cette dame dont j'ai parlé (Louise de la Cerda à Tolède), je fus une fois saisie de ces douleurs du cœur auxquelles j'étais si sujette, et qui maintenant me font moins souffrir. Comme cette dame est d'une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d'or, des pierreries de grand prix, et en particulier des diamants qu'elle estimait beaucoup, espérant que la vue de ces objets ferait une agréable diversion à mon mal. Je riais en moi-même, et comparant intérieurement ce que les hommes estiment avec ce que Notre Seigneur nous réserve, je ne pouvais me défendre d'un sentiment de compassion. Je sentais qu'il me serait impossible, quand je le voudrais, de faire le moindre cas de ces biens périssables, à moins que Dieu n'effaçât de mon esprit le souvenir des biens célestes.

Cette disposition est pour l'âme une espèce de souveraineté si haute, que je ne sais si on peut la comprendre, à moins de la posséder. C'est le vrai et pur détachement Dieu seul l'opère en nous, sans aucun travail de notre part. C'est lui qui nous découvre ces vérités; elles demeurent imprimées dans notre esprit, et nous voyons avec évidence combien il nous serait impossible, par nous-mêmes, d'acquérir si promptement un bien de cette nature.

Ces lumières ont banni de mon cœur, en très grande partie, une crainte fort vive que j'avais toujours eue de la mort. Mourir me semble maintenant la chose du monde la plus facile pour l'âme fidèle à Dieu, puisque, en un moment, elle se voit libre de sa prison, et introduite dans le repos. Il existe, selon moi, une grande ressemblance entre l'extase et la mort. En effet, l'esprit ravi en Dieu contemple les ineffables merveilles qu'il lui découvre; et l'âme, dès l'instant même où elle est séparée du corps, est mise en possession de ces mêmes biens. Je ne parle point des douleurs de la séparation, dont il faut faire très peu de cas; d'ailleurs, ceux qui auront véritablement aimé Dieu et méprisé les vanités de la terre, doivent mourir avec plus de douceur.

J'appris aussi à connaître quelle est notre véritable patrie, et à regarder cette vie comme un pèlerinage. C'est un grand avantage d'avoir vu ce qui nous est réservé là-haut, et de savoir où nous sommes appelés à habiter. Celui qui doit aller s'établir dans une contrée lointaine trouve un puissant secours, pour supporter les fatigues du voyage, dans la connaissance du pays où il doit mener une vie pleine de repos. L'âme trouve de même, dans la connaissance qu'elle a reçue, une grande facilité pour s'élever à la considération des choses d'en haut, et pour faire en Sorte que sa Conversation soit dans le ciel. Il y a là d'inappréciables avantages. Un seul regard vers le ciel suffit pour la recueillir. Notre Seigneur ayant bien voulu lui montrer quelque chose des grands biens qui s'y rencontrent, elle aime à y attacher sa pensée. Souvent ceux qui forment ma société ici-bas, et auprès de qui je me console, sont ceux que je sais être vivants là-haut; eux seuls me paraissent jouir de la véritable vie. Quant à ceux qui vivent sur la terre, ils me semblent tellement morts, que le monde entier ne saurait me tenir compagnie, surtout lorsque j'éprouve ces grandes impétuosités d'amour. Tout ce que je vois des yeux du corps ne me paraît alors qu'une plaisanterie et un songe, tandis que j'appelle de toute l'ardeur de mes vœux ce qui a frappé les yeux de mon âme; et comme je m'en vois encore loin, je puis dire que je me sens mourir.

Enfin, ces visions sont une des grâces les plus insignes dont Dieu puisse favoriser une âme; elle y puise une force admirable; en particulier elles l'aident à porter une croix bien pesante, je veux dire l'ennui et le dégoût que tout lui inspire ici-bas. Et si le Seigneur ne suspendait de temps en temps le souvenir de ce qu'elle a vu, bien que ce souvenir ne tarde pas à se réveiller, je ne sais comment elle pourrait supporter la vie. Louange et bénédiction sans fin à ce Dieu de bonté! Qu'il ne permette point, je l'en supplie au nom du sang versé pour moi par son divin Fils, qu'après avoir compris, quelque chose de ces biens si élevés et avoir commencé à en jouir en quelque manière, j'aie le malheur, comme Lucifer, de tout perdre par ma faute! Ah! qu'il ne le permette jamais, je l'en conjure encore au nom de lui-même Parfois, la crainte que j'en ai n'est pas petite; mais le plus ordinairement, la miséricorde de mon Dieu ne donne l'assurance qu’après m'avoir retirée de tant de péchés, il ne voudra point cesser de me soutenir de sa main, et m'exposer ainsi à me perdre. Je vous prie très instamment, mon père, de joindre pour ce sujet vos prières aux miennes.

La grâce dont je vais parler l'emporte, ce me semble, en plusieurs choses, sur les faveurs précédentes, en particulier par l'excellence des biens, et par la force qu'elle communique à l'âme. Néanmoins, chacune de ces faveurs, considérée à part, est d'un tel prix, qu'il n'y a point lieu de les comparer ensemble.

Une veille de la Pentecôte, m'étant retirée après la messe dans un endroit fort solitaire où j'allais prier souvent, je me mis à lire, dans l'ouvrage d'un chartreux [16], ce qui avait trait à cette fête. J'y trouvai les marques auxquelles ceux qui commencent, ceux qui ont déjà fait des progrès dans la vertu, et ceux qui ont atteint la perfection, peuvent connaître si le Saint-Esprit est avec eux. Après avoir lu ce qui était dit sur ces trois états, il me sembla que, par la bonté de Dieu, ce divin Esprit, autant que j'en pouvais juger, était avec moi. Je lui en rendis aussitôt de vives actions de grâces. Je me souvins en ce moment d'avoir lu autrefois les mêmes choses, et je vis que j'étais en ce temps-là bien éloignée de l'état où je me trouvais alors; ainsi, par le contraste même, la grandeur de la grâce que Dieu m’avait faite m'apparaissait dans tout son jour. Puis, considérant la place que j'avais méritée dans l'enfer par mes péchés, je ne pouvais donner assez de louanges à Dieu; car je ne reconnaissais presque plus mon âme, tant elle était transformée.

Tandis que j'étais occupée de ces pensées, je fus saisie, sans en connaître la cause, d'un véhément transport. Mon âme paraissait vouloir sortir du corps, tant elle était hors d'elle-même, et se sentait incapable d'attendre davantage le bien qu'elle entrevoyait. Ce transport était si excessif que je ne pouvais y résister; il agissait sur moi, me semblait-il, d'une manière toute nouvelle. Mon âme était si profondément saisie, que je ne savais ni ce qu'elle avait ni ce qu'elle voulait. Sentant toutes les forces naturelles m'abandonner, et ne pouvant me soutenir, quoique je fusse assise, je m'appuyai contre la muraille. A ce moment, je vis au-dessus de ma tête une colombe bien différente de celles d'ici-bas; car elle n'avait point de plumes, et ses ailes semblaient formées de petites écailles qui jetaient une vive splendeur; elle était aussi plus grande qu'une colombe ordinaire. Il me semble que j'entendais le bruit qu'elle faisait avec ses ailes; elle les agita à peu près l'espace d'un Ave Maria. Mon âme, se perdant alors dans le ravissement, perdit aussi de vue cette divine colombe. L'esprit s'apaisa avec la présence d'un hôte si excellent, tandis que, selon ma manière de voir, une faveur si merveilleuse aurait dû le remplir de trouble et d'effroi. Mais dès que je commençai à jouir, la crainte fit place au repos, et je restai en extase.

La gloire de ce ravissement fut extraordinaire; je demeurai la plus grande partie des fêtes comme interdite et hors de sens; je ne savais que devenir, je ne pouvais comprendre comment je ne succombais point sous le poids d'une si étonnante faveur; je n'entendais plus, je ne voyais plus, si je puis m'exprimer ainsi, tant était grande ma joie intérieure. Depuis ce jour, je vois en moi un bien plus haut degré d'amour de Dieu, et je me sens beaucoup plus affermie dans la vertu. Bénédiction et louange sans fin à ce Dieu de bonté! Amen.

J'aperçus une autre fois sur la tête d'un père de l'ordre de Saint-Dominique la même colombe; mais il me sembla que les rayons et la splendeur de ses ailes s'étendaient beaucoup plus loin. Il me fut dit que ce religieux devait attirer à Dieu un grand nombre d'âmes.

Notre-Dame m'apparut un jour, mettant un manteau d'une éblouissante blancheur sur les épaules de ce présenté du même ordre, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois (Pierre Ybañez). Elle me dit que pour prix du service qu'il lui avait rendu en aidant à l'établissement de cette maison, elle lui donnait ce manteau, comme marque du soin qu'elle prendrait désormais de conserver son âme pure, et de la préserver du péché mortel. Cette promesse s'est accomplie, j'en ai la certitude; car depuis cette époque jusqu'à sa mort, arrivée peu d'années après, ce père mena une vie si pénitente, et sa mort elle-même fut si sainte, que je ne saurais concevoir le moindre doute sur son bonheur. Un religieux présent à sa dernière heure m'a rapporté qu'il avait dit, un peu avant d'expirer, qu'il voyait saint Thomas auprès de lui. Il mourut ainsi plein de joie, et appelant de tous ses vœux le moment de sortir de cet exil. Il m'est apparu quelquefois depuis, dans une très grande gloire, et m'a révélé diverses choses. C'était un homme de si haute oraison que, dans les derniers temps de sa maladie, voulant s'en distraire à cause de son extrême faiblesse, il ne le pouvait, tant ses ravissements étaient fréquents. Il m'écrivit même, un peu avant sa mort, pour me demander par quels moyens il pourrait les prévenir, parce qu'en achevant de dire la messe, il entrait malgré lui en extase, et y demeurait très longtemps. Enfin, Dieu lui donna la récompense des grands services qu'il lui avait rendus pendant toute sa vie.

J'ai également connu par vision quelques-unes des grâces extraordinaires que Notre Seigneur faisait au recteur de la compagnie de Jésus dont j'ai plusieurs fois fait mention (Gaspar de Salazar); mais, pour ne pas trop m'étendre, je n'en parlerai point ici; je dirai seulement ce qui m'arriva à une époque où ce père avait une croix pesante à porter; il se trouvait en butte à une grande persécution, et son affliction était extrême. Un jour, en entendant la messe, je vis, au moment où l'on élevait la sainte hostie, Notre Seigneur Jésus-Christ en croix. Il me dit certaines paroles de consolation pour les lui rapporter; il en ajouta d'autres, par lesquelles je devais le prévenir de ce qui devait encore arriver, et lui mettre sous les yeux ce que le divin Maître avait souffert pour lui, afin de l'engager à se préparer à la souffrance. Cela lui donna beaucoup de consolation et de courage: et l'événement confirma ensuite la vérité de tout ce que Notre Seigneur m'avait dit.

Il m'a été révélé de grandes choses sur les religieux de l'ordre auquel appartient ce père, je veux dire la compagnie de Jésus, et sur l'ordre lui-même tout entier. Plusieurs fois je les ai vus dans le ciel, tenant en leurs mains des bannières blanches. Je le répète, j'ai vu, touchant ces religieux, d'autres choses extrêmement admirables. Aussi j'ai une grande vénération pour cet ordre, parce qu'ayant eu beaucoup de rapports avec ses membres, je reconnais que leur vie est conforme à ce que Notre Seigneur m'a dit d'eux.

Tandis que j'étais un soir en oraison, Notre Seigneur commença par m'adresser quelques paroles qui retraçaient à mon souvenir les infidélités de ma vie. Elles me remplirent de confusion et de peine. Sans être prononcées d'un ton sévère, de telles paroles causent un regret et une douleur qui anéantissent; une seule nous est plus utile pour acquérir la connaissance de nous-mêmes, que plusieurs jours passés dans la considération de notre misère, parce qu'elles portent avec elles un caractère de vérité qu'il nous est impossible de nier. Le Sauveur me représenta alors les amitiés si vaines auxquelles je m'étais laissée aller: je devais regarder comme une grande grâce, me dit-il, qu'il permît à un cœur qui avait fait un si mauvais mage de ses affections, de s'attacher à lui, et qu'il voulût bien le recevoir.

D'autres fois, il me dit de me souvenir du temps où je semblais mettre mon honneur à aller contre le sien. Il me dit, en une autre circonstance, de me rappeler ce dont je lui étais redevable: lorsque je l'outrageais le plus, c'était alors qu'il m'accordait ses faveurs.

Lorsque je commets des fautes, et elles ne sont pas en petit nombre, sa Majesté me les fait comprendre de telle sorte que j'en suis tout anéantie; comme j'en commets beaucoup, cela se renouvelle fréquemment. Il m'est arrivé quelquefois de chercher à me consoler dans l'oraison d'une réprimande qui m'avait été faite par mon confesseur; j'en recevais alors une seconde, auprès de laquelle la première n'était rien.

Je reviens à ce que je disais. Notre Seigneur ayant mis sous mes yeux le tableau des infidélités de ma vie, je fondais en larmes, dans la pensée que je n'avais encore rien fait pour son service. Il me vint alors à l'esprit qu'il voulait peut-être me préparer par là à recevoir quelque grâce; car le plus ordinairement il choisit, pour m'accorder une faveur particulière, le temps où je viens de me confondre devant lui, sans doute pour me faire connaître plus clairement combien j'en suis indigne. Quelques instants s'étant écoulés, mon âme entra dans un tel ravissement, qu'elle me semblait avoir entièrement abandonné le corps; du moins, si elle vivait encore en lui, elle n'en avait nul sentiment. Je vis alors la très sainte humanité de Jésus-Christ, dans un excès de gloire où je ne l'avais point encore contemplée. Par une connaissance admirable et lumineuse, elle me fut représentée dans le sein du Père; à la vérité, je ne saurais dire de quelle manière elle y est. Il me parut seulement que, sans la voir, je me trouvais en présence de la Divinité. Mon âme en resta plongée dans un tel étonnement, que je passai, je crois, plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi; il me semblait que j'avais sans cesse devant les yeux cette majesté du Fils de Dieu, mais ce n'était pas comme la première fois, je le comprenais bien. Pour brève que soit une si haute vision, elle se grave si profondément dans l'esprit, qu'elle ne saurait s'en effacer de longtemps; j'y trouvai à la fois de grandes consolations et de précieux avantages.

J'ai eu trois autres fois la même vision; c'est, à mon avis, la plus sublime de toutes celles dont le Seigneur m'a favorisée. Ses effets sont admirables; il me semble qu'elle purifie merveilleusement l'âme, et enlève à la sensualité presque toute sa force; c'est comme une grande flamme, qui consume et anéantit tous les désirs de cette vie. Par la grâce de Dieu, je n'étais touchée de rien de mortel; mais la vanité des choses de la terre et le néant des grandeurs humaines m'apparurent dans un nouveau jour. C'est pour l'âme un enseignement admirable, qui élève ses désirs jusqu'à la vérité pure; il imprime en outre un inexprimable respect pour Dieu, fort différent de celui que nous pouvons acquérir par nous-mêmes ici-bas. L'âme ensuite ne peut voir sans effroi qu'elle ait osé offenser une si redoutable Majesté, et que qui que ce soit ait une pareille hardiesse.

J'ai déjà fait observer que les avantages des visions et autres faveurs sont plus ou moins grands. Celle dont je parle en produit de merveilleux. Lorsqu'en allant communier je me souvenais de cette souveraine Majesté que j'avais vue, et considérais que cette même Majesté était présente au très saint Sacrement; quand surtout, ce qui arrivait souvent, Notre Seigneur daignait m'apparaître dans la sainte hostie, les cheveux se dressaient sur ma tête et je me sentais tout anéantie. O mon Seigneur, si dans ce sacrement vous ne couvriez votre grandeur d'un voile, qui oserait si souvent s'en approcher, pour unir une créature si souillée et sujette à tant de misères à une si haute Majesté! Soyez béni, Seigneur! Que les anges et toutes les créatures vous louent de ce que vous vous accommodez de telle sorte à notre infirmité, que vous nous laissez goûter de si étonnantes faveurs, sans nous effrayer par votre suprême Puissance! Son éclat nous ôterait la hardiesse d'en jouir, tant notre faiblesse et notre misère sont grandes.

Si vous en agissiez autrement, pourrait en être de nous comme d’un laboureur, auquel je sais très certainement que la chose arriva ainsi. Ayant trouvé un trésor qui dépassait de beaucoup les basses pensées de son esprit il eut un tel chagrin de ne savoir à quoi l'employer, que la tristesse le conduisit lentement au tombeau. Si, au lieu de se voir soudainement possesseur de tout ce trésor, il eût seulement reçu de temps en temps quelque partie de sa valeur, il eût pourvu par là à son entretien, il se serait estimé plus heureux qu'au temps de sa pauvreté, et il ne lui en aurait pas coûté la vie.

Mais vous, Seigneur, richesse des pauvres, que vous savez admirablement pourvoir aux besoins des âmes, en leur découvrant peu à peu vos trésors, sans leur en montrer d'abord toute la grandeur! Lorsque je contemple une si haute Majesté cachée dans une si petite hostie, j'admire vraiment une sagesse si profonde. Non, je n'aurais point le courage, je ne pourrais prendre sur moi de m’approcher ainsi du Seigneur, si aux grandes grâces dont il n'a cessé de me combler, il n'ajoutait celle de soutenir ma faiblesse; je ne pourrais également ni concentrer en mon cœur ce que j'éprouve, ni m'empêcher de publier à haute voix de si étonnantes merveilles. Que doit donc éprouver une misérable comme moi, chargée d'abominations, dont la vie s’est passée avec si peu de crainte de Dieu, au moment de s'unir à ce souverain Seigneur, les jours où il veut que mon âme le voie dans sa majesté! Comment ma bouche, qui l'a offensé par tant de paroles, ose-t-elle s'approcher de ce corps infiniment glorieux, et où tout respire une pureté, une bonté divine? Ah! pour l'âme autrefois infidèle, l'effroi qu'inspire une Majesté si haute n'est rien auprès du regret et de la douleur qu'elle éprouve, en lisant sur ce visage d'ineffable beauté tant de tendresse et de douceur.

Mais qu'ai-je dû sentir, deux fois témoin de ce que je vais rapporter! Certes, mon Seigneur et ma gloire, je ne crains pas de l'affirmer: dans ces grandes douleurs de mon âme, j'ai, d'une certaine manière, fait quelque chose pour votre service. Mais que dis-je? Je ne le sais plus; ce n'est presque plus moi qui parle en écrivant ceci; je me sens troublée, et comme hors de moi par de tels souvenirs. O mon Seigneur, j'aurais eu raison de dire que j'avais fait quelque chose pour vous, si ce sentiment venait de moi; mais puisque je ne puis avoir une bonne pensée si vous ne me la donnez, vous ne devez m'en garder aucune reconnaissance; de mon côté se trouve la dette, et c'est vous, Seigneur, qui êtes l'offensé.

Une fois, en allant communier, je vis des yeux de l'âme, plus clairement que je n'aurais fait des yeux du corps, deux démons d'une figure horrible qui serraient avec leurs cornes la gorge du pauvre prêtre, et je vis en même temps, dans l'hostie qu'il était prêt à me donner, Notre Seigneur Jésus-Christ avec cette majesté dont je viens de parler: ce qui me fit connaître que mon Dieu était dans des mains criminelles, et que cette âme était en état de péché mortel. Quel spectacle, ô mon Sauveur, de voir votre divine beauté au milieu de ces abominables figures, et ces démons saisis d'un tel effroi et d'une telle stupeur devant vous, qu'ils auraient soudain pris la fuite si vous le leur eussiez permis! Dans le trouble extrême qui s'empara de moi, je ne sais comment j'eus la force de communier. J'étais également agitée d'une crainte très vive: il me semblait que si cette vision venait de Dieu, il n'aurait pas permis que je visse le mauvais état de cette âme. Mais Notre Seigneur me dit de prier pour elle; il ajouta qu'il avait permis cette vision pour me faire comprendre la force des paroles de la consécration, et comment, quelque mauvais que soit le prêtre qui les profère, il ne laisse pas d'être présent sur l'autel. C'était aussi afin que je visse l'excès de sa bonté, qui le porte à se mettre entre les mains même d'un ennemi, et cela pour mon bien et pour le bien de tous.

Je compris l'obligation où sont les prêtres d'être plus vertueux que les autres, ce qu'il y a de terrible dans la réception indigne d'un sacrement si saint, et le grand pouvoir du démon sur une âme qui est en péché mortel. J'en retirai la plus grande utilité, et une connaissance plus intime de ce que je dois à Dieu. Qu'il soit béni à jamais!

Voici un autre fait dont j'ai été témoin, et qui me causa une étrange épouvante. Dans un endroit où je me trouvais, mourut une personne qui avait, durant plusieurs années, fort mal vécu, comme je l'ai appris, mais qui, toujours malade les deux dernières années de sa vie, paraissait s'être amendée en quelque chose. Elle mourut sans confession; mais à cause de ce que je viens de dire, je ne croyais pas qu'elle se damnerait. Or, pendant qu'on l'ensevelissait, je vis un grand nombre de démons qui prirent ce corps, qui paraissaient s'en amuser, le maltraitaient, et à l'aide de grands crocs le traînaient de côté et d'autre, ce qui me causa une extrême frayeur. Au moment où on le portait en terre avec l'honneur et les cérémonies accoutumées, j'admirai la grande bonté de Dieu, qui ne permettait pas que cette âme fût déshonorée, ni que l'on sût qu'elle était son ennemie. J'étais tout interdite de ce qui venait de frapper mes regards. Je n'aperçus aucun démon durant l'office; mais quand on mit le corps dans la fosse, j'en vis une grande multitude qui étaient dedans pour le recevoir. Je fus comme hors de moi à ce spectacle, et il ne me fallut pas peu de courage pour ne rien laisser paraître au dehors. Je considérais en moi même à quelles tortures ces esprits de ténèbres livreraient l'âme dont ils traitaient ainsi le malheureux corps. Plût au Seigneur que tous ceux qui sont en mauvais état, vissent de leurs yeux comme moi une scène si épouvantable! elle les exciterait puissamment, me semble-t-il, à embrasser une meilleure vie. Je connus alors de plus en plus combien j'étais redevable à Dieu, et de quel malheur il m'avait délivrée. Quant à la crainte qui m'avait saisie, elle dura jusqu'à ce que j'en eusse parlé à mon confesseur; il me venait en pensée que c'était peut-être un artifice de l'esprit ennemi pour déshonorer cette personne, qui, du reste, ne passait pas pour avoir beaucoup de religion. Ce qui est vrai, c'est que ce malheur n'ayant été que trop réel, jamais je ne m'en souviens sans que l'effroi s'empare de mon âme.

Puisque j'ai commencé à parler de visions touchant les morts, je veux faire connaître les lumières que Dieu m'a données sur quelques âmes. Mais, pour abréger, je ne rapporterai qu'un petit nombre de faits; d'ailleurs, il ne me paraît ni nécessaire ni utile d'en dire davantage.

On m'annonça la mort d'un religieux qui avait été jadis provincial de cette province, et qui l'était alors d'une autre; j'avais eu des rapports avec lui, et il m'avait rendu de bons offices. Il était, au reste, orné de bien des vertus. Néanmoins cette nouvelle me causa un grand trouble; j'étais inquiète pour le salut de son âme, parce qu'il avait été durant vingt ans supérieur, et je crains toujours beaucoup pour ceux qui ont rempli ces fonctions: avoir charge d'âmes me semble une chose extrêmement périlleuse. Je m'en allai fort triste à un oratoire; là, je conjurai Notre Seigneur d'appliquer à ce religieux le peu de bien que j'avais fait en ma vie, et de suppléer au reste par ses mérites infinis, afin de tirer son âme du purgatoire. Pendant que je demandais cette grâce avec toute la ferveur dont j'étais capable, je vis, à mon côté droit, cette âme sortir du fond de la terre, et monter au ciel avec une grande allégresse. Bien que ce père fût fort âgé, il m'apparut sous les traits d'un homme qui n'avait pas encore trente ans, et avec un visage tout resplendissant de lumière. Cette vision, fort courte dans sa durée, me laissa inondée de joie. Dès ce moment, il me fut impossible de partager la douleur de plusieurs autres personnes, qui regrettaient en lui un ami extrêmement cher. La consolation qui remplissait mon âme était si grande, que je n'avais plus de peine de sa mort; en outre, je ne pouvais concevoir aucun doute sur la vérité de ce que j’avais vu; je comprenais clairement que ce n'était pas une illusion. Il n'y avait pas alors plus de quinze jours qu'il avait cessé de vivre. Je ne laissai pas de demander des prières pour lui, et d'en offrir aussi à Dieu. A la vérité, je ne pouvais plus y apporter la même ardeur; car, lorsque le Seigneur m'a ainsi fait voir une âme s'élevant au ciel, il me semble que prier pour elle, c'est vouloir donner l'aumône à un riche. Comme j'étais séparée par une grande distance de l'endroit où ce serviteur de Dieu avait fini ses jours, je n'appris qu'après un certain temps les particularités de sa mort édifiante: tous ceux qui en furent témoins ne purent voir sans admiration la connaissance qu'il garda jusqu'au dernier moment, les larmes qu'il versa, et les sentiments d'humilité dans lesquels il rendit son âme à Dieu.

Une religieuse de ce monastère, grande servante de Dieu, était décédée il n'y avait pas encore deux jours. On célébrait l'office des morts pour elle dans le chœur une sœur lisait une leçon, et j'étais debout pour dire avec elle le verset. A la moitié de la leçon, je vis l'âme de cette religieuse sortir du même endroit que celle dont je viens de parler, et s'en aller au ciel. Cette vision fut purement intellectuelle, tandis que la précédente s'était présentée aux yeux de mon âme sous des images; mais l'une et l'autre laissent à l'âme une égale certitude.

Dans ce même monastère venait de mourir une autre religieuse, à l'âge de dix-huit ou vingt ans. Au milieu de continuelles maladies, elle s'était montrée vraie servante de Dieu, zélée pour l'office divin et la pratique de toutes les vertus. Je ne doutais point qu'après tant de souffrances, elle n'eût plus de mérites qu'il ne lui en fallait pour être exempte du purgatoire. Cependant, tandis que j'assistais aux heures, avant qu'on la portât en terre, et environ quatre heures après sa mort, je vis son âme sortir également de terre et aller au ciel.

Un jour où j'endurais, comme il m'arrive de temps en temps, ces grandes souffrances de corps et d'esprit qui me mettent dans l'impuissance d'avoir la moindre bonne pensée, je me trouvais dans l'église d'un collège de la compagnie de Jésus. Un frère de cette maison était mort la nuit même, et je le recommandais à Dieu comme je pouvais. Tandis que j'entendais une messe qu'un père de la Compagnie disait pour lui, j'entrai dans un profond recueillement, et je vis ce religieux monter au ciel, tout éclatant de gloire, et accompagné de Notre Seigneur. Je compris que c'était par une faveur particulière que le divin Maître le conduisait ainsi lui-même au séjour des bienheureux.

Un très bon religieux de notre ordre était malade à l'extrémité. Pendant la messe, étant profondément recueillie, je le vis rendre l'esprit et monter au ciel sans entrer au purgatoire; et j'ai appris depuis qu'il était mort à l'heure même où j'avais eu cette vision. Je fus étonnée de ce qu'il n'avait point passé par le purgatoire; mais il me fut dit qu'ayant été très fidèle observateur de sa règle, il avait bénéficié des bulles de l'ordre touchant le purgatoire [17]. J'ignore à quelle fin cela me fut dit; ce fut sans doute pour me faire comprendre que ce n'est pas l'habit qui fait le religieux, mais que, pour jouir des biens d'un état aussi parfait, il faut en accomplir fidèlement tous les devoirs.

Je pourrais rapporter un très grand nombre de visions de ce genre dont il a plu au Seigneur de me favoriser; mais, n'en voyant pas l'utilité, je me borne à ce qui a été dit. Seulement je ferai observer que, parmi tant d'âmes, je n'en ai vu que trois aller droit au ciel sans passer par le purgatoire: celle de ce religieux dont je viens de parler, celle du saint frère Pierre d'Alcantara, et celle de ce père dominicain plus haut mentionné (Pierre Ybañez)

Le Seigneur a aussi daigné me faire voir la place de quelques unes de ces âmes dans le ciel, et les degrés de gloire dont elles jouissent. L'inégalité de cette gloire est fort grande.

CHAPITRE 39

Une personne à qui j'avais de l'obligation ayant presque entièrement perdu la vue, j'en fus si affligée, que je suppliai avec importunité Notre Seigneur de la lui rendre; je craignais toutefois que mes péchés ne me rendissent indigne d'être exaucée. Cet adorable Sauveur m’apparut alors comme il l'avait fait tant d'autres fois, me montra la plaie de sa main gauche, et en tira avec sa main droite un grand clou dont elle était percée. Il me semblait que le clou emportait en même temps la chair. Je fus émue de la plus tendre compassion, en songeant à l'excès de douleur que devait endurer mon divin Maître. Il me dit de ne point douter qu'après avoir souffert cela pour mon amour, il ne fit à plus forte raison ce que je lui demandais. Il me promit d'exaucer toutes mes prières, sachant bien que je ne solliciterais rien que pour sa gloire; il allait donc m'accorder la faveur que j'implorais. Il me dit encore de considérer que dans le temps même où je ne le servais pas, il avait toujours exaucé mes demandes au delà de mes désirs; combien plus le ferait-il maintenant qu'il était sûr de mon amour: je ne devais pas avoir de doute là-dessus.

Huit jours, je crois, ne s'étaient pas écoulés, que Notre Seigneur rendit la vue à cette personne, et l'on se hâta d'en porter la nouvelle à mon confesseur. Il se peut que cette guérison ne fût pas due à mes prières; quant à moi, néanmoins, après cette vision, je ne pus en douter, et j'en remerciai le divin Maître comme d'une grâce qu'il m'avait accordée.

Une autre fois, quelqu'un était en proie à une maladie très douloureuse, je ne sais laquelle; voilà pourquoi je ne la spécifie pas ici. Depuis deux mois il souffrait des douleurs intolérables, et son tourment était tel qu'il se déchirait lui-même. Le père recteur dont j'ai parlé (Père Gaspar de Salazar), et qui me confessait alors, le visita et en eut tant de compassion, qu'il me commanda d'aller le voir, des liens de parenté m'autorisant à le faire. Je me rendis donc auprès du malade, et demeurai si touchée de le voir en cet état, que je demandai instamment à Notre Seigneur de vouloir lui rendre la santé. Je vis clairement que ma prière avait été exaucée, puisque dès le lendemain il ne sentit plus aucune douleur.

Sachant qu'une personne, à qui j'avais beaucoup d'obligation, avait pris une détermination qui blessait à la fois l'honneur de Dieu et le sien, j'en fus profondément affligée; pour comble de peine, je ne voyais pas le moyen de la faire renoncer à son dessein, et il semblait n'y en avoir aucun. Je suppliai Dieu très instamment d'y apporter remède, mais avec un chagrin que le changement seul de cette personne pouvait adoucir. Dans cet état, je me retirai dans un ermitage fort solitaire (car il y en a de tels en ce couvent); c'était celui où l’on a peint Jésus-Christ attaché à la colonne [18]. Là, tandis que je le suppliais de m'accorder cette grâce, j’entendis une voix très douce qui ressemblait à un agréable sifflement. Mon effroi fut d'abord si grand, que les cheveux se dressèrent sur ma tête; j'aurais voulu saisir d'une manière distincte ce que cette voix me disait, ce fut impossible, elle cessa trop tôt de se faire entendre. Mais bientôt, la crainte faisant place au calme, au bonheur, au plaisir intérieur, je ne pouvais assez admirer comment le son d'une voix (car je l'entendis des oreilles du corps), et d'une voix dont je ne déglinguai point les paroles, pouvait produire un si étonnant effet dans mon âme. Je connus par là que ma prière était exaucée, et je me sentis aussi libre de toute peine que si j'eusse vu à l'instant même cette personne renoncer à son dessein, comme elle y renonça, en effet, peu après. J'en rendis compte à mes confesseurs; car j’en avais deux à cette époque, fort savants et grands serviteurs de Dieu.

Une personne qui était résolue de servir Dieu, et qui, depuis peu de temps, s'adonnait à l'oraison et y recevait de grandes grâces, l'avait abandonnée, à cause de certaines occasions fort dangereuses dont elle ne voulait point s'éloigner. J'en ressentis une peine très vive, parce que je l'aimais beaucoup, et je le lui devais bien. Durant plus d'un mois, je crois, je ne fis que supplier le Seigneur de ramener cette âme à lui. Enfin, étant un jour en oraison, je vis près de moi un démon qui déchirait avec un grand dépit certains papiers qu'il avait entre les mains. Je jugeai par là que Dieu avait exaucé ma prière, et j'en eus une joie extrême. De fait, j'appris ensuite que cette personne s'était confessée avec une grande contrition, et était sincèrement revenue à Dieu. J'espère de son infinie bonté qu'il lui fera la grâce de s'avancer toujours de plus en plus dans son service. Qu'il soit béni de tout! Amen.

Je pourrais rapporter une infinité d'exemples de pareilles grâces que le Seigneur a accordées à mes prières, soit en retirant des âmes de l'état du péché, soit en faisant avancer les unes dans le chemin de la perfection, soit en délivrant les autres du purgatoire, soit enfin en opérant en leur faveur des prodiges non moins signalés. Mais le nombre de ces grâces est tel, que je ne pourrais en faire le récit sans fatiguer celui qui le lirait et sans me fatiguer moi-même. Je ferai observer que j'ai bien plus souvent obtenu la guérison des âmes que celle des corps. C'est, au reste, une chose si connue, que plusieurs personnes peuvent en rendre témoignage. Dans le principe, c'était pour moi un grand sujet de scrupule, parce que, tout en regardant ces grâces comme un pur effet de la bonté du Seigneur, je ne pouvais m'empêcher de croire qu'il les accordait à mes prières. Mais maintenant elles sont en si grand nombre, et connues de tant de personnes, que cette croyance ne me cause plus de peine. Je bénis mon divin Maître de tant de bienfaits, et j'en suis toute confuse; mais plus je me vois redevable à son égard, plus aussi je sens croître mon désir de le servir et s'enflammer mon amour pour lui.

Voici ce qui me surprend le plus: ma prière a-t-elle pour objet des choses que le Seigneur voit ne pas convenir, je ne puis, malgré mon désir et tous mes efforts, les lui demander que faiblement, presque sans zèle et sans ardeur. Quant à celles que sa Majesté doit accorder, je vois que je peux les lui demander souvent, et même avec grande importunité; sans aucun souci de ma part, la pensée s'en présente d'elle-même à mon esprit. Il existe entre ces deux manières de demander une différence si grande, que je ne sais comment l'expliquer. Car, lorsque je sollicite les unes, bien qu'elles me touchent de près et que j'y emploie tous mes efforts, ce n'est point avec ferveur, mais comme une personne qui, ayant la langue liée, essaie en vain de parler, ou qui parle de telle sorte qu'elle connaît bien qu'on ne l'entend pas. Quand je demande les autres, je suis au contraire comme une personne qui parle distinctement,,et avec vivacité, à une autre dont elle se voit écoutée avec plaisir. Je puis encore, ce me semble, comparer la première manière à l'oraison vocale, et la seconde à cette contemplation élevée, où Notre Seigneur se montre à nous de manière à nous faire sentir qu'il nous entend, qu'il agrée notre prière et se plaît à l'exaucer. Louange éternelle à ce Dieu qui nous donne tant, et à qui je donne si peu! Car que fait, ô mon divin Maître, une âme qui ne se consume pas tout entière pour votre service? Mais, hélas! que je suis loin, que je suis loin, je puis le dire mille fois encore, que je suis loin d'une pareille fidélité! La vue seule de ma négligence à remplir mes devoirs envers vous ne devrait-elle pas suffire, indépendamment de tant d'autres motifs, pour me faire souhaiter sortir de cet exil? Que d'imperfections je découvre en moi! Que je suis lâche dans votre service! En vérité, je voudrais parfois avoir perdu le sentiment, pour ne pas voir tout le mal qui est en moi. Que Celui qui en a le pouvoir daigne y apporter remède!

Durant mon séjour chez cette dame dont j'ai parlé (Louise de la Cerda à Tolède)j'avais besoin de veiller continuellement sur moi, et de considérer sans cesse la vanité de toutes les choses de la vie. Que de fois la grande estime dont j'étais l'objet, et les louanges qu'on me prodiguait, auraient pu incliner mon âme vers la terre, si je me fusse seulement regardée moi-même! Mais j'avais l'œil fixé sur Celui qui voit tout dans la vérité, et je le suppliais de me soutenir de sa main. Cela me rappelle le martyre qu'endurent les âmes à qui Dieu a fait connaître la vérité, lorsque le devoir les contraint à s'occuper des choses d'ici-bas, où elle est, selon que Notre Seigneur me le dit un jour, couverte d'un épais voile.

Je le ferai, du reste, observer en passant: beaucoup de choses consignées ici ne sont pas tirées de ma tête; elles m'ont été dites par ce Maître céleste. Ainsi, l'on doit se souvenir que toutes les fois que je me sers de ces expressions: J’entendis ces paroles, ou Notre Seigneur me dit ceci, je me ferais un très grand scrupule d'y ajouter ou d'en retrancher une seule syllabe. Mais lorsque je n'ai pas un souvenir précis de ce qu'il m'a dit, je parle comme de moi-même, parce qu'il peut y avoir quelque chose du mien. A vrai dire, il n'y a rien de bon qui m'appartienne, puisque Dieu me l'a donné sans mérite de ma part. J'appelle donc mien ce qu'il ne m'a pas fait connaître par une révélation.

Mais hélas! ô mon Dieu, comment nous arrive-t-il si souvent d'apprécier selon nos faibles vues, je ne dis pas les choses de ce monde, mais les choses spirituelles elles-mêmes, et d'en porter un jugement bien éloigné de la vérité? Nous mesurons, par exemple, notre avancement spirituel sur les années marquées par quelque exercice d'oraison, comme si nous voulions poser des limites à Celui qui, quand il veut, prodigue ses faveurs sans mesure, et peut en six mois plus enrichir une âme qu'une autre en plusieurs années. J'en ai vu des preuves en tant de personnes, que je ne comprends pas comment on peut en douter. Celui qui a reçu de Dieu le don du discernement des esprits et une véritable humilité, ne s'y trompera pas. Éclairé d'en haut, il juge de l'avancement des âmes par les effets, par leur résolution de servir Dieu, et par leur amour pour lui. Voilà ce qu'il considère, et non le nombre des années, persuadé qu'une âme peut faire en six mois plus de progrès dans la vertu que d'autres en vingt ans. Le Seigneur, je le répète, accorde ses dons à qui il veut, et j'ajouterais volontiers, à qui se dispose le mieux à les recevoir.

J'en vois une preuve admirable dans ces jeunes filles de qualité qui entrent maintenant dans ce monastère. A peine Notre Seigneur les a-t-il éclairées de sa lumière et embrasées des premières étincelles de son amour, en commençant à leur faire goûter les douceurs de sa grâce, que sans délai elles sont venues se donner à lui. N'ayant nul souci des nécessités corporelles, elles semblent mépriser leur vie même, en s'enfermant pour toujours dans une maison sans revenus. Abandonnant tout pour Celui dont elles se savent aimées, elles ne veulent plus avoir de volonté propre, et n'ayant pas même la pensée qu'elles puissent éprouver un moment de déplaisir dans une clôture si austère, elles s'offrent toutes à l'envi en sacrifice pour Dieu. Que je reconnais volontiers l'avantage qu'elles ont sur moi! et quelle ne devrait pas être ma honte en la présence de Dieu! Il y a tant d'années que je fais oraison et qu'il me comble de ses grâces; cependant, il n'a pu encore obtenir de moi ce qu'avec de moindres faveurs il a obtenu de ces âmes généreuses dans l'espace de trois mois, et d'une d'entre elles dans l'espace de trois jours. Il est vrai qu'il récompense admirablement leur fidélité. Aussi n'ont-elles point de regret d'avoir tout abandonné pour lui.

Rappelons, je le veux bien, pour nous confondre, nos longues années d'oraison ou de vie religieuse, mais gardons-nous d'inquiéter ces âmes qui ont fait en peu de temps de si admirables progrès, en les obligeant à retourner en arrière pour suivre la lenteur de notre pas. Ne prétendons point que ces aigles, à qui le souffle de la grâce a fait prendre leur essor, n'aillent pas plus vite qu'un petit oiseau qui aurait les pieds liés. Adorons plutôt avec humilité la manière dont Notre Seigneur les conduit; et tandis qu'elles s'élèvent si haut, ne craignons pas que Celui qui les comble de grâces, les laisse tomber dans l'abîme. Fortes des vérités de la foi, ces âmes se confient entièrement en Dieu; et pourquoi ne les lui abandonnerions-nous pas de même? Pourquoi vouloir les mesurer à notre faiblesse et à notre peu de courage? Non, cela ne doit pas être. Et puisque, n'étant pas arrivés au même état, nous ne pouvons comprendre les héroïques déterminations que la grâce fait naître en elles, humilions-nous, mais ne les condamnons pas. En paraissant nous intéresser à leur progrès spirituel, nous négligerions le nôtre; ce serait perdre une excellente occasion que nous présente Notre Seigneur, de nous confondre devant lui à la vue de nos défauts, et de reconnaître combien ces âmes doivent l'emporter sur nous en détachement et en union avec Dieu, puisque sa divine Majesté se communique à elles d'une manière si intime.

J'aime, je le déclare, une oraison qui en très peu de temps embrase l'âme de cet amour fort, qui seul peut la déterminer à tout abandonner, dans l'unique vue de plaire à Dieu; et puisque celle dont je viens de parler produit cet effet, je la préfère, quoiqu'elle soit de fraîche date, à ces oraisons qui, après plusieurs années, ne nous portent à rien entreprendre de, grand pour la gloire de Dieu: à moins que nous ne regardions comme de grands effets de la grâce, et une véritable mortification, ces petites choses, menues comme des grains de sel, n'ayant ni poids ni volume, et qu'un oiseau enlèverait, ce semble, avec son bec. Nous voir faire cas d'actes de ce genre, accomplis pour Dieu, ces actes fussent-ils même nombreux, vraiment c'est une pitié. C'est à moi surtout que convient cette honte, à moi qui oublie en outre à tout moment les grâces que j'ai reçues. Je ne prétends pas nier néanmoins que Notre Seigneur, dans sa bonté infinie, ne nous tienne grand compte de ces petites choses; mais comme elles ne sont rien, je ne voudrais ni leur accorder quelque estime, ni même m'apercevoir que je les fais. Pardonnez-moi, mon cher Maître, et ne m'imputez pas à faute si par là je cherche à me consoler un peu de mon inutilité dans votre service. Si j'accomplissais pour vous de grandes choses, je ne ferais aucun cas de ces riens. Qu'heureuses sont les personnes qui vous glorifient par de grandes œuvres! Si l'envie que je leur porte et le désir que j'ai de les imiter peuvent être comptés pour quelque chose, je les suivrais, ce me semble, de bien près. Mais mes œuvres sont de nulle valeur: c'est à vous, Seigneur, de leur en donner, puisque vous me portez tant d'amour.

Je rapporterai à ce sujet ce que j'éprouvai un de ces jours. Le bref de Rome qui nous autorisait à vivre sans revenus étant arrivé, la fondation de ce monastère se trouvait complètement terminée. Il semble qu'elle m'avait bien coûté quelque chose; aussi je goûtais une grande consolation en la voyant ainsi achevée. Songeant aux travaux que j'avais soufferts, et remerciant Notre Seigneur de la grâce qu'il m'avait faite de se servir un peu de moi, je me mis devant les yeux tout ce qui s'était passé dans cette affaire. Je vis que ce que je paraissais avoir fait de bien était mêlé de fautes et d'imperfections; souvent j'avais montré peu de courage, et plus souvent encore peu de foi; car, jusqu'à cette heure, où je vois l'accomplissement de tout ce que Notre Seigneur m'avait dit de la fondation du monastère, je n'avais pu gagner sur moi de le croire avec une foi absolue; et d'un autre côté, je ne pouvais pas non plus en douter. Je ne sais comment allier ces deux contraires: regarder une chose comme impossible, et conserver en même temps une ferme assurance de son succès. Enfin, trouvant que tout ce qu'il y avait eu en cela de bien venait de Notre Seigneur, et que tout ce qu'il y avait eu de mal venait de moi, je me hâtai de détourner ma pensée d'un tel objet; et je serais heureuse de ne m'en souvenir jamais, afin de n'être pas attristée par la vue de tant de fautes. Béni soit Celui qui, quand il lui plait, sait tirer du bien des fautes mêmes! Amen.

Je disais qu'il est dangereux de compter ses années d'oraison; car, bien qu'on soit humble, l'on doit toujours craindre de se complaire dans la pensée d'avoir mérité quelque chose. Ce n'est pas que je veuille dire que l'on n'ait rien mérité, et que l'on ne doive en être bien récompensé; Mais je tiens pour certain que toute personne qui, dans les voies spirituelles, se flattera d'avoir, par plusieurs années d'oraison, mérité des faveurs si relevées, n'arrivera point au comble de la perfection. Ne lui suffit-il pas que, pour prix de ses efforts, Dieu l'ait soutenue de sa main, et préservée des offenses où elle tombait avant de faire oraison? Faut-il encore qu'elle lui intente procès pour ses propres deniers, comme on dit? Selon moi, ce n'est pas ainsi qu'agit une âme profondément humble: je puis me tromper, mais enfin, je trouve une grande témérité dans cette conduite, et quoique j'aie bien peu d'humilité, je n'ai jamais osé en venir là. Cela peut venir, je l'avoue, de ce que je n'ai jamais servi Dieu comme je le devais; si je l'avais mieux servi, j'aurais été peut-être plus empressée que toute autre à lui en demander le paiement.

Je ne nie pas qu'une âme qui, pendant plusieurs années, persévère humblement dans l'oraison, ne fasse des progrès, et que Dieu ne lui accorde des faveurs; je dis seulement qu'elle ne doit point se souvenir de ces années. Que sont, en effet, tous nos misérables services, en comparaison d'une goutte du sang adorable versé pour nous par le divin Maître? Et s'il est vrai que plus nous le servons, plus nous lui sommes redevables, quelle n'est pas notre folie d'entrer en compte avec un Dieu qui, pour un maravédi [19] que nous lui payons, nous donne en retour mille ducats! Laissons là, je vous en supplie au nom de son amour, ce calcul qu'il n'appartient qu'à lui de faire. Les comparaisons sont odieuses, même dans les choses d'ici-bas; et à combien plus forte raison dans celles dont lui seul peut être juge. Le divin Sauveur ne nous l'a-t-il pas clairement enseigné, quand il a donné le même salaire aux derniers venus qu'aux premiers?

A cause de mon peu de loisir (car j'en manque souvent, je l'ai déjà dit), j'ai écrit ces trois feuilles en tant de jours, et à tant de reprises, que j'ai oublié une vision dont j'allais parler: la voici. Etant en oraison, je me vis seule dans une vaste campagne, environnée d'une multitude de gens d'aspects divers, armés, me semblait-il, de lances, d'épées, de dagues, d'estocs fort longs, et prêts à m'attaquer. Impossible de fuir d'aucun côté sans m'exposer à la mort; j'étais seule, sans personne pour me défendre. Dans cet excès de détresse, je ne savais que faire. Levant les yeux vers le ciel, je vis Jésus-Christ, non dans le ciel, mais bien haut dans l'air, au-dessus de moi; il me tendait la main et me couvrait de sa protection, en sorte que ma crainte s'évanouit, et cette multitude, malgré sa furie, n'avait plus le pouvoir de me faire aucun mal.

Cette vision, qui paraît sans utilité, me fut néanmoins très avantageuse; elle me fit connaître ce qui devait m'arriver. Car peu après, m'étant trouvée presque dans cet état, je reconnus que Dieu avait voulu me montrer un tableau du monde. Là, en effet, tout semble armé contre la pauvre âme; je ne parle pas de ceux qui ne sont pas fidèles à Dieu, ni des honneurs, des richesses, des plaisirs, ni de tant d'autres adversaires qui manifestement nous tendent des pièces et tâchent de nous y entraîner, si nous ne sommes pas sur nos gardes; mais je parle des amis mêmes, des parents, et, ce qui m'étonne le plus, des personnes les plus vertueuses. A quelque temps de là, tous me combattant à l'envi croyant bien faire, je me vis tellement pressée de toutes parts, que je ne savais ni comment me défendre ni que devenir. O mon Dieu! Si je rapportais en particulier tout ce que j'endurai alors, indépendamment de ce que j'ai dit déjà, quelle souveraine horreur un pareil récit ne nous donnerait-il pas du monde! Ce fut, selon moi, la plus grande des persécutions auxquelles j'aie été en butte dans ma vie. Souvent j'étais tellement accablée de toutes parts, que mon unique remède était de lever les yeux au ciel, et d'appeler Dieu à mon secours. Ce qui m'avait été montré dans cette vision était parfaitement présent à mon souvenir, et me servit beaucoup pour ne mettre ma confiance dans aucune créature, mais en Dieu, qui seul est stable. Durant le cours de cette grande tribulation, mon divin Maître, selon qu'il me l'avait montré dans cette vision, m'envoya toujours quelqu'un qui venait comme de sa part me tendre la main. Ainsi, ne m'appuyant sur aucune créature, je ne songeais qu'à contenter le Seigneur. Vous en avez agi de la sorte, ô mon Dieu, pour soutenir ce commencement de vertu qui était en moi, et qui ne consistait qu'en un sincère désir de vous servir. Soyez-en à jamais béni!

Étant un jour dans une inquiétude et un trouble extrêmes, loin de pouvoir me recueillir et de sentir en moi ce détachement qui m'est ordinaire, je voyais mon esprit se porter à des pensées imparfaites. Je souffrais un véritable combat et comme un déchirement intérieur. La vue de cet excès de misère me fit appréhender que les grâces dont j'avais été comblée ne fussent des illusions, et mon âme se trouva obscurcie par d'épaisses ténèbres. Lorsque j'étais en cette peine, Notre Seigneur, daignant m'adresser la parole, me dit de ne point m'affliger; qu'en me voyant de la sorte, je devais comprendre dans quelle misère je tomberais s'il s'éloignait de moi. Il ajouta que nous ne pouvons être en assurance tant que nous vivons dans cette chair mortelle. Il m'éclaira en ce moment sur les avantages et le mérite de cette guerre et de ces combats intérieurs, auxquels il réserve une si belle récompense. Il me sembla également qu'il nous portait compassion, à nous qui sommes encore en ce monde. Il me dit ensuite que je ne devais pas croire qu'il m'eût oubliée; que jamais il ne m'abandonnerait; mais qu'il voulait que, de mon côté, je fisse tout ce qui dépendrait de moi. A ces paroles, prononcées avec beaucoup de tendresse et d'amour, le divin Maître daigna en ajouter d'autres qui étaient pour moi le comble de la faveur; je ne vois aucune raison de les rapporter. Voici celles qu'il me dit souvent en me témoignant beaucoup d'amour: « Désormais tu es mienne, et moi je suis tien. » Je lui réponds toujours, et avec vérité, ce me semble, par celles-ci: Y a-t-il pour moi, Seigneur, quelque chose hors de vous?

Lorsque je considère qui je suis, ces paroles et ces caresses de mon Dieu me jettent dans une indicible confusion; et j'ai besoin, comme je l'ai déjà remarqué et le dis quelquefois à mon confesseur, de plus de force pour recevoir de telles grâces, que pour porter les plus, grandes croix. Dans ces moments, le souvenir de mes bonnes œuvres est comme effacé; mes imperfections sont seules devant moi, et mon esprit, sans avoir besoin de discourir, les embrasse d'un regard: ce qui me semble quelquefois surnaturel.

De temps en temps, je me sens saisie d'un si ardent désir de communier, que nulles paroles ne sont capables de l'exprimer. Cela m'arriva un matin où la pluie, tombant par torrents, semblait m'interdire de faire un pas hors de la maison. Je sortis néanmoins, et je me trouvai bientôt tellement hors de moi par la véhémence de ce désir, que, quand on aurait dressé des lances contre ma poitrine, j'aurais passé outre; qu'on juge si la pluie pouvait m'arrêter!

A peine arrivée à l'église, j'entrai dans un grand ravissement. Le ciel qui, les autres fois, ne s'était ouvert que par une porte, parut s'ouvrir à mes yeux dans toute son étendue: et alors, mon père, parut à ma vue le trône dont je vous ai parlé et que j'ai déjà vu d'autres fois. Au-dessus de ce trône j'en aperçus un autre, où, sans rien voir, et par une connaissance qui ne peut s'exprimer, je compris que résidait la Divinité. Ce trône était soutenu par certains animaux dont il me semble avoir entendu expliquer les figures, et je me demandai si c'étaient les évangélistes; mais je ne pus voir ni comment il était fait, ni qui y siégeait. Je vis seulement une grande multitude d'anges, qui me semblèrent incomparablement plus beaux que ceux que j'avais vus auparavant dans le ciel. Je pensai que c'étaient des chérubins ou des séraphins, parce que leur gloire, comme je viens de le dire, l'emporte de beaucoup sur celle des autres; et ils paraissaient tout enflammés. La gloire dont je me sentis investie ne peut ni se dire ni s'écrire, et à moins de l'avoir éprouvé, on ne peut s'en former aucune idée. Je compris que tout le bien qu'on peut souhaiter se rencontrait là, et néanmoins je ne vis rien. Il me fut dit, par qui, je l'ignore, que ce qui était alors uniquement en mon pouvoir était de comprendre que je ne pouvais rien comprendre, et de considérer comment toutes choses ne sont qu'un pur néant en comparaison de ce bien invisible. La vérité est qu'à partir de cette époque mon âme était remplie de confusion, à la pensée qu'elle était capable de s'arrêter à quelque chose de créé, et plus encore de s'y affectionner, le monde ne me paraissant qu'une fourmilière.

J'assistai à la messe et je communiai, mais je ne saurais dire comment je fus durant tout ce temps; car il me parut très court, et je fus extrêmement surprise de voir, quand l'horloge sonna, que j'avais été deux heures dans ce ravissement et dans cette gloire. Ce feu du véritable amour de Dieu qui vient d'en haut est tellement surnaturel, qu'avec tous mes désirs et mes efforts, je ne saurais en obtenir une seule étincelle, si le divin Maître, comme je l'ai dit ailleurs, ne me l'accorde en pur don. Je ne pouvais ensuite me lasser d'admirer comment, lorsque l'âme s'en approche, il semble consumer le vieil homme avec toutes ses imperfections, ses langueurs et ses misères, et le fait en quelque sorte renaître de ses cendres, comme je l'ai lu du phénix. L'âme ne paraît plus la même, tant elle a changé de désirs et acquis de vigueur; ainsi transformée, elle marche dans le chemin du ciel avec une pureté toute nouvelle. Comme je suppliais le divin Maître qu'il en fût ainsi pour